De retour de la vraie vie en trois dimensions. Quel plaisir de se retrouver à nouveau affublé de ses guenilles numériques pour faire parler la musique et tout ce qu’elle a à offrir aux oreilles attentives. Vous croyiez réellement que j’allais vous abandonner aux délires d’un paranoïaque germanophile comme Bishop ? Allons, le lecteur avisé n’oubliera pas que je suis le seul et unique garant de la bonne tenue de ce blog; et ce en dépit de mon absence en ce mois de mars bien terne de l’autre côté de l’écran.
Pour mon retour, j’avais élaboré un véritable programme de travail qui commençait avant-hier, une véritable occupation du terrain pour me racheter de ma récente défection et des quelques notes de retard que j’ai accumulé au fil des jours qui s’égrainaient. Un engagement ferme avec moi-même, de la rigueur, de la droiture,… Mais comme chacun le sait, les règles sont faites uniquement pour être transgressées. Alors lorsqu’une connaissance me fait tourner la nouvelle sortie des Emeralds, je m’autorise un petit détour sans aucun scrupule.
Si vous nous suivez depuis nos débuts en janvier dernier, vous devez vous souvenir de cette note du 19 janvier concernant les Emeralds, ce trio originaire de Cleveland qui multiplie les sorties K7 et CD-R/CD depuis l’automne 2006, à vue de nez, pour redéfinir les contours d’une musique électronique contemporaine à cheval sur des univers proches (drone, ambient, noise ou tout autre adjectif du même ordre…sauf minimal, ‘faut pas déconner). A l’image d’une pléiade de groupes plus ou moins identiques (mais au talent moins affirmé que la bande à Mark McGuire) œuvrant dans des dimensions voisines, les Emeralds ont entamé 2009 comme les autres années : un déferlement de sorties allant des tour CDs aux split CDs en passant par les… CDs.
Pas moins de 5 titres estampillés 2009 viennent d’ores et déjà rallonger la discographie conséquentes du trio (en majeure partie peuplée de sorties plus que confidentielles publiées à moins d’une centaine d’exemplaires). Dont ce « What Happened » sorti par No Fun Productions en janvier dernier. Les Emeralds font partie de ces groupes dont il faut suivre le cheminement avec assiduité pour être certain de ne pas en manquer les bonnes parties. D’autant que cette musique qui embrasse de larges univers sonores reste un sujet qui s’écarte franchement des difficultés de compositions pour celui qui tente de voyager à travers les chemins « pop ». Laisser parler ses émotions et les retranscrire tel quel sur bandes, c’est sûrement le crédo le plus simple auquel peut aspirer n’importe quel musicien. Mais les difficultés n’en sont pas moins présentes. Tout est plus délicat que l’élaboration d’une mélodie, tout est dans la nuance, dans la passion pour le détail qui fait la différence, être capable de s’ouvrir des directions originales tout en se laissant porter par l’inspiration du « groupe ».
« What Happened » ne fait pas exception à la règle. Les cinq morceaux compilés ici sont issus de sessions d’improvisation réalisées en 2007 et 2008. Et sont à l’image du travail des Emeralds : touche-à-tout, variés et immersifs. Seul lien commun : cette recherche sur la tonalité que l’on retrouve en filigrane dans la plupart des sorties du trio. A l’image de l’ouverture via ‘Alive In The Sea Of Information’ : la mise en musique des échanges de données numériques, ces scintillements lumineux, ces enchevêtrements de tonalités sur 8 minutes qui préfigurent du fourmillement d’un monde informatif fait de 0 et de 1. Tout se chevauche, rien n’a plus de sens en tant qu’élément unique. Lorsque tout est noyé sous une note envahissante à mi-parcours, les sons forment un tout bientôt dépassé par une nouvelle vague numérique, puis une autre, puis une autre,… La flèche du temps n’est plus connectée à une réalité vécue. Le son tourbillonne, les couches se superposent, une information dépasse la précédente puis se retrouve petit à petit une unité infime d’un monde virtuel « ambient » sans limites.

Une carte de visite fidèle que ce « What Happened ». Il balaye assez largement tout ce que peut proposer le trio. Un mélange d’un tas d’influences que les new-yorkais de chez No Fun résument à une double spirale : deux têtes, l’une est Tangerine Dream, l’autre est Cluster. Oui, bien sûr. C’est une évidence. Quel groupe explorant les univers synthétiques n’a pas a revendiquer une parenté avec ces deux pionniers de l’exploration électronique ? Luc Ferrari vient s’ajouter aux deux premiers. Encore une fois oui. Bon. Il n’est rien que l’on puisse retenir ici. Seule la musique parle. Et lorsqu’elle le fait comme sur ‘Damage Kids’, plus rien ne semble pouvoir arrêter les Emeralds.
Quinze minutes d’un mélange hasardeux qui accouche d’une composition étirée qui nécessite une série d’écoutes pour en comprendre les tenants et les aboutissements. C’est une histoire qui nous est contée. Celle d’un bouillonnement musical qui accouche, une fois le chaos traversé, d’un monde paradisiaque, où évoluent des oiseaux numériques aux piaillements prononcés. Mais tout est éphémère, chez les Emeralds. Tout est dépassé par tout, rien ne dure jamais. Le monde virtuel est à l’image de cette copie « réelle » dont il s’inspire : tout ce qui vient de l’Homme est comme l’Homme et véhicule la même problématique : s’adapter ou disparaître. Alors la guitare envahissante de Mark McGuire prend le pas sur le reste, les oiseaux se sont déjà envolés, bien loin. Et après quelques minutes de climax, c’est le retour au bouillonnement primitif, un cercle musical qui tournerait in fine si on lui en laissait l’occasion, qui donnerait naissance à nouveau à un coin de verdure lui-même englobé dans un Tout peuplé de tonalités étranges et soutenues. Dans un univers où le Temps est laissé à la discrétion de ce qui est, non de ce qui sera.
« What Happened » n’est sûrement pas l’album le plus marquant des Emeralds. Les improvisations attestent d’un mélange ambient / noise à l’efficacité parfois redoutable. Mais l’ennui peut rapidement prendre le pas sur le reste. A l’image de ce ‘Disappearing Ink’ un peu statique qui, en dépit de sa montée en puissance, peine à convaincre de la pertinence de ces vagues de sons qui se succèdent, dans un schéma plutôt convenu. D’autant plus rageant que ce tourbillon prend ses quartiers sur les 13 dernières minutes du CD. Les aléas de l’improvisation, un cheminement difficile à briser, sûrement.
Mais comment ne pas rester marqué lorsqu’à chaque écoute d’une nouvelle sortie du trio, rien ne semble balisé, tout se présente comme une terre presque vierge, à découvrir. Et ce malgré l’assiduité avec laquelle je me procure chaque nouvelle sortie. Sûrement ce petit truc en plus qui distingue les Emeralds du premier groupe venu. Quelque chose d’indicible qui se trouve pourtant bien là, quelque part entre les lignes mouvantes des improvisations du trio.
Prenons quand même quelques lignes pour parler de l’ingé son responsable du mastering de ce « What Happened » : James Plotkin, musicien vétéran parti des confins du heavy-metal et du grindcore avec son premier groupe Old Lady Drivers (O.L.D.) à la fin des 80′s, présent sur Rawkus Primitive au milieu des 90′s, division du célèbre label new-yorkais plus connu pour ses sorties rap avant-gardistes à la fin de la précédente décennie, initiateur du trio Phantomsmasher pour l’excellent album du même nom sorti chez Ipecac en 2002, aujourd’hui à la basse dans le quatuor doom / metal / je-sais-pas-quoi (‘jamais compris ces sous-sous-sous genres…) Khanate,… Un véritable baroudeur présent sur une foultitude de projets depuis 20 ans, qui aura exploré une grande partie des spectres rock et électroniques, sous quelques formes que ce soit.
Et si l’on considère la présence de Thurston Moore, entre autres activistes new-yorkais proches du trio, le 14 mars dernier dans un club de Brooklyn pour la « release party » de l’album, on se dit que les Emeralds n’ont pas fini de faire parler d’eux.
« What Happened » est les autres sorties No Fun Productions sont disponibles sur : http://www.nofunfest.com/nofunprod.html
P.S. : No Fun Productions est affilié au No Fun Fest, festival se déroulant à Brooklyn qui accueille, pour son édition 2009, une belle brochette de musiciens new-yorkais qui peuplent cette « scène » (je déteste ce mot…) électronique actuelle, sous l’œil bienveillant des inénarrables Merzbow, Sonic Youth et l’un des Pères de la musique électronique Conrad Schnitzler qui joueront cette année. A priori, le festival est quasi complet (?) mais si vous passez au Music Hall of Williamsburg à la mi-mai, je vous invite à y aller et à venir nous raconter ça après (sait-on jamais, peut-être que notre réputation nous précède déjà et a traversé l’Océan Atlantique pour crapahuter dans les rues de Brooklyn que je ne connais pas du tout).
P.S. 2 : A suivre rapidement mes élucubrations sur David Torn, le « dubiste » anglais Adrian Sherwood, le dernier album de SND, « Atavism », sorti il y a dix jours sur Raster-Noton, et sûrement un petit détour dans les 70′s via Bruce Haack, musicien bidouilleur que j’affectionne tout particulièrement. Si tout se passe bien, vous devriez avoir tout ça d’ici à la fin de la semaine prochaine. N’oubliez pas votre dose quotidienne de Substance M(usique).