Nouvelle entorse au « programme » préétabli. Je me sers de ce dernier dans un but bien précis : puisque je finis toujours par ne jamais le respecter, c’est la voie secondaire que je décide d’emprunter le plus souvent. Celle qui me mène vers des disques ou des propos que je n’avais pas prévu, qui me sont venus par hasard. Me fier à un semblant d’ordre me permet, paradoxalement, de me libérer davantage et de me laisser guider par ma pensée. Fin de l’aparté méthodologique.
A l’origine, Marclay est ce qu’on appelle un « platiniste » comme on dit pour ces artistes pionniers dans les manipulations du tourne-disque (je ne vous cache pas que je préfère largement le terme anglophone « turntablist » apparu bien plus tard qui, s’il n’a pas la même connotation que son homologue en français, me semble quand même vachement plus en adéquation avec ma vision des choses; enfin bref…). Aussi, Christian Marclay se retrouve à combiner tout ce qu’il peut avec cet instrument (encore énormément sous-estimé aujourd’hui, soit dit en passant) : il combine une large variété de tourne-disques avec des boitiers à effets, multiplie le nombre de bras de lecture sur chaque engin…et pousse même jusqu’à interroger le support du disque lui-même.
« Footsteps » est le résultat d’un expérience sonore menée du 4 juin au 16 juillet 1989 dans une salle des « Shedhalle Galleries » de Zürich : le sol de cette salle fut recouvert de disques vinyls durant toute les six semaines de présence de l’installation. Les visiteur de la galerie étaient invités à marcher sur ces disques sans aucune retenue, de manière tout à fait normale. Un simple passage d’une pièce à l’autre pour faire le tour d’une exposition de sculptures. Au total, ce sont plus de 1500 visiteurs qui participèrent à cette expérience à la fois plastique et musicale : le but avoué fut d’altérer avec des rayures et autres griffures les disques disposés au sol (et voués, vous vous en doutez, à être mis en vente par la suite).
Faisant écho à la thématique exposé ci-dessus, pour ce disque à une seule face, Christian Marclay rassembla des enregistrements de pas captés en décembre 1988 lors de différentes sessions, notamment une aux studios Harmonic Ranch en compagnie de Keiko Uenishi, artiste japonaise de son état, qui enregistrait des pas de claquettes voués à apparaître sur le disque. Le tout fut mixé ensemble pour donner naissance à ce « Footsteps » : dix-huit minutes de pas et de rythmes irréguliers mélangés et altérés par les pas des visiteurs de la galerie d’art.
En résulte des combinaisons rythmiques diverses et variées, chacune unique en son genre puisque se pliant aux altérations involontaires des centaines de passants, gravées sur les 1000 copies mis en vente par Christian Marclay et RecRec Music. Comme le dit le texte promo lui-même, « Dedicated to the memory of Fred Astaire ». En véritable fétichiste de l’objet disque et des possibilités offertes par ses caractéristiques, Christian Marclay dévoile dès 1989 cette approche plastique passionnante de l’environnement sonore; alliant création spontanée et improvisation. Ce que devrait toujours être la musique qualifiée d’ « expérimentale » (cf. le billet de mon collègue sur le sujet) : une interrogation sur ce que sont les choses, sur la création et simplement sur la découverte de pratiques différentes qui interpelle l’auditeur.
« Footsteps » est un marathon de la découverte auditive. Ou comment percevoir le « son » sorti de son contexte de « musique », remanié puis réintroduit dans un univers musical standard.