J’ai beaucoup réfléchi à ce que j’allais choisir pour cette deuxième pochette. Je voulais peut-être rester dans les années 70 allemandes, quittes à parler tout de suite d’une des pochettes les plus puissantes de ces dernières décennies… Pour me ménager du temps, et maintenant du suspens, j’ai voulu changer de période et de pays, j’ai pensé à Unknown Pleasures et aux nuits passées en admiration devant la puissance sombre de ce disque. L’autre soir au concert d’Animal Collective, quelqu’un l’abordait sur son Tee-shirt. C’est bien la seule pochette que je suis capable de porter sur un Tee-shirt. La plupart du temps je trouve cette pratique assez ridicule, moche et sans grand intérêt. Mais cette pochette, oui, cette pochette est faîtes pour être portée, pour être affichée presque revendiquée.
Lignes blanches sur fond noir. La cold-wave en prélude. On ne va pas rire, pas sourire mais souffrir en écoutant cet album. C’est sombre, c’est noir, c’est fort. Le nom du groupe, ainsi que celui du disque, ne sont même pas inscrits. Qu’importe, ils sont là dans l’absence. Entre les interstices qui séparent chaque ligne, on peut les imaginer. On ne peut pas contempler cette pochette sans vouloir les connaître car on est happé par ces lignes blanches qui se fracassent, se plient et se déploient. Elles dessinent peut-être des montagnes ou c’est peut-être l’image d’un sismographe stylisé (rejoignant du coup la thématique moderne de l’image radio Faustienne). C’est peut-être des lignes d’un électrocardiogramme, une foule naissant, vivant et mourant à l’unisson. On peut aussi imaginer que c’est deux plaques tectoniques qui se heurtent, qui émergent l’une contre l’autre. Si on retrouve le titre original de cette image, 100 consecutive pulses from the pulsar CP 1919, on voit quelle se lie à quelque chose de non humain, de non terrestre, de profondément spatiale et de finalement musicale. Dans tous les cas ce n’est pas paisible, ce n’est pas spécialement concret. Se joue ici un choc psychologique, presque un affrontement « La vie ne fait pas de cadeaux » chantait Brel deux ans plus tôt. On se doute que cette assertion est partagée de l’autre côté de la Manche.
Si c’est Bernard Summer qui a validé le choix de cette image, c’est un montage créé par un jeune artiste. Il s’agit de Peter Saville, flairé par Tony Wilson, qui s’occupa par la suite de nombreuses pochette pour Factory Records dont celle de Closer. On peut dire qu’à l’époque Tony Wilson sentait tous les bons coups. L’osmose entre la musique et cette pochette est incroyable. Cela va encore plus loin, car cela colle aussi à la production plus spatiale et suspendue de Martin Hannett ou à l’histoire du groupe. Entre Warsaw, qui fixait Joy Division dans le Punk dont il s’inspirait, jusqu’à Closer, avènement et presque lettre de décès de la Cold-Wave, cette pochette d’Unknown Pleasures forme la transition, le chemin emprunté. Il y a là une colère et un malaise qui sont rentrés, intérieures. Là où le Punk était une explosion à la face du monde qui voulait modifier toutes les lignes de tension, ce Unknown Pleasure lui implose. C’est comme un retour du monde vers soi. Le pessimisme Ballardien, a qui Joy Divison emprunta un titre pour Closer, colle parfaitement à cette pochette avec ses héros paumés qui ne savent plus à quel saint se vouer.
Au final je préfère Unknown Pleasures à Closer. Même si on considère souvent le second album comme leur chef d’œuvre mon choix se joue à quelques détails. Par exemple le fait que ce soit leur premier album ou que le morceau qui m’a marqué jusqu’à la moelle soit Shadowplay. Le détail le plus important est cette pochette. La photographie de Closer ne fait absolument pas le poids comparé à la puissance abstraite des quelques lignes d’Unknown Pleasures. Il y a là une chair imagée qui m’a toujours fasciné.