L’année 2007 c’était pour beaucoup l’année LCD Soundsystem. C’était aussi l’année du Ricardo Villalobos dont j’ai parlé précédemment. Pour continuer cette rubrique et la prolonger je vais rester dans les environs, car 2007 c’était pour moi une révélation en provenance de Vienne: B. Fleischmann. J’avais manqué le Welcome Tourist en 2003 et voilà que surgissait son Melancholie. Melancholie est un double disque de deux morceaux de presque 50 minutes chacun. Ces deux morceaux ont la particularité d’avoir servi « d’atmosphère » pour différents projets. Melancholie a été utilisé pour une exposition, « Melancholie – Genie und Wahnsinn in der Kunst » (Mélancolie – Génie et démence dans l’art« ), et Sendestraße a illustré une visite virtuelle dans un quartier de Vienne pour une émission de Radio.
A propos de Melancholie, je ne sais rien de plus sur l’exposition en question, Y-avait-il des tableaux? Des lectures? De l’art contemporain? Des installations? Étais-ce un tour d’horizon de ce thème? Je reconnais ne pas en avoir la moindre idée. Qu’importe, je ne ressens pas l’envie d’en apprendre plus, je préfère l’imaginer et je me vois me promenant dans une exposition aux dimensions de ce morceau.
Je m’imagine parcourir de grands couloirs vides avec un éclairage de salle un peu tamisé, peut-être dans les tons bleutés. J’imagine que j’y aurai déambuler sans prêter garde aux œuvres. Avec un peu de chance j’aurai trouvé une banquette ou même, rêvons le, un fauteuil. Je me serais assis j’aurai fermé les yeux et j’aurai voyagé. Un voyage en moi, un voyage dans ma propre mélancolie. Une mélancolie douce, celle qu’on apprécie pour ce qu’elle nous évoque. Si ce morceau ne se nomme pas nostalgie (ou Nostalgia comme le titre du film de Tarkosvski), c’est qu’il ne le peut pas car il va plus loin qu’une nostalgie.
La nostalgie est un sentiment douloureusement précis, on est toujours nostalgique d’une époque, d’un objet, d’une relation et même parfois de choses qu’on n’a pas vécu mais qui nous « apparaissent ». La nostalgie c’est le sentiment inexorable d’une perte, celui des plaisirs de l’enfance mettons, que le temps à venir ne pourra jamais remplacer. Il y a une dimension presque apocalyptique dans la nostalgie, tout ce qui est perdu est perdu, et s’il est doux de s’en souvenir cela nous blesse dans le moment présent. Pour la mélancolie, à mon sens, cela fonctionne différemment. La mélancolie est déjà moins spécifique, c’est un état d’esprit, une manière d’approcher les atmosphères qui nous entourent. On ne peut pas vraiment être mélancolique de quelque chose, on est simplement mélancolique. La mélancolie c’est se promener un matin à 5 heure dans un parc, juste pour marcher et sentir la nature. Il y a une humilité profonde dans la mélancolie car si on peut y réaliser ce qu’on a d’unique, on y prend aussi conscience de notre contingence. Nous sommes des accidents heureux qui ressentons l’infini du monde et sa prolixité. Si la nostalgie est parfois douce, il est bon de se rappeler, elle connote le présent négativement. La mélancolie au contraire lui laisse sa vigueur, sa beauté. La mélancolie englobe le temps, lui donne sa dimension épique, parfois tragique, mais elle lui confère toujours une aura d’aventure.
Les sons se répètent, de tristes paroles d’enfants reviennent de temps en temps pour finir en échos. Mélancholie cultive les boucles, les cycles, les variations acoustiques et électroniques. Un bandonéon et un violoncelle creusent les thèmes, leurs donnent leurs dimensions temporelles tandis que des mélodies purement électriques les encadrent, proposant autant d’excursions possibles vers des ailleurs insoupçonnables. Le thème principal s’accroche du début à la fin, revenant sans cesse, parfois succinctement parfois pour toujours. Par moment un son sature, conquit l’espace, puis retombe gracieusement. Mélancholie c’est 50 minutes qui ne peuvent pas aller en deçà. C’est un sentiment qui a besoin d’espace pour se développer, pour s’ouvrir comme un bourgeon dans un printemps qui serait pluvieux.
Je ne pourrais jamais pleurer sur ce morceau. Je n’en sors pas indemne, clairement pas heureux, mais je ne pourrais jamais pleurer. Avec son beat techno qui alimente les différentes phases du morceau je ne peux pas être malheureux. La mélancolie est triste, mais apaisante. Ce n’est pas un malaise physique, ce n’est pas une maladie de l’esprit ou une dépression. C’est laisser les « forces » couleur en soi, se laisser transpercer par le monde extérieur et l’y goûter tout en sachant qu’on ne fera jamais « un » avec lui. C’est cela qui nous rend triste, mais une tristesse infiniment douce, celle qui ne fait jamais défaut et qui étrangement réconforte. Nous sommes seuls et nous le sommes pas. B. Fleischmann mieux que quiconque a capté l’essence de la mélancolie et l’a restitué dans sa profondeur. Le morceau n’en finit jamais, on aimerait qu’il nous accompagne pour un voyage en train d’une dizaines d’heures. On aimerait que toutes les parties du wagon, de la roue qui donne le tempo aux couchettes qui nous bercent, soient hantées par ce morceau. Car la mélancolie, cette mélancolie de 50 minutes, c’est véritablement ce type de voyage, on suit un chemin entre deux points de notre vie en contemplant un paysage qui défile. Le dedans, le dehors et l’unité. Magnifique.
Je devrais parler de Sendestraße. Il commence avec des bruits de parasites, des notes de piano et des mélodies en boucle. Il s’élève sur la même durée que Mélancholie, entre une techno tout en douceur et des fragments de piano de Schubert. On a l’impression d’entendre une symphonie pour grillons lors d’un soir de pleine lune, puis cela devient de lointains échos de pianos dans une piscine ou une gare vide… Je devrais en dire plus car c’est un grand morceau et une belle aventure… mais je ne peux pas. C’est le seul problème de ce double disque, il aurait pratiquement mérité deux sorties séparées car pour redescendre de Mélancolie il faut du temps. Un temps qui nous prive en grande partie de Sendestraße. Il aurait même fallu le mettre en premier, pour lui offrir une meilleure reconnaissance, mais ce n’est pas le cas et il souffre de la présence de son grand frère…
Que dire de plus? Je n’écouterai jamais assez ce disque et il m’accompagne partout où je vais. Par ses leitmotivs, sa cohérence, sa beauté parfois naïve il est un digne représentant du thème que j’aborde ici et je suis heureux de le partager avec vous.