Au-delà du son, ces trois-là. La réunion d’esprits parmi les plus inspirés du jazz contemporain délivre, dans le courant de l’été 2008, un album rêvé. Anthony Braxton agite des structures étranges depuis 40 ans. Une discographie aussi large que la gamme de couleurs et l’évocation d’univers variés dont on le sait capable un saxophone en main. Improvisateur de génie et performeur de premier plan, une énergie brute qui dépasse les cadres conceptuels et/ou intellectuels dans lesquels on l’enferme parfois. Il suffit simplement de l’écouter aux côtés de Milford Graves, derrière sa batterie.
Les débuts du batteur au sein du New-York Art Quartet en 1965 le font d’emblée participer au premier album du quatuor assemblé autour de Roswell Rud (trombone), John Tchicai (saxophone), Lewis Worrell (basse) et donc Milford Graves (batterie). Une formation free-jazz dont l’opus sorti cette année-là passera inaperçu. Il faudra attendre les années 90 pour qu’une réédition par Get Back lui offre une seconde jeunesse et révèle ce quatuor. Considéré comme un précursseur en matière d’improvisation à la batterie et aux percussions, Milford Graves développe un réel talent qu’il mettra au service d’une large variété de jazzmen; depuis Paul Bley jusqu’à John Zorn, en passant par Albert Ayler, Philly Joe Jones, le grand Kenny Clarke ou Rashied Ali.
Pour compléter ce trio, c’est William Parker que l’on retrouve à la contrebasse. L’une des grandes figures de la scène jazz new-yorkaise actuelle. Outre une variété de formation qu’il dirigea lui-même, Parker s’est distingué aux côtés de Peter Brotzmann et Matthew Ship pour ne citer que les plus emblématiques. Souvent associé à son compère batteur Hamid Drake (jusque sur Thirsty Ear dans la collaboration avec Beans d’APC pour un « Only » mitigé…), William Parker dévoile à chaque sortie sa virtuosité un archet à la main ou frottant à mains nues les cordes de son instrument. « Double Sunrise Over Neptune », sorti en parallèle l’année passée sur AUM Fidelity, dévoile toute la portée mystique du jeu de Parker et sa capacité à diriger un groupe de manière exemplaire. De sorte qu’on le sait capable de soutenir une organisation sonore qui cherche à véhiculer un message cohérent doublé d’un mysticisme qui ne cesse de surprendre.
Un mysticisme qui renverse l’auditeur le long des 11 minutes de ‘Second Meeting’. Une longue psalmodie vocale accompagne la virulence et l’inspiration de l’improvisation des trois compères. Un trio rêvé qui donne à entendre une large palette de sentiments. Trois virtuoses pour une collaboration qui exploite à son maximum la puissance et la souplesse du trio. Soixante minutes d’improvisation de haute volée, loin des schémas parfois stériles du genre. Il faut dire que ces trois-là parviennent à transmettre une émotion loin d’être feinte. Il faut l’entendre, Anthony Braxton, aller chercher loin en dedans pour ramener cette mélancolie étrange en plein du coeur du ‘Third Meeting’; soutenu par la délicatesse du jeu de ses deux acolytes. Un Parker imperturbable, au fondement des presque 17 minutes du morceau, un Milford Graves qui se dédouble, se détriple pour habiller les envolées du saxophone de Braxton.
« Beyond Quantum » renverse cette image d’un jazz d’avant-garde austère et froid. L’expérience sonore s’efface derrière l’énergie communicative et la chaleur des jeux respectifs des trois musiciens. Lorsque Braxton s’enfonce dans les graves de son instrument, raclant au plus profond du cuivre jusqu’à en rayer la surface pour faire remonter l’impression d’une âme dans le saxophone. Lorsqu’un Parker impassible fait danser ses doigts sur les cordes tendues de sa contrebasse, gageure rythmique offrant un confortable filet de sécurité aux pas alambiqués du souffleur, s’éloignant parfois même de sa fonction métronomique pour s’enfoncer dans la jungle du tempo pour le transformer à sa guise et emmener les deux autres dans ces univers mystiques aux étranges saveurs africaines. Lorsque la batterie de Milford Graves se fait omniprésente, dialogue avec la contrebasse puis offre une succession de plateformes d’expression aux deux autres.
Tzadik a vu juste en publiant cet opus enregistré aux Orange Studios de Bill Laswell, à New-York. « Beyond Quantum » saisit avec magie la véritable force de ce qui constitue le free jazz : un vrai sentiment de « réel », d’instantanéité, recréant le film de ce qui est donné à écouter. Tout le talent du mixage de Bill Laswell qui s’exprime dans les cinq « meetings », à n’en pas douter. Cet album fait partie des quelques véritables galettes qu’il m’arrive d’écouter de bout en bout, au casque. Jamais définitivement rassasié des vociférations et des cris de Braxton, de l’exemplaire complémentarité des trois musiciens qui, plus qu’ils ne désarçonnent l’auditeur, offrent un voyage cohérent et véritablement prenant dans un jazz contemporain aventureux mais avant tout accessible.