J’ai malheureusement perdu le lien mais à l’époque j’avais bien ri, j’avais été tenté de faire un top 10 des raisons ne pas lire les journalistes et un top 10 des raisons de lire des blogeurs mais je m’étais abstenu.
Le contexte en ce moment est porteur. Tout d’abord car il y a ce sympathique accrochage au détour d’une notule, micro événement en soi mais déclencheur. De plus après ma notule concernant les artistes qui soutiennent hadopi je me suis dis que continuer à pourfendre les « gentils » et m’attirer l’opprobre publique était une activité dans laquelle je devais m’investir à plein temps.
Alors Journalistes contre Blogueurs? Si la question se pose c’est d’abord parce qu’Internet existe. Internet a transformé de fond en comble le monde de l’information mondial. Du même coup il a donc modifié totalement le travail du journaliste et il a démocratisé en grande partie la culture. Des termes comme « underground » ont perdu leur raison d’être quand on atteint un groupe de folk indien en trois clics. L’avènement du web 2.0 a aussi permit à n’importe qui de tenir un site et d’être lu potentiellement par des millions de gens. C’était possible avant mais il fallait s’armer de courage et souvent de connaissances informatiques, je me souviens sans nostalgie de mon premier site où il fallait uploader une page en entière en passant par un programme pour corriger une simple faute d’orthographe. L’internet 2.0 c’est cet internet pour les nuls, hyper réactif et qui vit dans le commentaire à outrance, jusqu’à ce que des politiques en viennent à porter plainte contre de simples comments de vidéos même pas digne d’une conversation de bistro.
Le travail du journaliste a été simplifié par l’émergence de cet outil, entrainant autant d’avantages que d’inconvénient pour la profession. Si le journaliste a accès à infiniment plus de sources, il est devenu « l’homme derrière l’écran », qui se contente parfois de cet état de fait et qui ne remettrait pas en cause son approche. On est bien loin de l’image d’Épinal du journaliste romantique passionné et plus rusé que Sherlock Homes.
En face de lui il y a donc l’émergence des blogs, des gens qui écrivent sur tout et n’importe quoi. et que n’importe qui peut lire. La force des blogs résident dans leur nombre infini, dans les intérêts et les hobbys des individus. On peut trouver tout et souvent du n’importe quoi. L’univers du blog réagit à une vitesse rapide, sans parler du micro-bloging concept qui me dépasse encore personnellement, le blog peut tout dire, tout noter, tout remarquer. Se plonger une journée dans la diversité des blogs c’est acquérir un sentiment d’incrédulité devant cette quantité infinie qui en devient presque nauséeuse avec ses variances de qualité.
Le journaliste peut prendre cela comme une gêne car finalement on marche sur son domaine. Alors quid du journaliste? Le journalisme est un métier, il est maintenant souvent précédé d’une formation dans une école. Le journaliste à les occasions d’assister à beaucoup plus d’événements que nous, il peut avoir accès aux groupes de musique, son temps est consacré à ses recherches, il a une obligation d’écrire ce qui lui donne un certain sens de l’écriture. Les journalistes s’orgueillissent aussi d’avoir une déonthologie, de « refuser » les pressions et d’être indépenants.
Je sens les rires au fond de la salle. Tout d’abord la déonthologie et l’indépendance du journaliste c’est un élément dans lequel on croit de moins en moins. Si on peut imaginer que les cas où une rédaction oblige un journaliste d’écrire telle thèse sur tel sujet se font rares, il y a de nombreux moyens de faire en sorte que ce soit le cas. Les pressions financières, rédactionnelles, morales et des choix plus discrets (tel sujet pour tel journaliste car on connait ses tendances sur la question) permettent aisément d’aller dans un sens voulu. Un journaliste reste aussi un homme, s’il se doit d’être honnête il peut pécher par mauvaise foi, obstination et préjugés. Il doit de plus « tenir » son nombre de pages, où comment réussir à écrire 8 pages dans les cahiers du cinéma sur un film qui ennuie tout le monde, à commencer par le chroniqueur. Le journaliste est aussi prisonnié de la contingence, il est souvent bloquer dans une actualité éternellement renouvelée qu’il doit transformer en sorte de spectacle continuel pour accrocher le lecteur. De là à trouver que tous les jours se ressemblent…
A propos du bagage du journaliste, on peut noter qu’à l’origine, et toujours en partie, n’est exigé aucune formation pour devenir journaliste, il faut de la curiosité, de l’esprit critique et un certain goût pour l’aventure (même si aujourd’hui cette aventure se réduit souvent à des tracasseries financières…). Toutes les écoles de journalisme en deviennent donc suspectes, on a l’impression qu’elles formatent une profession et qu’elles génèrent des tics de langage et des habitudes assez épuisantes pour le lecteur. Sur les jeux vidéo par exemple, on peut lire ici et ici, des réflexions sur les jeux de langage. On peut même dans une perspective plus générale voir qu’ils y a certaines règles non écrites dans lesquels nos amis journalistes s’enfoncent toujours avec passion. A titre personnel, ce qui m’exaspère est « l’obligation » d’utiliser un jeu de mots comme titre pour aborder une information. Quand cela a lieu une fois ce n’est pas déplaisant, mais quand c’est multiplié par tous les articles d’un journal, et par tous les titres de journaux qu’on peut voir dans les mains des usagers du métro parisien, on ressent comme un vertige devant ce vide abyssal. Pourquoi ce procédé? Car le journaliste a obligation d’attirer le lecteur, de l’appâter comme un vulgaire commercial pour pouvoir faire le « chiffre » exigé par sa revue.
Sur cette question un autre élément qui lui m’insupporte est le refus de citer ses sources. L’argument ultime est la protection de ses dernières (ce qui doit representer une minorité extrême de cas). L’objectif recherché, au-delà d’alléger les articles, est de faire croire par exemple que toutes les informations nécessaires à notre connaissance se trouvent dans le journal en question et qu’il n’y a rien ailleurs. Cela permet aussi de gommer le fait qu’un certains nombres d’articles d’actualité ne sont que des dépêches AFP ou des reprises de sites anglo-saxon qu’on a réécrit. Ce manque de rigueur et parfois cette hypocrisie intellectuelle ne rendent les articles que plus suspects et quand on a le temps libre et l’énergie nécessaire, on se dirige vers d’autres sources d’informations…
Mon but dans cette notule n’est pas de faire le procès des journalistes en tant qu’individus, au contraire j’apprécie le travail de nombreux d’entre eux, mais de souligner pourquoi on se moque de ceux qui nous disent que les blogs ne servent à rien, qui nous affirment qu’eux « au moins » font des articles de « fond » et que le travail d’un journaliste est plus « crédible ».
Il y a bien une majorité de blogs qui ne sont pas d’une grande qualitée et qui disposent d’un intérêt uniquement pour leurs auteurs et leurs amis. Nous le reconnaissons sans problème. Sauf que la minorité qui reste fait toute la différence et c’est elle qui retiendra le plus notre attention, mais pourquoi un blogueur écrit-il?
Un blogueur est quelqu’un qui a envie de s’étendre sur des sujets qui lui tiennent à cœur. Plus que le terme hobby que j’ai employé plus haut le terme qui nous intéresse est celui de « passion ». Si tenir un blog n’est pas un travail et que le blogueur n’est pas tenu à des exigences professionnelles il « compense » largement par sa passion. La passion ce n’est pas seulement un enthousiaste qu’on pourrait moquer en imaginant des notules du type « ce film il était trop tip top classe ». La passion est au contraire un moteur qui transforme le temps libre en recherche, en travail. Toujours écouter plus de musique, toujours découvrir de nouveaux groupes, aller toujours dans plus de concerts etc… Aidée par les possibilités du net la passion est suffisamment forte pour que l’envie de la transmettre se fasse ressentir et que l’on se retrouve à écrire à 9h du matin avant même d’avoir mangé ou de s’être douché sur un goupe suédois bizarroïde.
Ce qui est intéressant de noter, c’est que si parfois des gens bloguent en réaction aux journaux, pour ce qui est du domaine culturel cela provient avant tout d’une envie d’écrire et de partager. On veut faire les choses par nous mêmes, on veut créer des réseaux entre nous et partager. L’esprit du net, l’esprit citoyen, l’esprit même du journaliste d’origine se retrouve ici incarnée. Un blogueur n’a de limite que son imagination, il n’est pas limité à une « actualité » et il n’a de compte à rendre à personne qu’à lui-même.
Un esprit un peu injuste pensera naturellement au skyblog d’un adolescent de 16 ans quand il entend ce mot de « blog » mais il n’y a pas de profil moyen du blogueur. Il peut être un écrivain, un politique, un professeur, un étudiant, un musicien et même un journaliste. A propos de l’adolescent de 16 ans, on peut remarquer que c’est possible qu’il sache agréablement écrire et qu’il passe 95% de son temps à télécharger de la musique plutôt que d’étudier ses cours de physique au lycée. Il peut même s’avérer qu’il y mette une certaine candeur et une curiosité contagieuse qui rendent son blog palpitant et c’estbien cela qui fait peur: il n’y a pas de règles.
L’argument selon lequel les blogs ne font pas d’articles de fond ne tient pas. Une des grandes découvertes qu’on peut faire chaque jour sur internet est de la diversité des obsessions des individus. Il y a toujours quelqu’un qui est un passionné du micro-sujet qui réclament une infinité d’heures et qu’on ne comprend pas. Si un blog ne jouît pas, à juste titre, de la renommée d’un Le Monde, on peut tout de même trouver des articles complets et profonds, particulièrement sur le domaine culturel. Ce que ne peut pas faire le blogueur est ce qui n’est pas accessible par internet, journalisme d’investigation, enquêtes sur le terrain etc… Au-delà des interviews et des critiques de concerts (d’un intérêt souvent relatif), ces limites deviennent très vite restreintes en ce qui concerne le domaine culturel et celui des réflexions théoriques.
Là où la question se complique c’est qu’il y a une concordance entre les deux milieux, je n’oserai pas aller jusqu’à complémentarité. Un journaliste peut faire un blog pour parler d’un thème qu’il n’aborde pas normalement ou pour être plus libre qu’à l’accoutumée. Un étudiant qui cherche à devenir journaliste peut y voir une bonne manière de faire des exercices, cela lui servira de carte de visite si le blog est visité ou de qualité. C’est ce que fait probablement mon comparse Digital Mojo qui écrit bénévolement dans un site qui a plus d’audience que le notre, l’objectif à terme semble évident. Il n’est pas impossible de voir des blogueurs se mettre à leur compte ou commencer à travailler pour un site. C’est le cas de Pierre Lecourt qui a profité d’un vide médiatique pour se faire une niche. Maintenant de nombreux blogueurs reçoivent des mails de promotions, des albums à écouter, des « conseils » des labels et de multiples offres dont parfois l’accès aux concerts au même titre que les journalistes. Le fait que certains journaux cherchent dès lors à recruter des blogueurs est cohérent (qu’il en profite au passage pour essayer de les arnaquer en revoyant le tarif de la pige à la baisse l’est malheureusement tout autant).
La confusion est d’autant plus profonde que tous les grands journaux utilisent maintenant des blogs, et les journalistes seraient techniquement eux aussi des « blogueurs ». Au fond le blog n’est qu’un outil pour écrire et avoir des réactions aisément. La seule différence réelle, celle qu’on a voulu signifier ici, se situe entre les blogueurs amateurs et les professionnels, donc les journalistes.
Quelque part il est normal que les professionnels regardent de haut les amateurs, ce qui est amusant et contradictoire c’est qu’ils se sentent tout autant menacés par eux. Il n’y a pas le bon blog citoyen contre le méchant journal capitaliste ou le bon et profond journal face aux bavardages incessants du blog. Les seules différences c’est que l’un est donc salarié pour ce qu’il écrit, en découle une expérience et une responsabilité vis-à-vis de ses lecteurs et de ses employeurs, et que le blogueur a toujours l’option « éditer » au cas où…. S’il y a confusion c’est que le journalisme est justement une carrière dans laquelle on peut toujours se lancer à l’improviste. Être journaliste ne s’apprend pas mais se pratique, la seule manière de l’être c’est d’écrire encore et encore et l’activité du blogueur est justement de s’essayer à cet exercice. C’est pour cela que souvent le journaliste inspire un peu plus confiance, bon ou mauvais il a normalement plus de pratique.
Journalistes vs Blogueurs balle au centre? Pas certain. Cette profession a actuellement trois options. La première est l’indifférence. Internet n’a rien changé et ne changera rien hormis l’apparition des nouveaux supports pour transmettre les articles que sont les sites et les blogs. La seconde est le mépris et la fierté de soi. « j’ai fais une école », « cela fait trente ans que je suis dans la profession », « je suis salarié », « je travaille aux Inrocks », et autres raisons pour considérer les blogs amateurs seulement comme d’ennuyeux passe-temps sans réels valeurs. Dans ces cas là, il faut bien le dire, on préféra toujours les blogs pour la culture. Plus spontanées, plus libérées, plus interactifs, plus honnêtes, non contraints par des tics de langages et des réflexions commerciales, la production des passionnés est diverse et inégale mais attachante et féconde. On a envie de partager avec eux, de faire le net et notre culture ensemble.
La dernière option est que justement il y ait une réaction, un feedback, que les journalistes montrent pourquoi ils sont « professionnels » et qu’ils deviennent le plus irréprochable possible. Ces journalistes là comprennent que dans le monde de Twitter, réécrire une dépêche AFP n’est pas suffisant. On veut de la pertinence, de l’impertinence, de la qualité et des surprises autres que des jeux de mots minables. On veut que les journalistes fassent le travail de fond dont ils sont fiers, qu’ils nous citent leurs sources, qu’ils se confrontent au terrain, qu’ils soient innovant. Les blogs ne remettront jamais en cause l’existence des médias, mais ils attaquent le contenu de celui-ci. Ce n’est pas parce que c’est imprimé ou payant que c’est mieux, mais c’est parce que les salariés de ces médias ont conscience de ce à quoi ils s’engagent que cela peut l’être ou le devenir.
Tous les professionnels ne prendront pas la même option, c’est certain, mais soyez sûre que nous saurons laquelle vous avez choisis. On sera chaque jour plus exigeant car nous nous informons par nous-même et nous écrivons aussi modestement que sérieusement. Pour le plaisir certes, mais le plaisir ne signifie ni la banalité ni le « travail » bâclé.
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