L’autre jour un ami me donne le lien d’une présentation d’un nouveau jeu-vidéo The Saboteur. Une sorte de Hitman à Paris pendant la seconde guerre mondiale. La vidéo est assez grotesque, des méchants nazis partout, une esthétique empruntée à Sin City et une action irréaliste et stupide: le héros, ce « saboteur », tire sur un explosif accroché à la voiture de sa cible. Il faudrait choisir, soit tirer sur sa cible soit faire exploser la voiture mais les deux c’est inepte.
Le petit détail intéressant, mais là encore anachronique, est que la chanson choisie fut le Feeling Good chantée par Nina Simone. A la suite de la vidéo j’ai eu le malheur de lire les commentaires du site et ce fut le drame. Des pages et des pages de commentaires où les lecteurs nous expliquent que c’est probablement, voire certainement, une reprise de Muse et même de Michael Bublé. A partir de la huitième page il y a quelques révoltes puisque Nina Simone pointe le bout de son nez avant que l’histoire se rétablisse en partie. Cela me donne envie d’écrire un peu sur ces chansons à « répétitions », qui ne cessent d’être reprises avec plus ou moins de succès. Si je n’aborderais pas toute les versions, faire un tour d’horizon peut se révéler intéressant sur l’histoire et même le succès de ce Feeling Good. Je vous offre à l’écoute quelques interprétations, j’ai opté pour de belles versions qui ne sont pas les plus connues ou les plus simples à trouver.
Dans une logique inductive on va remonter du plus récent au plus ancien. La version la plus récente que j’ai pu trouver est celle de My Brightest Diamond sur la compilation bien nommée Dark Was The Night (4AD).1 My Brightest Diamond investit cette chanson de sa voix souterraine et de son univers fantomatique. Je regrette seulement la volonté d’orchestration qui semble être une sorte de réminiscence de versions précédentes. Si elle avait plus développer son interprétation comme les chansons de ses deux albums, avec des effets électroniques discrets en toile de fond mettons, elle aurait atteint une autre dimension, une beauté plus profonde. Elle surpasse en tout cas de nombreuses versions que nous allons maintenant voir.
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La première d’entre elle est celle de Michael Bublé2 compte tenu de sa « popularité ». Je crois que la première fois que j’ai entendu parler du bonhomme cela devait être avec une affiche dans le métro parisien. A Berlin les affiches c’est Villalobos, Bob Dylan, Sun 0))), à Paris c’est Bublé, chouette. Cet artiste aimerait se prendre pour Frank Sinatra et se la jouer charmant crooner qui fait des reprises. Quand j’ai écouté Feeling Good, cela faisait un bon moment que je n’avais rien écouté d’aussi d’inhabité. De la tradition des crooners Bublé ne reprend ni la nonchalance, ni le style, ni le charisme. C’est aseptisé et froid. Alors oui, il chante juste, on peut même dire qu’il chante bien mieux que beaucoup d’autres, oui la chanson d’origine est bonne et il la reprend plus que correctement mais cela reste un gâchis. Même Nouvelle Vague et leurs immondes reprises Bossa Nova de classiques rock des 80s dispose d’un projet plus pertinent. Si le groupe Nouvelle Vague transforme les originales en chansons inoffensives, limites insignifiantes il le fait dans une perspective qui a au moins le mérite d’exister, qu’on aime ou pas.
Pour continuer dans les « classiques » il y a forcément Muse.3 Je n’ai jamais apprécié ce groupe « Post » Radiohead qui faisait des chansons pour minettes en s’appuyant sur un son maitrisé et la voix désagréable de son chanteur. J’ai toujours trouvé leurs disques répétitifs et peu pertinents; à l’époque où j’écoutais ce genre de choses je préférais largement Placebo qui allait au moins un peu plus loin que leur image pour ados. Néanmoins ils font le « métier » comme dirait un commentaire sportif. S’ils font du Muse avec cette chanson, c’est qu’il existe au moins un « Muse », une identité spécifique qui leur permet d’imposer un style à cette chanson, sans qu’ils aillent véritablement plus loin.
Une année avant, en 2000, cette chanson se trouvait dans un disque sorte d’album live de Eels.4 La perspective était plus concrète ici. En 1998 ils avaient produit leur meilleur disque Electro-Shock Blues, période difficile pour le chanteur, E, qui avait perdu deux membres de sa famille. L’album ne tournait qu’autour de cette histoire dramatique et on n’entrevoyait qu’à la dernière chanson un peu d’espoirs, P.S. You Rock My World. L’album qui suivait, Daisies Of The Galaxy, était comme un printemps, un renouveau. La vie avait repris sa marche en avant et Eels retrouvait cette beauté insouciante et souriante. Feeling Good était la chanson parfaite pour ouvrir un concert de cette nouvelle période. Elle permet de tourner la page, d’appuyer sur le plaisir d’être là maintenant et de pouvoir chanter. Eels y amène toute sa douce folie, son art des petites comptines, de la musique comme un petit jouet pour enfant. Il y a du charme et ils l’habitent. La plupart de leurs chansons sont souvent « simples » mais bien écrites et on pourrait aisément imaginer qu’ils auraient composés celle-ci. Les paroles sont la colonne vertébrale de la musique, comme souvent chez Eels elles l’éclairent ironiquement ou tragiquement et on sait dès lors si on doit rire ou pleurer.
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Enfin en faisant un grand saut temporel, il y a étrangement peu de versions dans les années 80 et 90, on arrive en 1965. L’année d’origine compte pas moins de 7 versions ce qui permet de comprendre le succès retentissant de cette chanson. Et quelles versions qui plus est. Coltrane qui la relit dans son The John Coltrane Quartet Plays sous des auspices Jazz, un peu classique mais toujours réalisé avec classe.5
Il y a aussi Julie London, Chris Connor et Nina Simone, forcément.6 Dans I Put a Spell On You elle ne fait, comme c’était déjà classique à l’époque, que reprendre des succès. I Put A Spell On You et Feeling Good donc mais aussi de l’Aznavour et du Brel si on veut signaler le côté français. La force de Nina Simone c’est sa voix, sa capacité à donner une profondeur aux chansons et une dimension épique. Si son français vacillant échoue un peu face à Brel pour Ne me quittes pas, notre Feeling Good est ici propulsée au firmament. Toutes les versions qui suivront seront en fait des tentatives pour reprendre Nina Simone oubliant les autres possibilités qu’offrait cette année 1965. La différence majeure qui existe entre celle-ci et nos suiveurs c’est qu’elle n’a au fond pas besoin d’orchestration. L’introduction a cappella est vertigineuse, incroyable de puissance. Elle commence en douceur mais avec un côté précipité pour infuser le plus vite possible la chaleur de sa voix à ces paroles. La musique qui survient après est presque déconnectée, servant à donner du ton aux pauses qu’elle accorde au texte. Si I Put A Spell On You de Jalacy Hawkins perd son humour ténébreux pour devenir un monument de passion rageuse qui marqua ce disque de sa patte, ce Feeling Good rentrait aussi avec fracas dans l’histoire, renvoyant aux oubliettes les origines de cette chanson…
La véritable surprise survient en arrivant à la première version. Ce Feeling Good écrit par Anthony Newley et Leslie Bricusse est extrait de la comédie musicale The Roar of the Greasepaint-The Smell of the Crowd et est chanté par Gilbert Price. Il faut le dire c’est un choc. Le Lyrisme de Gilbert Price, l’intensité de sa voix, ce ton magistral et cette orchestration discrète font tout. Je me dis qu’à l’époque Broadway signifiait quelque chose pour la production musical et je m’interroge pour savoir comment une telle version a pu être si globalement oubliée. Peut-être cette emphase « ancienne », ou un air grandiloquent de comédie musical qui ne sied pas à notre modernité faussement cool et décontractée, mais quand même. La légende de cette chanson s’éclaire à présent sous un jour totalement nouveau, et si on présumait pourquoi tout le monde faisait comme Nina Simone on sait maintenant pourquoi Coltrane et cette dernière se sont lancés dans cette aventure.
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Malgré des paroles un peu simplettes, Feeling Good incarne ce rayon de soleil après l’orage qui nous donne l’envie d’attaquer notre journée, nous permet de laisser le passé de côté et d’avancer de nouveau. Parfois c’est trop mièvre, parfois trop grandiloquent mais quand l’interprétation est juste on décolle. Malgré presque une vingtaine de version dont certaines essentielles on n’en a probablement pas fini de cette chanson, tant mieux?
les Autres Versions:
Pour cette notule j’ai beaucoup utilisé une page du Wikipédia anglais, voici une liste presque exhaustive d’autres versions7. Je vous donne quelques commentaires élaborés quand je trouvé qu’un morceau a quelque chose de particulier et je vous précise quand je ne l’ai pas trouvé (je continue actuellement ma recherche pour compléter mon propos). Pour les autres je me contente d’un petit avis pour vous guidez si vous voulez aller au bout de l’exploration.
1965: Julie London, Feeling Good. Plutôt bon.
1965: Chris Connor, Sings Gentle Bossa Nova (point trouvé)
1965: Herbie Mann, The Roar Of The Greasepaint The Smell Of The Crowd. Sympathique, sans paroles.
1965: Sammy Davis, The Sammy Davis, Jr. Show (point trouvé)
1966: Bobby Darin, In A Broadway Bag. Agréable. Véritable Crooner.
1966: Jack Jones, Impossible Dream. Correct.
1969: Black Cat Bones, Barbed Wire Sandwich (point trouvé)
1969: Traffic, Last Exil. Version intéressante.
1993: Elaine Paige, Romance and the Stage. Trop mélo…
2000: Frank Cunimondo Trio, Feeling Good (pas trouvé)
2004: Sophie B. Hawkins, Wilderness (pas trouvé)
2005: The Quantic Soul Orchestra, Pushin On. 2005 Version plutôt agréable avec Alice Russell qui chante. Sans plus.
2005: The Pussycat Dolls, PCD. Plutôt correct, le début est excellent avec un côté Michael Jackson mais cela s’affaisse au fur et à mesure pour s’effondrer dans le fade.
2007: John Barrowman, Another Side. Plutôt mauvais.
2007: Bobby Gray, The Greatest Thing You’ll Ever Learn (pas trouvé)
2007: Toše Proeski, Igri bez granici (pas trouvé)
2007: Blackmailers, Paradise Fanfare Blues (pas trouvé)
2008: George Michael, Twenty Five U.S. Edition. On se doit de féliciter George Michael qui a réussit l’exploit de massacrer cette chanson en rendant même la version de Bublé fantastique. Comme quoi l’expérience aide dans ce domaine délicat qu’est la reprise. Les américains ont eu la bonne idée de ne pas vouloir nous l’imposer et cette chanson n’est disponible que dans leur version du disque.
2008: Papa Eden, Never Forgotten (pas trouvé)
2009: Blues-Rocker Joe Bonamassa, The Ballad of John Henry (pas trouvé)
Les réutilisations:
1997: Huff & Herb, Feeling Good. Pas moins de trois versions à partir de la version de Nina Simone dans ce qui peut être un sympathique LP. Cela sent bon les années 90 et à défaut d’être brillant ce disque se révèle presque pertinent sur un Epic Mix.
2005: Wax Tailor, Tales of the Forgotten Melodie, How I feel. Nina Simone version sans plus.
2005: Mary J Blige, About You Featuring Will (feat. will.i.am). Idem.
J’ai pas encore tout lu mais très bel article, bien vu Bibish.
Et je reviens bientôt hein, promis. Je suis débordé de partout mais ça va pas m’empêcher de poster mes conneries ici et ailleurs. :)
Moué finalement je suis pas content de tout dans cet article. Enfin c’était une première tentative du genre, la prochaine fois j’ai un morceau plus compliqué mais d’autres idées pour le traiter on verra bien.
Bel aperçu rétrospectif et subjectif, merci.
Je comprend l’énervement inspirateur de cet article devant la faible profondeur de champ historique de la culture musicale présente dans nombre de forums. Il semblerait que plus l’histoire s’accélère, moins elle laisse de traces.
Je me dois de rajouter à cette énumération la version de notre jazzwoman franco-béninoise Minà Agossi sur son album Simple things? (2008), qui ne marque pas de personnalité, même si elle.reste proche de l’interprétation de Nina Simone.
A votre avis, y a t’il déjà eu une interprétation en français de cette chanson?