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Articlé publié le 12 juil 2009 par .

Classé dans Chroniques, Réflexions.

Pisces, « A Lovely Sight »

Il y a quelques jours, je tombai sur un article en ligne qui évoquait le nouveau « premier enregistrement sonore » découvert courant 2008 par des chercheurs du National Berkeley Laboratory en Californie. Un âpre et délicat travail de reconstitution d’une gravure enregistrée sur un papier enduit de noir de fumée. Alors qu’en 1877 Thomas Edison met au point le premier phonographe véritablement capable d’enregistrer et de réécouter des voix, point de départ symbolique d’un gros siècle d’enregistrements et d’évolutions techniques considérables, vingt ans auparavant le Français Édouard-Léon Scott de Martinville enregistrait cette version de ‘Au Clair De La Lune’ considérée aujourd’hui comme le tout premier document sonore capté et enregistré. Certains fragments sonores ainsi récupérés dateraient, dit-on, de 1853 ou 1854.

L’enregistrement sonore, de sa forme la plus primitive jusqu’aux dernières avancées technologiques contemporaines, dépasse allègrement le siècle et demi d’existence. Une longévité qui aura favorisé l’émergence de nombreuses techniques de manipulations du son, depuis les premiers découpages de bande et rudimentaires manipulations des sillons jusqu’aux retouches numériques et à l’ouverture récente d’une théorique infinité de possibilités de compositions, découpages et recompositions en récupérant, superposant, ajoutant, tout ce qui pourrait être recyclé dans le but d’appartenir à une identité musicale toute neuve. La dernière idéologie musicale à ce jour exploitée à travers le monde et résumée de la meilleure des façons par Mixmaster Morris lorsqu’en 1993, cité par David Toop dans son ouvrage « Ocean Of Sound », il affirmait au détour d’une discussion: « Nous venons de passer soixante, soixante-dix ans à faire des disques. C’était la première étape. Maintenant nous les échantillonnons. »

Si l’échantillonnage est devenue aujourd’hui la norme, elle ne peut aller sans un effet de levier inverse qui va pousser les activistes de l’industrie musicale (petits et grands) à aller creuser toujours plus loin dans l’énorme catalogue virtuel d’enregistrements mis au point dans un bordel sans queue ni tête par l’être humain lorsqu’il comprit la dimension d’éternité symbolique accordée à une œuvre gravée à jamais sur un support. Ainsi, un microcosme de dépoussiéreurs de vieux disques oubliés ou n’ayant jamais vus le jour se met en activité et ouvre la porte à l’insidieux envahissement des bacs par des monceaux de rééditions en tous genres (dont votre serviteur profite lui-même, trouvant là l’occasion d’assouvir son plaisir délicat de sortir d’improbables albums confidentiels en provenance directe de Jadis).

D’où l’apparition d’une kyrielle de labels spécialisés dans les rééditions, véritable travail musical en soi qui demande non seulement une ouverture et une curiosité propre à tout mélomane qui se respecte mais aussi un sacré talent de dénicheur de pépites, de détective du son en quête des personnes physiques ayant en leur possession les droits de telle ou telle obscure pièce musicale n’ayant jamais foulé du carton de la pochette de disque le fond d’un bac ou les rangées poussiéreuses d’une collection privée bien trop fournie.

Dans cette course à l’ingrédient sonore bien dissimulé, le label chicagoan Numero Group opère impeccablement pour récupérer et offrir une seconde vie (voire une première pour certains) à de vieux disques ou morceaux rapidement tombés dans l’oubli, faute d’une ouverture à un auditoire suffisamment conséquent. Fondé en 2003 par 3 collectionneurs compulsifs, Numero Group est monté avec l’unique objectif d’en faire un label comme un autre, délaissant les affres de la recherche d’une « next big thing » au profit d’une plongée dans leurs collections respectives pour en retirer quelques gemmes cachées sur lesquelles tenter une opération de résurrection musicale.

Un travail scrupuleux de recherche, de re-mastering, un sens du détail délicat pour offrir un écrin de qualité à la musique. Car si les vagues de rééditions arrivent à un rythme continu et ininterrompu chaque année, elles sont souvent l’occasion d’arnaque marketing grossière pour essayer d’extorquer quelques euros de plus aux fans complétistes qui tentent en vain de capter dans l’objet matériel l’essence de ce qu’ils ne parviennent pas piscesà entendre sur disque. Chez Numero Group, une attention particulière est portée à l’objet publié. Près d’une centaine de références de tous ordres sortis en six ans. Et quelques incroyables trouvailles dont l’âge n’empêche pas la musique de résonner en harmonie avec les larges mouvements nostalgiques agitant aujourd’hui la Société Musicale en proie aux craintes de voir l’essence perpétuellement évoluer vers quelque chose de nouveau ; recréant sans cesse un mouvement d’amour puis de désamour au sein duquel ne se sentiront à l’aise que les esprits les moins cloisonnés. Parmi ces disques de grande qualité, j’aimerais pour cette note aborder le cas d’une récente sortie du label, « A Lovely Sight » par un groupe originaire d’un petit bled dans l’Illinois.

Pisces déborde des travées de Rockford, ville manufacturière concentrée dans les années 60 sur les chaînes de production de Chrysler. Dans le courant de la décennie, le Midwest industriel souffre déjà des fermetures d’usines en cascade. D’intenses friches industrielles se forment à Chicago, alors capitale de la sidérurgie aux États-Unis qui ne peut empêcher la disparition de milliers d’emplois, provoquant une montée massive du chômage. Comme un cycle qui n’en serait plus à sa première itération. Formé principalement autour de Paul DiVenti et Jim Krein, deux musiciens quelconques issus des quartiers ouvriers de Rockford, Pisces est créé alors que les deux compères se portent acquéreurs d’un petit studio voué à accueillir leurs enregistrements.

Plus marquante, la participation d’un troisième élément au groupe. Linda Bruner a grandi dans le quartier de Loves Park, un secteur pauvre de Rockford. A la fin des années 60, Linda Bruner prend des cours de guitare et son instructeur n’est autre que Jim Krein lui-même. A dix-sept ans, elle rejoint les deux compères pour quelques sessions d’enregistrement qui auraient du donner naissance, selon la volonté de Jim Krein, à un résultat totalement déconnecté de ce que faisait Pisces à ce moment-là. Mais le « groupe » jouant pour elle-même sur la majorité des morceaux, la présence de cette voix féminine particulière s’impose d’emblée comme une évidence sur cette édition de la compilation/album formée par Numero Group.

Pour tempérer les audaces musicales de Jim Krein et Paul DiVenti, Linda Bruner laisse parler sa voix enveloppante et, quelque part, rustique, sans artifice. Comme sur le touchant ‘Are You Changing In Your Time’ où Linda laisse courir sa mélancolie quasi-country sur un accompagnement délicat d’une guitare acoustique.

Plus qu’un album au sens homogène du terme, « A Lovely Sight » est un véritable patchwork où deux influences se font face à s’équilibrent l’une l’autre. Les passages chantés envoûtants de Linda Bruner, telle une Nico pour le Velvet, apportant un degré de mysticisme langoureux et trainard, comme un cadavre musical ambulant du dimanche matin qui ne prend plaisir à s’exprimer que dans le tourbillon des riffs de guitares de ‘Dear One’, cette injonction au rêve éthéré et à l’évasion mentale . Ces morceaux font appel à notre mémoire commune collective qui rappelle certains passages de groupes qui ont marqué la décennie. Outre les incontournables Beatles qui ont donné son sens le plus avant-gardiste à la pop Sixties via le puits d’inspiration infinie du « White Album », citons par ailleurs le triptyque un peu hasardeux et obscure Zombies – Turtles – Hollies, regroupement de trois entités musicales qui auront poussé dans d’autres directions; leurs albums respectifs affirmant à qui veut l’entendre aujourd’hui, a posteriori, qu’ils ont compté parmi les artistes importants de la décennie. Musicalement parlant, cela va sans dire.

Les morceaux enregistrés par Pisces tirent dans toutes les directions en même temps, laissant libre cours à l’imagination des trois protagonistes qui livrent de véritables petits bijoux de composition à l’identité musicale affirmée et, chose rare, à la fois entêtante et aventureuse. Il faut les entendre délirer sur ‘Mary’ où le calme de la psalmodie vocale interpelant une certaine Mary à observer et écouter le monde autour d’elle qui se transforme à une vitesse impressionnante est d’abord devancée par une superposition d’éléments sonores à la mesure de l’évolution technologique en marche.

A commencer par l’incroyable réussite de l’être humain ayant enfin atteint la Lune; un exploit rappelé par un collage de sons évoquant quelque envol de fusée ou engins à destination des étoiles les plus lointaines.

Alors que la fin de la première décennie de ce siècle est inévitablement tenue en laisse par une tentation à une nostalgie plus forte que jamais, la musique de Pisces résonne avec une justesse et, oserais-je l’affirme directement, une modernité réellement étonnante. « A Lovely Sight » est en réalité un saut dans le temps qui ouvre en 2009 une brèche pour ce qui s’est formé 40 ans plus tôt et qui parvient sans peine à trouver sa place aujourd’hui dans un espace où les quinze compositions de l’album font figure de véritables gemmes dont la puissance véritable se mesure à l’aune de l’évidence des séquences musicales qui s’enchaînent. Avec cet arrière-goût vintage délicieux, les prestations de Pisces sont réellement addictives et donnent envie de replonger dans un espace où le mot psychédélique retrouve son sens historique premier.

Au final, Pisces n’apporte pas de révolution musicale à proprement parler; ce serait grossier et mensonger d’affirmer ça. Tout ou presque avait déjà été dit ou fait auparavant. C’est en tant que témoins de leur époque qu’ils agissent comme catalyseurs d’idées récupérées ici ou là, au gré des influences évidentes et quasi fantomatiques agitées sur la plupart des morceaux. « A Lovely Sight » souligne combien il doit encore exister quelque part de petits groupes de musiciens aventureux, plongés dans une recherche artistique sans borne, aux quatre coins du monde, apportant leur pierre à un édifice déjà bien fourni. Par ailleurs, cette première sortie pour la plupart de ce qui est exposé ici en vient à légitimer d’autant plus le travail de label comme Numero Group par une habile construction mentale: tant que nous n’en aurons pas fait le tour, qui sait s’il ne subsiste pas quelque part dans l’énorme catalogue virtuel de l’Humanité d’autres sessions d’enregistrements dont on sait a posteriori qu’elles auraient marqué en profondeur les auditeurs contemporains si elles avaient pu s’extirper de leur cercle de l’oubli pour en rejoindre un plus vertueux?

Chaque réédition d’éléments inédits renvoie à cette question fondamentale et contribue à rendre de plus en plus obsolète le système de concentration et de synergie médiatique et industrielle: si le système ne servait pas à révéler les plus talentueux d’entre nous et à leur offrir un accès véritable à la tribune du Monde, à quoi bon en appeler à la sauvegarde artistique de musiciens dont on sait 10, 20, 30 ans plus tard qu’ils n’étaient qu’une seule et unique expression d’un visage qui pouvaient en afficher une quasi infinité? Pour le plaisir des esprits les plus curieux, pour qui la musique, au-delà du divertissement, laisse s’exprimer à travers elle l’Humain et ce qui le constitue: son intimité la plus forte, son essence première racontée à ceux qui voudront bien l’entendre.

PS: au fait, je suis de retour dans le coin. A bientôt.

6 commentaires

  1. Le.h
    12 juillet 2009

    Un bel article ambitieux et réussi.

  2. Digital Mojo
    13 juillet 2009

    Merci Hugues.

  3. Bishop
    14 juillet 2009

    Je dois dire de même, je ne l’avais pas encore lu. C’est même le genre de texte qui touche à la quintessence de ce qu’on voulait faire ici. Chapeau.

  4. Digital Mojo
    15 juillet 2009

    Merci Bibish. Mais il fallait au moins ça après mon absence de ces dernières semaines. :)

  5. Bishop
    15 juillet 2009

    tu as trois jours d’avance sur Pitchfork tient:
    http://pitchfork.com/reviews/albums/13201-a-lovely-sight/

  6. Digital Mojo
    15 juillet 2009

    Ouai j’ai vu. Je trouve l’argumentation un peu bidon: reprocher à un album enregistré à la fin des années 60 de sonner « psychédélique » ou d’emprunter quelques travers du genre… Bien sûr que c’est une musique qui doit être remise dans son contexte. C’est arriver avec un a priori un peu idiot que de penser y trouver un truc vraiment révolutionnaire comme a pu l’être le « White Album » (pour des raisons musicales mais pas que).

    Mais je suis d’accord pour dire que les enregistrements de Linda Brunner font partie des meilleurs moments du disque. Sa voix sur ‘Sam’ est vraiment touchante.

    Sinon ce côté « ébauche », inachevé, moi ça me plaît vraiment.

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