Substance-M.net

Infos

Articlé publié le 26 mar 2009 par .

Classé dans Réflexions.

Pitchfork ou l’absurdité de la virgule

S’il y a une activité qui n’est pas trop pratiquée sur la blogosphère française c’est de dire du mal de Pitchfork. Ce sport anglo-saxon n’a pas réussi encore à traversé totalement nos frontières. Non pas que nous braves français nous serions moins acerbes, aigries, critiques que nos « confrères » mais nous sommes moins touchés par la prédominance de ce site. Il faut aussi rajouter que devoir lire dans une autre langue a quelque chose de révoltant pour tout amateur de fromages qui se tapit en nous (sisi, je vous jure).

Ainsi je ne souhaite pas spécialement ronchonner contre ce site, je le lis régulièrement mais pas assez assidument pour me montrer bien critique à son égard, mais tout de même il y a bien quelque chose qui me chiffonne avec Pitchfork, c’est son système de note.

header_logo
J’avais déjà abordé la question de la notation dans une précédente notule pour conclure que si c’était une pratique problématique elle restait à certains égards utiles si on l’employait avec parcimonie. Ce qui n’est pas le cas de Pitchfork. Pitchfork étend son hégémonie sur « l’indé » en partie par ses notes qui se retrouvent un peu partout, que ce soit dans une presse plus générale, dans des sites de groupes ou de labels et même dans les articles Wikipédia. Son système de note se veut très précis. Si les journalistes de Pitchfork notent sur 10, ils s’autorisent un chiffre après la virgule ce qui implique qu’en fait ils notent sur 100.

Le raisonnement qui prévaut à un tel choix me semble double, le premier est une simplicité apparente. La note sur 10 est la valeur primaire, la plus aisée à comprendre. Qu’on y rajoute un chiffre après la virgule ne change rien ;d’autant que les Américains sont habitués à la note sur 100. lLautre motivation est, peut-être, le nombre de possibilités. 100 possibilités cela semble beaucoup, on peut donc nuancer un maximum pour réellement « identifier » l’album dont on parle.

L’excès principal, celui qui donne tout son attrait à la note, est la force de son apparente scientificité. Le chiffre est la valeur la plus précise que nous connaissons. Il se définit parfaitement vis-à-vis des autres et la possibilité de faire des opérations et des statistiques renforce cette aptitude. Un nombre cela tape à l’œil, cela impressionne. Mettre un 5,3 à un album cela fait surgir en échos un « pan, dans ta gueule! ». Les chiffres sont tout sauf froids. Ils dégagent une certaine puissance qu’il serait stupide de nier, il n’y a qu’à regarder comment on se rue comme la misère sur le monde sur ces notes. Le soucis c’est que cela ne recouvre rien. Les critères de sélections, de comparaisons, ne sont pas visibles pour l’établissement de la note. D’ailleurs peuvent-ils l’être? Comparer deux albums ce n’est pas aussi aisé que comparer un 8,3 et un 7,4. Pourtant s’il y avait une quelconque forme d’équivalence entre les deux cela devrait être possible. Dire qu’un album à qui on a attribué un 8,4 est meilleur qu’un autre qui n’a reçu que 8,2 c’est tout de même compliqué. A la vérité, est-ce même possible d’avoir des critères de sélection uniformes?

La réponse, non, semble évidente mais elle permet de mettre en branle tout l’intérêt d’une critique musicale. Prenons une méthode inversée, mettons que cela soit possible de noter scientifiquement, qu’est-ce qui en pâtirait en premier? Ce serait la partie « écrite » de l’article. Si des critères existaient, et qu’ils seraient connaissables par tous, ils rendraient caduques tout l’intérêt de l’écriture. Une critique de musique serait aussi limpide qu’une équation et pour peu qu’on s’y connaisse suffisamment on pourrait très bien se satisfaire d’une note. Dan Deacon, Bromst: 8.5.
A moins de devoir employer des méthodes complexes, le journaliste aura du coup bien des problèmes à justifier son salaire. Si ces critères ne sont pas donnés, ou s’ils n’existent pas ,on peut aussi se demander pourquoi on ne considère pas que tout se vaut, pourquoi ne prenons nous pas seulement notre sensibilité en considération? Sur quoi repose encore la critique musicale?

Ce n’est pas parce qu’une critique n’a pas une réelle valeur chiffrable qu’elle n’en demeure pas moins une critique. Pour comprendre ce qui fait la critique on peut s’interroger sur la relation qu’elle entretient avec la note. On serait tenté de dire qu’une note illustre une critique, qu’elle est superflue et qu’on peut s’abstenir de l’utiliser même si on perd sa « puissance » scientifique. Une note est seulement l’expression chiffrée de la critique mais un nombre qui n’a de valeur que vis-à-vis de cette critique précise. Ce que fait le journaliste dans une critique musicale c’est de penser et de rendre visible sa culture, sa sensibilité, ses expériences et ses impressions. La critique musicale, tout comme l’histoire, ne s’apprend qu’en pratiquant car le journalisme doit à chaque fois ériger un système unique avec ses connaissances pour évaluer un album unique. Le fait qu’il n’y ait pas de système d’évaluation précédant l’album ne signifie pas qu’on n’évalue pas. La critique génère les deux à la fois: l’échelle et les conclusions vis-à-vis de celle-ci.

Prenons un cas pour être moins abscons. Un nouveau U2 ne peut pas être juger sans qu’on prenne en compte son succès, ses précédents albums, la sympathie ou l’antipathie qu’on ressent à son propos et l’histoire ou la non histoire qu’on partage avec ses disques. Ces éléments ne prédissent pas l’issue d’une critique, peut-être que parce qu’on n’apprécie pas les anciens disques on se montrera plus indulgent avec les nouveaux. Peut-être que parce qu’on est fan on le sera aussi. Et vice versa. Ce qui est certain c’est qu’on peut pas évaluer un U2 comme on évalue un I Love You But I’ve Chosen Darkness, pas plus qu’on peut évaluer un Dan Deacon comme on évalue un Daft Punk. Quelque soit l’album, il réclame une construction spécifique qui prenne en compte toutes ses particularités. La note peut-être employée mais seulement comme expression d’un système de notations qui disparait en même temps que le disque arrive à son terme. C’est cela le travail de la critique et c’est pour cela qu’on peut critiquer et que certains critiquent de belle manière.

Ainsi, si une note ne sert qu’à illustrer une chronique, si elle n’a pas pour objectif d’être comparée dans ses nuances à une autre, la précision est inutile. Le principal problème de Pitchfork ce n’est pas qu’ils notent mais qu’ils entretiennent les illusions par la virgule. Sans virgule, pourquoi pas. Une note sur 10 pour quelque chose de si complexe, c’est grossier, c’est flou, cela rappelle la note à ce qu’elle est. Dans cette optique le mieux est probablement de noter sur 5. En transformant leurs étoiles en un nombre, les responsables de Chronicart ont eu la bonne idée (ou peut-être la belle inconscience) de conserver un système de note très restrictif. Un 5 chez Chronicart correspond à une note allant de 8.0 à 10 chez Pitchfork. Autant dire que cela laisse une marge d’interprétation, que cela permet un retour à l’essentiel: la chronique. Un exemple frappant est le dernier Animal Collective. Merriweather Post Pavilion a eu la bagatelle de 9.6 chez Pitchfork. Tout le monde s’est énervé ou s’est gossé de cette note, de cette prétention, de cette folie. Il a eu 5/5 chez Chronicart et personne n’y a rien vu à redire.

Refuser la note, ou l’employer sur une échelle réduite permet de mettre un terme à une dernière pratique, celle du tableau comparatif. On pourrait par exemple prendre toutes les critiques de Pitchfork de l’année 2008 et les ordonner. On aurait probablement un top 50 intéressant. Sauf qu’il ne refléterait probablement pas l’avis des journalistes du site. Il y aurait certainement des concordances entre ce classement « objectif » et un classement « subjectif » mais il y aurait aussi des différences non négligeables. L’aventure dans le temps d’un album et les comparaisons entre disques sont toujours riches de rebondissements. Pour évaluer les albums les uns par rapport aux autres il faut de nouveau construire une grille dans laquelle ils peuvent évoluer et s’ordonner. Une grille qui ne durera que le temps de faire ce top.

Pour conclure, les critiques de Pitchfork sont parfois bien écrites, parfois moins réussies, mais une partie de la renommée du site provient d’un système totalement absurde et qui fait autant du tort aux albums qu’aux journalistes. Soit les notes font de l’ombre à de belles chroniques soit elles jouent le rôle de cache-misère de textes bâclés. Quoi qu’il en soit, elles dévaluent la valeur de l’écrit tout en s’érigeant sur un mensonge. On peut trouver cela dommage pour ce qui est devenu LE site incontournable du genre.

One Comment

  1. Digital Mojo
    2 juin 2010

    Je relisais avec plaisir ce papier l’autre jour, je le trouve toujours aussi pertinent. On a pas écrit mieux sur Pitchfork, de mémoire d’internaute français (ailleurs, je sais pas).

    Avec le recul, tu gardes la même position, Bish? (que je partage par ailleurs)

    Il y a une espèce d’ouverture significative de la ligne rédactionnelle depuis 1 an / 1 an et demi à des albums plus singuliers, plus confidentiels, à côté des grosses sorties, pour moi. Je lis beaucoup le moins qu’il y a 2-3 ans mais j’ai l’impression qu’il s’est ouvert vers un aspect un peu plus pointu pas vilain (même si ça creuse un peu toujours la ou les deux mêmes veines principales finalement, un comble au regard du nombre de MAJs mais bon…).

Laisser un commentaire