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Articlé publié le 19 avr 2009 par .

Classé dans Chroniques.

Gavin Bryars, « The Sinking of The Titanic »

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Je ne suis pas très averti quant à la mésaventure du fameux Titanic. Hormis quelques vagues connaissances sur le sujet acquises ici et là et une séance devant l’interminable film de James Cameron en 1997 (qui restera sûrement à jamais comme l’une des séances de cinéma où j’ai bien cru que le Temps s’était arrêté définitivement autour de moi, au son de la complainte en carton-pâte de Céline Dion), pas grand-chose d’autre qui pourrait venir éclairer ma lanterne. A dire vrai, cette histoire en elle-même ne m’a jamais vraiment passionné. C’est plutôt une des parenthèses de ce drame maritime qui m’a réellement marqué : ce groupe de 8 musiciens rassemblés sur le pont de la première classe lors de l’évacuation du bateau, jouant sans discontinuer pour amener un peu de sérénité et de calme à la situation.

La première image, c’est à travers ce fameux « Titanic » de Cameron. Une abnégation sans faille face à l’issue inexorable : le mastodonte s’apprêtant à s’enfoncer quelque part dans l’Atlantique Nord. Le peu de souvenirs que j’en ai semblent évoquer une mise en scène quelque peu facile, un romantisme à la petite semaine où rien d’autre qu’une mort certaine ne viendrait cueillir cet octet, jusqu’au bout de la dernière note du dernier morceau. Après quelques recherches, il s’avèrerait même qu’il existe de profondes réflexions quant à l’identité du dernier morceau que le groupe joua avant le dernier acte, ce 15 avril 1912, vers 02h10 du matin, juste avant que ne s’éteignent les dernières lumières et que le paquebot se brise en deux pour voir, in fine, les deux parties sombrer définitivement aux alentours de 02h40. Aucun des huits musiciens de l’orchestre n’a survécu.

Parmi les multiples hypothèses, existe celle d’Harold Bride, officier de transmission rescapé du naufrage, qui affirme que le groupe jouait un air religieux, « Autumn », en guise de conclusion à cette prestation pour le moins singulière à un moment plus que critique. Il semble donc logique de retrouver une trace de cette « réalité » (si tant est que l’on puisse appeler ça comme ça en se fiant à l’unique témoignage du personne) dans l’enregistrement que le contrebassiste Gavin Bryars a consacré au naufrage du navire.

Né en 1943 dans le Yorkshire (Angleterre), Gavin Bryars fait ses premières armes dans le domaine de l’improvisation jazz (aux côtés, entre autres, de Derek Bailey). En 66, il abandonne tout ça et rejoint John Cage aux Etats-Unis. Il rencontre à cette période de nombreux compositeurs, notamment Cornelius Cardew (membre entre autres du collectif AMM; je vous en parlerai un de ces jours) et Philip Glass. Dès 1969, il retourne en Angleterre où il commence à enseigner au Porthsmouth College Of Art. Entre temps, Gavin Bryars a commencé à se forger une réputation de compositeur avant-gardiste capable d’avancer sur tous types de terrains musicaux avec un talent incroyable pour saisir une émotion d’une incroyable pureté et la transfigurer dans ce mélange de musique classique, aux accents minimalistes (développés à n’en pas douter lors de son séjour aux Etats-Unis); le tout matiné d’un discret mais vital traitement électronique via quelques effets à l’efficacité redoutable.

Après quelques pièces écrites et jouées en public en 1968, l’année suivante Bryars va dévoiler son premier grand chef d’œuvre lorsqu’il compose « The Sinking Of The Titanic ». Jouée pour la première fois à Londres en 1972, la pièce va connaître diverses formes, plus ou moins étendues selon les prestations, mais possède la particularité de toujours commencer par ce fameux morceau, ‘Autumn’. Du moins ce symbole du naufrage en lui-même est-il présent dès les prémices de la pièce. Je me suis attardé, pour ma part, sur la réédition publiée en 1994 par Point Music, label spécialisé en musique classique fondé en 92 par le rencontre de la division Classics de Philips Records et Euphorbia Productions de Philip Glass.

Originellement publiée en un seul mouvement de 72 minutes sur Obscure Records (label anglais monté par Brian Eno au milieu des années 70 et qui ne survivra que le temps d’une dizaine de sorties), cette version de 94 est une nouvelle interprétation de la pièce servie par un collège d’une douzaine de musiciens rassemblant contrebasse, divers types de percussions, violoncelles, clarinettes, violons alto, cors, un chœur de voix d’enfants et une pléthore d’effets spéciaux pour donner à l’album cette ambiance si particulière. En guise de décor, « The Sinking Of The Titanic » entraîne l’auditeur dans les fonds marins, bercé par la légèreté de l’archet glissant sur les cordes, entouré d’éléments sonores formant un liquide musical dans lequel il semble aisé de se glisser, doucement, avec délectation.

Gavin Bryars combine des cordes aux accents plaintifs et un arrière-plan « ambient » qui porte l’auditeur sans jamais lui laisser le temps de revenir à la surface, toujours plus profond, traversant l’épave du Titanic. Ici le grand salon, ici les chambres, ici la salle de commande, le tout englouti quelque part. Des pièces uniquement habitées par ces voix fantomatiques. La légende du Titanic semblait, d’ailleurs, tout à fait intacte au moment de l’écriture de la pièce. En effet, l’épave ne fut retrouvée qu’en septembre 1985. L’accent mystique des 70 minutes de musique n’en est que davantage renforcé : le Titanic est un symbole de l’irréel, de l’insubmersible qui a coulé, de l’impossible qui se réalise. Jusqu’à lui prêter une âme propre sur l’angoissant ‘Titanic Lament’ où le gigantesque navire multiplie les longs appels à l’aide, à travers ce cor ténor si proche des cris de certaines des plus grosses baleines. Ici et là, des voix d’êtres humains, comme ramenées du passé, accompagnent le cheminement.

La force de cette pièce réside dans sa cohérence d’ensemble, ce sentiment d’entrer dans une bulle, se laisser engloutir dans des abysses d’échos faiblissants, ces trésors rouillés et ces myriades de cadavres décomposés qui flottent à des profondeurs où la lumière ne va plus.

Depuis sa création, « The Sinking Of The Titanic » aura été sujet à de multiples rééditions; chacune apportant son lot de nouveautés, de modifications, et un personnel constamment modifié en fonction des besoins. En témoigne cette dernière sortie en date l’année passée, via le label anglais Touch, qui voit Gavin Bryars combiner avec l’octet italien Alter Ego et, plus surprenant, le platiniste anglais Philip Jeck. Sans jamais avoir écouté cette nouvelle version de la pièce, d’aucun disent qu’il s’agit de la plus forte interprétation d’une des meilleures œuvres de Gavin Bryars.

Pour terminer, je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager quelques notes rédigées par G. Bryars lui-même et tirées de cette réédition de 1994; des mots qui semblent bien plus évocateurs que tout ce que je pourrais vous écrire ici :

« [...]

My initial speculations centred, therefore, on what happens to music as it is played in water. On a purely physical level, of course, it simply stops since the strings would fail to produce much of a sound (it was a string sextet that played at the end, since the two pianists with the band had no instruments available on the Boat Deck). On a poetic level, however, the music, once generated in water, would continue to reverberate for long periods of time in the more sound-efficient medium of water and the music would descend with the ship to the ocean bed and remain there, repeating over and over until the ship returns to the surface and the sounds re-emerge.

The rediscovery of the ship by Taurus International at 1.04 on September 1st 1985 renders this a possibility. This hymn tune forms a base over which other material is superimposed. This includes fragments of interviews with survivors, sequences of Morse signals played on woodblocks, other arrangements of the hymn, other possible tunes for the hymn on other instruments, references to the different bagpipe players on the ship (one Irish, one Scottish), miscellaneous sound effects relating to descriptions given by survivors of the sound of the iceberg’s impact, and so on.

In addition, this new recording includes two different ensembles of children: one of girls, the other of boys (the presence of children on the ship adds greater poignancy to the disaster, especially when one looks at the statistics relating to survivors). One is a string ensemble made up of my two daughters, on cellos, with two of their friends on viola and cello, all of whom have been students of the London Suzuki Group. The other is a fine choir from Suffolk – the Wenhaston Boys Choir – which I encountered through my bass-maker Michael Hart and whose son sang with them for many years.

One of the features of the Bourges recording was the extraordinary acoustic space in which we played. The band were in the basement of the round (disused) water tower, the audience heard the music through Chris Ekers’ sound system on the ground floor, and the empty top floor was used as an enormous reverberation chamber. The present recording adds the sound of other ambience spaces to this, including that of the swimming bath in Brussels where the piece was performed ‘live’ on a raft in 1990. Although I conceived the piece many years ago I continue to enjoy finding new ways of looking at the material in it and welcome opportunities like the present recording to look at it afresh.

Gavin Bryars. »

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