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Articlé publié le 27 fév 2009 par .

Classé dans Chroniques.

Tentations P.Funk à 5h30

georgeclinton

J’ai longtemps été rebuté par les excentricités stylistiques de George Clinton, Eddie Hazel, Bootsy Collins et les autres. A un âge où je cherchais la sobriété et la simplicité de l’expression des choses de la part de la musique que j’écoutais (comme une recherche d’authenticité, une position conservatrice pour un gamin de 14-15 ans, c’est étonnant quand j’y repense), les effusions dégueulantes et colorées, les fanfreluches superposées comme des couches de papier-peints qui n’auraient rien à voir ensemble, qui ne feraient que souligner l’impossibilité que quelque chose se trouve dissimulé derrière, tout ça me semblait bien trop prégnant sur l’univers clintonien pour réellement parvenir à y trouver ce que je cherchais (quant à savoir quoi, il s’agissait là d’une autre question).

Tout basculât un matin, aux alentours de 5h30 : insomnie comme il m’arrivait d’en faire à répétition à une époque et je me décidais à ne pas me laisser faire ainsi. Je ne laisserai pas Clinton et son zoo m’abandonner sur le côté de la route sans lui dire ses quatre vérités, droit dans les yeux, lui faisant tournoyer comme un forcené ses mèches, ses extensions et ses cheveux colorés n’importe comment; moi plongé dans la musique et laissant de côté mes a-priori pour tenter de me laisser emporter par quelque chose, fut-ce un sentiment de répulsion dont il aurait été difficile de se défaire.

(C’est à ce moment là que je me permets une parenthèse. Un soir, une discussion avec un ami nous emmène sur le terrain de l’inspiration et du besoin de l’écriture dans la vie quotidienne. Il me disait qu’il avait mis du temps à trouver le moment de la journée où les conditions semblent être toutes réunies pour que quelque chose se passe. Il me fallut beaucoup de temps pour me faire à cette idée et tenter de trouver moi-même un moment de la journée où je suis le plus apte à m’ouvrir à ce que je souhaite aborder par l’écriture.)

Et j’en reviens à cette rencontre spirituelle avec la bande à Clinton, un matin quelconque de la semaine, aux alentours de 5h30. Glissant délicatement un album depuis son répertoire numérique jusqu’au logiciel de lecture, je me retrouve avec une version live de ‘Maggot Brain’ de Funkadelic; morceau bonus tiré d’une réédition de « One Nation Under A Groove ». Sur la défensive, les dents serrées, prêt à en découdre avec la mocheté sonore qui allait fondre sur moi, je me retrouve pris dans les mailles du filets clintonien : le premier riff lancé par la guitare d’Eddie Hazel provoque un soubresaut électrique en moi, un amas de flammes froides et déchirantes qui montent directement au cerveau au point de me voir projeter sur scène aux côtés du guitariste. 8 minutes 30 d’explosions psychédéliques funk balancées par l’un des tous meilleurs guitaristes du genre. Un mec taré, au cerveau cramé par les brouettes de drogue ingurgitées.

En quelques minutes, je basculais de l’autre côté du mur pour me plonger de toutes mes forces dans cet univers capable de provoquer de telles émotions, de telles décharges d’énergie… A 5h38, j’étais un funkadelic, dans la plus pure définition présentée en musique sur le premier album du groupe. Depuis, j’ai exploré avec avidité la discographie de G. Clinton, l’unique « Games, Dames And Guitar Thangs » d’Eddie Hazel sorti en 1977, les aventures de Bootsy Collins en tant que leader du Bootsy’s Rubber Band et d’autres formations qui suivirent,…

Depuis les contrées funk hallucinées et dérangées jusqu’à l’univers synthétique et afro-spatial de Parliament, les délires du Dr. Funkestein armé de son ‘Bop Gun’ prêt à funkifier la Terre, la puissance du Funkentelechy et mon envol à bord de la Mothership Connection à destination d’Ailleurs. En l’espace de huit minutes, à 5h30, cette période où il semble que je demeure le plus à même de faire ce genre de rencontres, je me suis vu transporté dans cet univers que je ne connaissais pas encore mais qui allait m’être tout à fait familier….jusqu’à raccorder avec une partie de la musique que j’écoutais alors, influencée par Clinton sans que jamais je ne me doute qu’un mec aussi givré soit indirectement responsable de tant de musique par la suite.

Une histoire que je pourrais raconter de manière plus ou moins identique pour plusieurs autres artistes, entrevus au détour d’une insomnie au petit matin, avec qui j’ai taillé le bout de gras sur tout et rien, que j’ai écouté me présenter leurs lubies, ce qui les inspirait et les dégoutait pour finir par me laisser convaincre de les suivre dans leur périple.

J’ai retiré de cette rencontre avec la bande à Georges Clinton tellement de choses, bien plus qu’une admiration pour l’inspiration et la force de ces musiques : un enseignement qui me fait penser que je ne pourrais plus ne pas aimer quelque musique que ce soit. Que tout ne peut venir que d’un point de vue différent, présenter les choses selon un angle nouveau, les comprendre, ces choses, pour parvenir à en saisir l’importance. Quand, en l’espace d’un clignement de paupières, un profond dégoût se voit métamorphosé en une acceptation profonde et totale du groove à l’état quasi naturel, du funk le plus dérangé, le plus électrique, le plus hystérique qui soit, des pulsations proto-disco planantes, je ne peux que mesurer l’imbécilité d’un principe de vie qui fait rejeter un message pour ce qu’il est et non pour ce qu’il dit.

A 5h30, à 14 ans, je ne me suis jamais senti plus en mouvement qu’à ce moment. Comme l’impression géniale d’avoir mis le doigt dans un engrenage qui allait me conduire bien plus haut que je n’aurais jamais pensé aller en restant agrippé à des principes vides de sens. L’euphorie de l’erreur piétinée par une nouvelle vision des choses parce qu’à un univers que je ne comprenais pas, j’y avais simplement opposé la fierté de comprendre pourquoi je trouvais ça irrémédiablement repoussant. Et cette fierté m’a, en réalité, conduit en face de ma propre connerie. Je bats désormais en brèche la moindre des tentations à la fainéantise en me poussant à écouter ce que je n’aurais jamais cru apprécier.

Depuis, j’ai signé de nombreuses fois pour rejoindre les rangs de l’Uncle Jam ou l’armée de clones menées d’une main de maître par le funk hypnotisant du Dr. Funkestein. Une mythologie clintonienne dans laquelle je continue à me perdre avec plaisir, une réponse invariable à l’appel du groove lancé par le rythme infernal d’une batterie déchainée, la rondeur et la profondeur d’une basse électrifiée soutenue par un groove percussif décapant; le tout entrainé par un seul accord répété inlassablement jusqu’à en perdre tout sens de la mesure et de la retenue. A l’instar de la musique de Clinton et compagnie.

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