Je n’aime guère faire deux « interludes » de suite (cela brise un peu le principe) mais je suis trop crevé pour terminer ma notule sur São Paulo Underground que vous verrez demain ou mardi. Pour sauver un peu le rythme de Substance M, qui s’offre actuellement une attaque en règle de spams, voici une interlude écrite hier.
Je suis quelque part en Allemagne, pas très loin de Braumschweig et en direction de Bielefeld. Je traverse ce pays d’est en ouest par sauts de puce, de Berlin à Münster. Je rends visite à une amie. En Allemagne je trouve les billets de train globalement chères mais ils ont une petite possibilité qui change pas la donne, ce qu’ils appellent le « Schönes-Wochenende-Ticket». On pourrait traduire cela littéralement par un billet pour un week-end agréable. Cela coûte 37 € et permet d’utiliser tous les trains régionaux jusqu’à 5 sans payer de supplément et c’est valable une unique journée (samedi ou dimanche). Si vous calculez bien vous pouvez donc vous faire des week-ends à plusieurs à des prix médiocres.
Là je voyage seul. Comme je m’y suis pris au dernier moment le billet normal me revenait à 75€ pour 4 heures de voyage avec un changement. Avec les trains régionaux cela me prend presque 9 heures avec trois changements. J’ai hésité mais finalement je ne serai pas étudiant et jeune toute ma vie, si je suis trop feignant pour cela maintenant je ne profiterai jamais de ces possibilités. 40 € d’économie donc et je traverse l’Allemagne en toute lenteur. On s’arrête à toutes les gares et les gens montent et descendent au gré de leurs régions.
Des éoliennes partout, un plat pays bien verdoyant. C’est globalement la description du centre de l’Allemagne. Iggy Pop et son The Passenger m’accompagnent. Cette belle chanson toute en douceur d’Iggy dans le S-Bahn berlinois est une ode au nomadisme. Elle en même devenu une sorte d’hymne Punk malgré ses airs paisibles.
Je ne regrette rien. Voyager c’est cela. Prendre l’avion et se retrouver propulser 2 heures plus tard dans le cœur de Paris ce n’est pas voyager, c’est presque de la téléportation. Le monde se trouve réduit à de simples points reliés par des trous noirs qui annihilent toutes distances. Cela me donne parfois la nausée, j’aime sentir la distance, la voir, la palper.
Je regarde tous ces fans de foot plein d’emphase et d’énergie qui emplissent de leurs chants joviaux et d’effluves de bières toutes les grandes gares de ce pays (une autre possibilité de ce fameux ticket).
J’observe ces jeunes un peu « fashion » et si typiques avec leurs casquettes à l’envers, leurs jeans et leurs pulls à capuches. Il m’intéresse d’autant plus qu’ils sont vraiment minoritaires à Berlin.
Le train c’est aussi un espace dans lequel on rentre et on sort sans difficultés, il suffit d’aller dans une gare et de se ruer dans le premier qui passe. Pas de portiques de sécurités, pas d’esprit 11 septembre, pas l’impression de voir la grippe aviaire dans le regard des autres pour une simple toux. Certes le train ne peut pas dévier sa route (quoique si on pense au film À bord du Darjeeling Limited…), mais on peut toujours en changer, en prendre un au hasard et voir où il nous conduit.
L’avion aurait du symboliser comme la voiture la liberté de mouvement et le pouvoir de se se couper des contraintes. Même plus il aurait du être la négation de la gravité. Maintenant cela ressemble à un pénitencier volant, grosse baleine polluante qui transforme la terre en un google maps.
D’ailleurs quand on y pense, l’avion n’a pas, n’a plus cette force évocatrice qu’à d’autres modes de transport. En cherchant l’aviation dans le domaine musical, je pense à quelques aéroports (U2, Plastic Operator), quelques objets oppressants (Godspeed You! Black Emperor) mais à peu de chansons symboliques. Peut-être je me fais des films, mais le train, ce véhicule du XIX ème siècle, est plus présent par ses bruits typiques et par les lignes qu’ils tracent dans le paysage que son confrère volant.
Rien de scientifique, mais quand je cherche un peu plus précisément les termes « avion », « plane » ou « flugzug » dans les titres des chansons dont je dispose je ne tombe pas sur énormément d’occurrences, alors qu’il y a étrangement un certain nombre de titres d’albums (Aerocalexico) ou de groupes liés à ce domaine (Die Aeronauten, Jefferson Airplane).
Avec le terme « train » on s’avance sur des thématiques plus fortes. Un écho génial du The Passenger d’Iggy Pop est la même année l’album Trans-Europe Express de Kraftwerk. Un autre disque essentiel est le Different Trains de Steve Reich, joué par le Kronos Quartet. Pour finir notre généalogie on aboutit naturellement en 1948 avec l’Etude aux Chemins de Fer de Pierre Schaeffer.
Alors oui, le train ce n’est pas toujours des évocations positives, je ne vais pas vous faire un dessin pour l’Allemagne. Il y a les trains des travailleurs noirs vers Johannesburg en Afrique du Sud (Hugh Masekela, Stimela, Coal Train), les trains de soldats, les trains comme horizons de prisonniers (Prettiest Train capté par Alain Lomax) et les trains fantômes (on ne dit pas avions fantômes).
C’est là justement la force du train, c’est à la fois une certitude (origine et destination), mais des rencontres improbables, une aventure spectacle (pouvoir voir le paysage) qui confère le véritable sentiment du voyage. Il peut tout évoquer, des délires socio-sexuels (Katerine, le train de 19h), du romantisme trip-hop ou disco kitsch (Goldfrapp, Train et Abba, Another Town, Another Train) jusqu’aux simples métaphores électroniques (Múm, Asleep et Awake on the train).
Encore un changement et 4 heures de voyages. je vous laisse pour retourner aux verts pâturages et à mon observation des voyageurs. Libre à vous de démontrer par A + B que je n’ai rien compris à l’avion…
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Ps: WhomadeWho ils évitent la question avec une chanson Keep Me In My Plane qui précéde un This Train.
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Super interlude que tu nous lâche Bishop…j’aurai tellement aimé t’accompagner ces quelques heures. Ce n’est que partie remise hein. Pour ce qui est de l’avion…il n’y a peut-être que les pilotes qui pourraient te parler autrement que d’un couteux moyen de transport.
« Je ne regrette rien. Voyager c’est cela. Prendre l’avion et se retrouver propulser 2 heures plus tard dans le cœur de Paris ce n’est pas voyager, c’est presque de la téléportation. Le monde se trouve réduit à de simples points reliés par des trous noirs qui annihilent toutes distances. Cela me donne parfois la nausée, j’aime sentir la distance, la voir, la palper. »
« Peut-être je me fais des films, mais le train, ce véhicule du XIX ème siècle, est plus présent par ses bruits typiques et par les lignes qu’ils tracent dans le paysage que son confrère volant. »
J’aurais aimé écrire ces lignes, plus spécialement dans la description de mon dernier mix sur les trains. Je peux affirmer sans mal qu’il s’agit du moyen de transport que j’affectionne le plus. Entre villes et campagnes, la palette de sons offerts par les trains est exceptionnellement riche, d’une grande profondeur. Merci de citer des références directes comme Steve Reich et Pierre Schaeffer. J’écouterai ces disques.
A l’occasion, j’aimerais connaître ton avis sur ce mix : http://heebooh.blogspot.com/2009/05/trains.html
(On porte encore des casquettes à l’envers à Berlin ?!)
Yop Heebooh merci du comment, si j’avais pas mon ami Kupo, je me serai senti un peu triste, car j’y ai mis du cœur.
je ne suis pas trop mix/compile (c’est très dirigiste même si c’est parfois cohérent) donc je ne l’avais pas fait. Là j’ai pris le temps ces deux derniers jours et c’est du très bon, d’autant que je ne connais quasi rien dans le lot. Cela coule bien et les morceaux sont tous excellents, il faudra d’ailleurs que je zieute quelques albums à partir de là.
Et sinon à Berlin on porte rarement des casquettes à l’envers mais beaucoup de casquettes et en « province » (enfin cette notion diffère bcp de la notre) cela fonctionne encore différemment. Disons qu’un des bons points de Berlin c’est la diversité du bon goût bon chic bon genre au mauvais goût original et tape à l’œil (plus préférable…)
Merci, vieux !
Complètement d’accord en ce qui concerne la diversité berlinoise. Je compte y retourner dans les mois à venir. J’adore cette fichue ville :p