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Articlé publié le 30 mar 2009 par .

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Extrait # 5 – identité

« [...] Lors de ses premières apparitions après le succès de ‘Just Out Of Reach‘, raconte Solomon, beaucoup de gens se méprirent sur l’identité raciale du chanteur; en ce temps-là, avant l’exposition médiatique massive apportée par la télévision – et tout particulièrement pour un chanteur de R&B ou de country – les gens affluaient pour voir la personne qui avait sorti un hit, sans vraiment savoir qui ce pouvait être. Solomon a des tas d’anecdotes sur cette époque innocente où il était « sur le point de devenir le chanteur le plus populaire du Sud », mais la plus drôle est peut-être celle qui raconte un concert, un vendredi soir, au fin fond du Mississippi :

Solomon : « Ça se passait dans une petite ville du Mississippi, quelque part entre Tupelo et Philadelphie, et on avait tout ce dont on aurait pu avoir besoin. Ils avaient ces gros camions sur lesquels étaient accrochés les haut-parleurs, et tous les Noirs nous apportaient du poulet frit, des entrecôtes. Oh mon Dieu, ils avaient du maïs frit, ils cuisinaient des gâteaux et des tartes, ils avaient du pain chaud, un barbecue – ils étaient en train de faire rôtir un cochon entier, et il y en avait une dizaine d’autres qui attendaient leur tour à côté des morceaux de boeuf, on aurait dit qu’ils allaient nourrir près de 20 000 personnes. Oh mon pote, tu peux même pas imaginer – on aurait dit que c’était le plus grand festival de l’année!

Les gars de mon groupe sont venus me voir pour me dire : ‘Mon vieux, c’est le meilleur engagement qu’on n’ait jamais eu!’ Et j’ai dit: ‘Vous voyez? C’était pas une bonne idée d’arriver tôt?’ Ces types ont préparé des tentes pour nous, ils ont dressé des lits de camp, installé des toilettes portatives, que peut-on demander de plus?’ Eh bien, vers 7 heures, quelqu’un est venu nous demander si on avait assez à manger. Ensuite ils ont appelé des filles pour nous divertir. Un peu plus tard, un type est arrivé et s’est adressé à nous (Solomon prend la voix nasale d’un petit blanc du Sud) : ‘Je suis le shérif Stanleyhoop, mon nom est sur le contrat, et je veux que vous sachiez que je me vois contraint de vous donner 7 500 dollars. Voila votre argent.’ J’ai dit : ‘Super! C’est vraiment un engagement du tonnerre! 7 500 dollars pour le premier spectacle, et un second concert, la même nuit, pour la même somme. En d’autres termes, ces Noirs me payent 15 000 dollars pour jouer un vendredi soir – et dans le Mississippi! C’est énorme!’

Ils nous a donné l’argent, et puis il a dit: ‘A présent, je veux que vous, les gars, soyez sur scène à huit heures et quart précises. La nuit va commencer à tomber, ils allument les lumières et je veux que vous n’ayez à vous préoccuper de rien. Ce soir, quand vous serez prêts à partir, nous allons vous escorter pendant tout le trajet, jusqu’à l’autoroute. Vous allez à Jackson, pas vrai? – Exact! – Eh bien, ne vous préoccupez de rien. Vous êtes sous la protection de la Police. En fait, je vais vous nommer shérif adjoint à titre honoraire pour cette nuit. Ça vous va? – Yes sir! Un peu que ça me va! Sir, yes sir!’

Huit heures cinq, je dis au groupe : ‘Venez, les gars, on a notre argent, tenez-vous prêts, je veux vous voir sur scène à huit heures et quart, comme on nous l’a demandé. Et n’oubliez pas qu’on a deux concerts ce soir.’

Huits heures dix. Le batteur est dehors, il teste encore et toujours son instrument. Il fait carrément sombre dehors, tu saisis? Huit heures quinze. Le groupe commence à jouer. Je me détends, je profite – cuisses et ailes de poulet, sauces faites maison, j’en passe et des meilleurs. Je me dis: ‘Seigneur, c’est ridicule…’ Un bon vieux gros pichet de limonade – appuyez sur le bouton et vous êtes servis! C’était formidable.

Neuf heures et quart. C’est le moment pour moi. Je monte sur scène et je vois – j’étais en train de chantais et j’essayais de me rendre compte de ce qui se passait – je vois des lumières à perte de vue, qui approchent, comme des gens qui porteraient des chalumeux allumés. Elles approchaient tout doucement, elles se dirigeaient vers la scène. Et j’ai commencé à chanter ‘Je suis si heureux d’être ici ce soir, je suis si heu-heu-heu-reux…’ Elles se rapprochaient de plus en plus. Mec, c’était 30 000 types du Ku Klux Klan enveloppés dans leurs draps – c’était leur rassemblement annuel. Ils ont continué d’arriver pendant toute la durée du concert. Avec leurs draps sur la tête. Des petits garçons avec des petits draps, des hommes, des femmes, tout le monde affluait sous les lumières, tout le monde dansait et prenait du bon temps. Je te le dis, on a tenu les 45 minutes du concert comme ça. Paralysés. Mec, mon groupe avait tellement peur que quand je leur ai dit de remballer, le batteur a emporté sa batterie sans la démonter, tout d’une pièce; le guitariste a emporté son ampli Fender à toute vitesse. Un problème? Quel problème? On a été escortés tout droit jusqu’à l’autoroute, et on est partis jouer notre second concert. »

Une autre fois, poursuit Solomon, un promoteur local l’avait engagé sans savoir qu’il était noir. Quand il est arrivé sur place, on l’a obligé à monter sur scène le visage couvert de bandages, pour ne pas risquer de perdre tout contrôle sur le public. Manifestement séduit par cette idée, Solomon recouvrit son visage de rubans adhésif, en laissant dans ce masque improvisé des trous pour sa bouche et son nez. »

Témoignage de Solomon Burke,
Cité par Peter Guralnick dans « Sweet Soul Music : Rhythm And Blues Et Le Rêve Sudiste De Liberté » (trad. : Benjamin Fau, Editions Allia, Paris, 2003, 2008 pour la traduction française)

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