Alors que j’écoute I Have The Moon, You Have The Internet extrait du dernier album de The Field l’évidence surgit une fois de plus. La Techno continue d’arpenter des chemins que Manuel Göttsching a emprunté il y a bien longtemps avec un brio qui ébranla l’univers sans que celui-ci ne fusse au courant. Quelques individus s’étaient bien rendus compte du tremblement de terre qui avait fait tressaillir l’Allemagne mais ils étaient bien rares. De nos jours encore E2-E4 n’interpelle pas. Pourtant cela reste une ode au rêve et à la grâce électronique.
C’est même un putain de trip spatial, une durée cosmique. Le choix le plus parfait pour ma rubrique Die kosmische Dauer qui se languissait de mes errements. J’aurai aimé gardé pour plus tard ce disque phénoménal pour l’utiliser comme une sorte d’apogée de la rubrique mais en ce moment j’ai quelques difficultés à écrire alors il m’a semblé bon de repasser par là. J’emploie « repasser » car j’ai déjà produit un texte sur ce morceau il y a quelques années quand je l’avais découvert. J’étais perdu dans des révisions et je me permettais des pauses interminables pour contempler intérieurement ce disque. Rien n’a changé, mais E2-E4 et notre site méritent mieux qu’une reprise, qu’un copier coller. Ils méritent que je recommence une notule, que je la réinvente. C’est la première fois je crois que j’écris une seconde fois sur la même chose dans ce genre de perspectives.
Si vous êtes des adeptes du rock allemand des années 70 ou si vous avez lu le livre de Julian Cope, le nom de Manuel Göttsching doit vous évoquer quelques histoires. La première d’entre elle est forcément celle d’Ash Ra Tempel. Ash Ra Tempel c’était ce super groupe de rock planant composé du grand Klaus Schulze, de Harmut Enke et donc de Göttsching. Il gravitait autour d’eux la scène un peu psychédélique du Krautrock car ils participaient tous à de multiples projets autant personnelles que dans d’autres formations. Dans la périphérie d’Ash Ra on peut citer deux cas un peu particuliers: Timothy Leary et Rof-Ulrich Kaiser… Timothy Leary était ce psychologue américain fervent défenseur des drogues et particulièrement du LSD qui après s’être fait incarcéré s’était évadé pour quitter les USA en passant par l’Algérie où il avait failli être pris en otage par un de ses « amis » Black Panther pour finalement atterrir en Suisse. Là sous l’impulsion du producteur Rolf-Ulrich Kaiser, qui fondit entre autre les labels OHR et Kosmische Musik, Ash Ra Tempel enregistra avec Leary l’album Seven Up. On était en 1973 et on ne peut guère résumer cet album autrement que par les titres de ses deux morceaux: Space et Time. Tout un programme.
Allant encore plus loin, Rolf-Ulrich Kaiser utilisait des bandes enregistrées lors de ces sessions, la plupart du temps sous drogue, pour créer des albums de toute pièce qu’il édita et mixa sous le nom de Cosmic Jokers. Comme vous pouvez le deviner les musiciens n’étaient pas du tout au courant.
Manuel Göttsching découvrit un jour dans une boutique de Berlin Ouest un de ces disques de Cosmic Jockers (4 rien qu’en 1974…), avec son nom dans les crédits et sa propre photo, une bien belle surprise pour une autre époque…
Après le mauvais trip au LCD de Harmut Enke et la carrière solo de Schulze, Göttsching se retrouva seul aux commandes d’Ash Ra Tempel, nom qu’il conserva jusqu’à aujourd’hui bien qu’il mena divers projets.
Sur toutes ses aventures de carrière je pourrais continuer. Il suffit pourtant d’écouter Inventions for Electric Guitar, disque incroyable de 1975 pour cerner son univers musical, ses aspirations et ses horizons. L’image que j’ai de Göttsching c’est celle d’un rêveur, celle d’un guitariste romantique qui a traversée les folies et les « voyages » des années 70 en essayant de rester intacte et de suivre ses aspirations. Il ne porta même pas plainte contre Rolf-Ulrich Kaiser, ce que fit par exemple Schulze.
Guitare et expérimentations électroniques, le programme était finalement simple. En écoutant Dream & Desire (sorti en 1991 mais composé en 1977), au-delà de son instrument fétiche on sent la présence dans les environs de Tangerine Dream, de son ami Schulze et même de l’Oxygène de Jarre. Si l’excellence est au rendez-vous, on baigne dans la période.
Tout aurait ainsi du nous y préparer mais rien n’y fit. J’adore les albums de Ash Ra Tempel, les autres disques de Göttsching mais E2-E4 est différent. Bien plus que les aventures musicales sous drogues que peut représenter un Seven Up par exemple, ce disque a une légende et en est une.
Pas besoin du Pape du LCD ou de grands musiciens pour forger cette histoire. Il suffit d’un élan créatif qui dépasse ma compréhension et d’une réception manquée pour que les portes du mythique s’ouvrent.
Nous sommes en 1981. Le 12 décembre pour être exact. Göttsching revient d’une tournée et il se met à enregistrer sa guitare branchée sur différents effets électroniques. Il démarre l’enregistrement de ce qui va devenir E2-E4 le morceau album.
Le tout arrive par vagues, comme une marée un jour calme. De la douceur et des successions. Les effets électroniques ont déjà le dessus, transformant sa guitare en un simple corps physique qu’ils désossent, qu’ils transforment et dont ils jouent. La montée n’est pas comme une montée d’adrénaline soudaine, violente et jouissive. Elle se fait posément, magistralement. Tous les rythmes et les sons s’invitent les uns après les autres. Il y a à l’origine un vide sonore à occuper, un Mars à terraformer. Point question d’irruptions, ce serait comme violer un silence religieux d’origine. Les sons font la cours à ce vide, ils prennent places en boucles avec affect et seulement quand ils en ont reçus l’invitation. Sans qu’on n’ai eu le temps de s’en rendre compte, cela fait une dizaine de minutes qui semblent une poignée de secondes, on est plongé dedans; plongé dans cette eau sonore qui s’est grossie pour être partout.
Un autre monde.
les aspérités sonores deviennent presque visibles, on se déconnecte de ce qu’on fait, de là où on est, pour y être. Où? Seul le rêveur en train d’enregistrer de 12 décembre le sait, peut-être… en tout cas nous ne sommes plus là… Ce disque m’a souvent accompagnée pour survire au métro parisien, et je lui dois des heures d’heureuses divagations.
La Techno n’était pas encore fondée, si Göttsching nous fait une délicieuse prélude le tempo de Détroit n’a pas encore été fixé dans la pierre. Ici tout ce joue sur ces petites touches, ce qu’on imagine à l’origine être des pincements de cordes qui deviennent des rythmes fluides qui surgissent au travers les différentes vagues.
A la fin de la vingtième minute le tout devient presque sifflements, dans une forme de belle ascèse qui annoncerait un recommencement éternel. Le destin ne se joue pourtant pas de cette façon, et l’épique, le mélancolique et la ferveur surgissent au détour de la trentième minute par cette guitare pure qui tombe des cieux pour ouvrir la mers. Que dire? C’est-à-ce moment que lors de ma première écoute j’ai su que j’aimais profondément ce morceau et qu’il pouvait durer une demi journée sans que cela me dérange. Je serai assis là, à l’écouter, à m’imaginer Göttsching et à chercher à percer le secret de sa création, prenant le temps nécessaire à ma quête. C’était comme contempler le plus beau plan séquence de l’histoire du cinéma. L’émotion était là, et encore maintenant en l’écoutant poser cette guitare sur ce rythme construit en une demi-heure je ne peux m’empêcher d’être touché, d’être transporté.
La prouesse ne tient pas la technique, ni même à la dextérité ce ce guitariste, mais à ce sens, à cette sensibilité qui nous donne l’impression qu’il dépeint l’ordre du monde. Chaque son est à la place. Ce n’est qu’une impression, il aurait probablement pu composer ce morceau autrement mais c’est une impression persistante et tout de même correct. Ce morceau est ce qu’il devait être, Göttsching étant ici comme un démiurge platonicien qui fait ce qu’il doit faire, pas ce qu’il peut inventer. On est dans le meilleur des mondes leibnizien.
Ainsi va la seconde demi heure, jeux de rythmes, jeux de guitares cristallines. Le tout se refuse de disparaître comme cela, s’en avoir donner le message complet, sans s’être intégralement livrée. j’aimerai me perdre dans cette chanson comme dans une ville inconnue au milieu de la nuit.
58min et une trentaine de secondes.
58min 39.
En une prise.
L’album sort en 1984 sous le propre nom de Manuel Göttsching (c’était la première fois). Peut-être n’avait-il pas les moyens de l’éditer en 1982, ou peut-être savait-il qu’il était peu probable de trouver un public pour un tel objet. Rien n’a changé en 1984 de ce point de vue. Le peu de considération semble retentissant. Personne ne s’intéresse à ce E2-E4 bien trop long, qui de plus dépenserait son argent pour un album d’un unique morceau? En Allemagne, on se frotte sur le punk, le post-punk, l’indus, la cold-wave et probablement toute la cohorte flashy des fils de la disco. Les pionniers du Krautrock ne semblent plus que des vieux drogués surgis d’un mauvais documentaire sur les années 70, et Göttsching un héros innocent d’un autre temps. Le Sida n’est pas encore totalement là, mais les 80 semblent avoir définitivement enterrées la décennie révolue.
C’est la Techno et la House qui redécouvrent ce morceau et lui rendent ses lettres de noblesse. Elles vont même plus loin en lui conférant cette divine réputation et en l’utilisant dans des mixes. Mérite du passeur, mérite du temps E2-E4 s’est transformée en classique sans le vouloir. Que cela ne vous empêche pas de l’écouter.
Informations:
Encore une très bonne page d’un autre temps du net sur Göttsching.
Coïncidence amusante: Brain publie une interview de Göttsching aujourd’hui (je viens de tomber dessus alors que je finis la mise en page…)
Toujours le livre de Julian Cope, Krautrocksampler
Vous pouvez aussi jeter un coup d’œil sur ce livre (je ne l’ai pas lu, et j’en veux un peu à son auteur qui a retiré tous les articles de son site Néosphères ce que je trouve dommageable d’autant que cela n’aurait probablement pas affecté les ventes de son livre…).
L’article que j’avais rédigé il y a quelques années (PDF). Seulement si vous êtes curieux, je présume que je m’exprime pratiquement de la même manière qu’ici mais je ne l’ai pas relu.
Le véritable Bonus. Pour une fois je vais vous offrir un morceau à l’écoute car il n’est pas facile à trouver, je l’ai acheté sur Ebay. Il s’agit d’une version Live de E2-E4 enregistrée en 2005 à Belin (Volksbühne) avec le Zeitkratzer Ensemble. Il est assez distant du morceau d’origine, cela n’est en aucun cas un dédouanement pour ne pas écouter E2-E4 si vous ne l’avez jamais fait, mais il vous donnera une petite idée.
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
Ce disque est incroyable (comme les premiers Ash Ra tempel d’ailleurs mais dans un autre genre).
Le bouquin de Eric Deshayes est une référence du genre, à acheter absolument si vous êtes fondu d’allemanderies musicales des 70′s.
Joli propos, Bibish. Je suis en tout point conquis depuis l’époque où tu as commencé à me tanner pour écouter ce disque. Il est vrai qu’on se laisse rapidement embarquer et qu’il est difficile de décrocher tant on s’accoutume rapidement à la beauté froide de « E2-E4″. J’aurais dit un coup de maître, échec et mat guitaristique.
Il n’avait pas parlé d’un nouvel album bientôt, Manuel Gôttsching ?