Une des tentations à laquelle je ne vais pas céder dans cette rubrique c’est de me ruer sur les classiques: Beatles, Led Zeppelin, Velvet Underground ou encore Hendrix. Non pas que leurs albums n’ont pas des pochettes puissantes (on ne parle même pas de leur musique) mais elles sont sur-commentées, omniprésentes et finalement banalisées. La banane Warholienne est devenu un cliché légendaire, perdant en grande partie de son attrait et de sa force bien que cela n’aurait peut-être pas déplu à l’Andy.

Alors les 80 avec une pochette allemande et un groupe essentiel: D.A.F. ou deutsch Amerikanische Freundschaft. L’amitié Américano-allemande. Le nom est beau, doux, on pourrait croire que la musique irait avec… que nenni, on nommerait probablement cela de l’électro-punk punchy bien que dansant donc un peu disco.

C’est un groupe d’importance car il se trouve à la croisée des chemins. Le Krautrock commence à se perdre et à se disperser dans les trips cosmiques, le punk pointe le bout de son nez par la lucarne anglo-saxonne et la disco attaque New-York. Encore une fois, l’Allemagne se trouve dans une position singulière. Directement branchée sur les USA, elle reste une région marquée par la division est/ouest avec l’esprit fin du monde que cela implique, même dans les périodes de « relaxe ». Le nom du groupe, fondé en 1978, n’est pas anodin. D.A.F. fait référence à un autre acronyme, celui d’une organisation de l’est, D.S.F. (Deutsch-Sowetische Freundschaft ou amitié germano-soviétique) et D.A.F. ne cessera jamais de jouer sur ce genre de symboles (dont ceux Nazis).
Le groupe commence comme une véritable formation (ils sont cinq) mais se retrouve petit à petit dans la formule sèche et efficace qu’est le duo. Gabi Delgado-Lopez, émigré espagnol, au chant et Robert Görl à la batterie et aux effets. Avec l’album qui va nous intéresser ici, Alles ist gut, ils deviennent d’une certaine manière le pendant Allemand d’un autre duo mais New-Yorkais celui-ci: Suicide.

1981-daf-alles-ist-gutAlles ist gut. Tout est bon (à prendre? à jeter? à écouter?). 1981 et cette faramineuse pochette. Ce monsieur torse nue, qui suinte de sueur, d’excitation et d’énergie c’est Gabi Delgado. On peut voir de l’autre côté, Robert Görl dans une position similaire, toujours torse nue, toujours dans le noir.
La pochette dégage quelque chose de sexuelle, de sirupeux non dans le sens de mièvre mais de visqueux, de collant. Cette image fait surgir l’univers visuel homosexuel, pas celle d’une virilité dite « forte » mais plutôt d’une virilité mise à nue, accessible. Elle me fait penser aux ouvriers révolutionnaires de l’Octobre d’Eisenstein (1927). Cela va être paradoxalement chaud, comme dans les sous-sols d’un club. On touche à certaines tensions, certaines transgressions. Le noir profond qui occupe l’arrière plan fait contraste avec le jaune de cette chair, contraste accentué par la dimension purement concrète et physique du corps et cette obscurité d’un vide spatial.

Une fois que le disque se met à tourner. La vision de cette pochette change. Sato-Sato tourne en boucle avant d’ouvrir sur le puissant Der Mussolini. La pochette s’est transformée, elle nous parle de corps et de machines, cette autre choc qui est vraisemblablement toujours à venir mais qui ne cesse de nous obséder. Et là, plutôt que le romantisme Kraftwerkien c’est à J.G. Ballard qu’on pense. La trilogie du Béton, Crash! (1973), l’île de béton (1974) et High-Rise (1975) où Ballard nous parle de solitude, de la société, des voitures et de l’évolution de notre rapport à notre propre corps. Il n’y a certes pas d’allusions aux voitures pas plus qu’à la technologie sur cette photo, mais cette musique répétitive sans aspérités où la voix de Gabi Delgado se déploie distinctement au sein des rythmes entêtant de Robert Görl permet ce lien. L’homme torse nue ici, c’est l’homme dans sa fragilité, dans son désœuvrement physique et mental, il n’a plus rien à quoi se raccrocher et il s’interroge dans sa propre chair (Mein Herz macht Bum, « mon cœur fait boum », Ich und Die Wirklichkeit, « moi et la réalité » où Gabi chante « je me sens tellement étrange », Ich fuehle mich so seltsam).
C’est peut-être pour cela que certains affirment que cette musique est « froide » ou « désespérée », ce sera pourtant oublié tout humour qu’y insuffle D.A.F. Un morceau comme Der Räuber und der Prinz avec sa mélodie parfaitement kitsch et ses douces envolées nous envoie dans un pays des merveilles de l’ironie. Si les perspectives ne sont pas vraiment positives, point question de renoncer. On accepte le monde, on lui rit au nez et on parle à la reconquête de notre corps par la danse, par la transe et par la voix.
Pour se rendre compte de cette double dimension il y a Der Mussolini. De la guerre de trente ans, des campagnes napoléoniennes au choc communisme/capitalisme en passant par le naufrage nazisme, l’Allemagne est le pays où s’est joué physiquement les soubresauts européens en matière de religions ou d’idéologies. La manière qu’emploie D.A.F. pour résumer la question et y répondre est aussi drôle qu’effarante:

Geh in die Knie / Met toi sur tes jambes
Wackle mit den Hueften / Bouge tes hanches
Klatsch in die Hände / Claque des mains
Und tanz den Mussolini / Et danse le Mussolini
Tanz den Adolf Hitler. / Danse l’Adolf Hitler
Beweg deinen Hintern / Bouche tes fesses

Und tanz den Jesus Christus. / Et danse le Jesus Christ.

(traduction maison)

Sortie la même année, 1981, Gold und Liebe affirme autant visuellement que musicalement les choix de D.A.F. à la fois Punk, dansant, sinistre et comique. Essentiel je vous dis, à un point que je vois une certaine filiation avec cette autre pochette...