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Articlé publié le 21 jan 2009 par .

Classé dans Réflexions.

« Expérimental » et « Alternatif »

S’il y a bien deux mots que je n’emploie au grand jamais ce sont ces deux là : « Expérimental » et « Alternatif ». Ces termes me fatiguent, surtout vu comment on les emploie en surabondance « ce film est trop alternatif, trop expérimental, trop tiptop quoi ». Ils m’insupportent d’autant que ce sont des lieux communs dès qu’on parle musique. A y regarder de plus près il semblerait que ces mots n’aient pas vraiment le sens qu’on leur attribue. Je profite de cet espace pour régler mes comptes alors faîtes entrer les accusés ! Le procès commence !

Tout d’abord, mon premier, et le moins problématique : « Expérimental ». Au pied de la lettre, « expérimental » signifie « qui fait des expériences ». Donc un album expérimental est un album qui tente des choses. Qui tente des choses… cette première définition est bien vague mais nécessaire. Le premier souci est que dans cette optique, je ne vois pas bien la différence avec le mot « créatif ». Créatif, qui créé quelque chose, cela semble revenir au même. D’où une question paradoxale : Y-a-t-il des albums non « expérimentaux » ? Car s’il nous semble a priori que oui, c’est tout de même étrange de penser à une musique non créative. Si elle existe elle est forcément mauvaise. Le minimum syndical qu’on peut réclamé d’un artiste c’est qu’il est ait une vocation artistique et donc qu’il soit créatif. Dans ce sens premier, tout artiste qui tente un thème spécifique avec une orchestration différente est créatif…donc expérimental.
J’en conviens, on n’emploie pas ce terme dans ce sens. Alors que faut-il ajouter ? Peut-être qu’il s’agit de quelque chose de profondément nouveau et d’inattendu. Une tentative véritable pour faire émerger quelque chose d’autre. Là je pense que je touche du doigts ce qu’on entend par ce mot. Mon problème dès lors, c’est que dans ce sens « fort » on ne retient pas grand monde. Les premiers de tout, il est vrai, premier dub, premier punk, la musique concrète, la techno de Détroit etc… Mais généralement, et étrangement, on ne parle pas d’expérimental pour ces gens là, mais on dit que ce sont des novateurs, des pionniers. Quand je pense aux deux Pierre, Pierre Schaeffer et Pierre Henry, je me dis moins que leur musique était « expérimentale », que quelque chose de fort, de nouveau, d’intelligent, de surprenant. A contrario il suffit de voir un Dj mettre trois notes de World Music, un groupe de rock mettre un vieux sample de Hip-Hop pour que des gens accourent avec le terme « expérimental ».
Expérimental a donc un sens. Mais un sens fort qu’on n’emploie rarement. La plupart du temps il sert juste comme « tape à l’œil », regardez ce que je suis intéressant. Il joue un rôle de cache misère dont n’a pas besoin ceux qui pourraient l’employer. Ainsi s’il y a une légitimité à utiliser ce terme, cela doit se faire avec des pincettes et non pas avec le sourire d’une publicité pour la Wii.

Pour mon second, je n’irai pas par quatre chemins, je le trouve souvent abject. En principe ce terme ne mérite pas un tel châtiment. « Alternatif » est un terme indexical. Il regroupe en son sein une catégorie de choses. Pour le comprendre il faut donc s’avoir son sens, c’est le pendant de quelque chose, et savoir ce qui est unifié sous son nom. C’est donc un terme relatif, qui change de sens selon le point de vue duquel on se place. Les Rolling Stones peuvent être l’alternative aux Beatles comme le Rock peut l’être au Hip-Hop… et vice-versa. Ce sens est neutre et je n’ai rien contre son usage. Il est cependant mit en déroute par l’emploie réel de ce mot. A est l’alternative à B. AxB. Le problème c’est qu’on dit que A est alternatif en oubliant B. Alternatif à quoi ? On ne précise pas…la grande foire au n’importe quoi ouvre ses portes. A la fin du processus, alternatif a perdu tout son sens premier, il devient une sorte de lettre de noblesse, un statut péremptoire qui est vidé de toute réalité mais qui permet de tout justifier.
Je peux dégager trois déviations au sens originel. Si je vais les aborder un à un mais il faut garder à l’esprit que quand on dit par exemple que Marilyn Manson est alternatif, il cumule de fait plusieurs sens. Ce terme ainsi transformé joue sur sa polymorphie pour mettre en valeur. On est encore dans le domaine du tape à l’œil.
Le premier sens est l’écart le plus simple. On a conservé la même perspective mais on a supprimé le comparant. On ne dit plus que Blur est l’alternative à Oasis mais que « c’est de la musique alternative ». Cela signifie simplement que c’est de la musique différente. Différente de quoi ? Des autres musiques tout simplement puisqu’on ne précise rien. Du coup Britney Spears et tout aussi alternative que Rammstein ou que du Black Métal. Si on n’emploie pas ce terme pour Britney c’est qu’arrive les deux autres « déviations » pour compéter le tableau.
Le premier est relatif au succès et à la couverture médiatique. Noir Désir est plus alternatif que Timbaland car plus confidentiel. Si j’affirme d’un groupe qu’il est « est trop alternatif », cela signifie que malgré le fait qu’il soit extraordinaire (naturellement) il est pour le moment inconnu (mais moi je le connais, la preuve je te le montre). Si on va aux extrêmes on tombe dans l’absurde. D’un côté le seul album non alternatif de l’histoire est Thriller de Michael Jackson puisque l’album le plus vendu. De l’autre côté, il y aura toujours plus confidentiel, donc plus alternatif. En dernière instance, le groupe de collégiens chinois qui jouent du rock mutant disco dans la cave est le groupe le plus alternatif du monde. On n’emploie ce terme de la même manière qu’un autre: Underground. Il y a toujours plus Underground.
Ces deux mots se retrouvent d’ailleurs dans la troisième possibilité. Alternatif signifie aussi, « un discours alternatif ». On introduit maintenant une forme de politisation de la musique. Un idéal bien pensant et qui affirme ne pas être le discours omniprésent, incarné par exemple par Tryo. Faire des chansons mignonnes sur l’écologie, sur l’Etat il est méchant et fumer c’est bien. Alternatif ? Point du tout. Si on applique un rapport politique ici, ce n’est pas les gentils groupes de gauche qui vont se retrouver alternatif pour la bonne raison que de fait ils dominent l’espace culturel. Si on cherche à écouter de la « vraie » alternative, il faut aller du côté de l’extrême droite. Et là, cela devient absurde, on va chercher une alternativité pour des raisons douteuses sur un terrain qu’on n’apprécie pas forcément. En voulant employer une sphère politique concernant la musique on s’emmêle les pinceaux. Si la musique peut-être politique, elle ne peut guère justifier sa propre qualité par cet élément.

Alternatif est donc « confidentiel », « différent musicalement », « différent politiquement ». Il désigne n’importe quoi pour vendre.

Pour conclure, et paradoxalement à leur ambition sous-jacente, quand j’entends qu’un groupe est alternatif et/ou expérimental, dans une moindre mesure, il est pratiquement disqualifié. Alors profitez de ce début d’année pour prendre une bonne résolution, soyez indulgent avec l’emmerdeur que je suis et évitez l’emploi récurrent de ces termes.

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