En 1969 il n’y avait pas que Gainsbourg et son année érotique, mai 68 retombait « doucement » et on s’agitait partout dans le monde. Mon intérêt, comme vous le savez à présent, se porte d’avantage vers l’autre côté du Rhin avec le premier disque du groupe Can, Monster Movie. J’apprécie à tel point Can que je pourrais facilement revenir sur l’alchimie parfaite que compose ce groupe avec ses influences classiques, ses idées pops et sa réalisation métronomique, mais je pense que tout un chacun en sait déjà suffisamment sur eux. Si ce n’est pas le cas je consacrerai de toute façon une Die kosmische Dauer sur le même album dans peu de temps… Pour privilégier une entrée un peu moins commune dans l’univers de Can j’aimerai étudier cette première pochette à l’épure énigmatique.
Il y a de ces disques dont on sait à la pochette qu’on les aimera, qu’on les achètera et qu’on les chérira. Si je ne possède toujours pas cet album dans sa version physique c’est que j’attends mon départ de Berlin. Ce sera mon lot de consolation, mon hommage à l’Allemagne que de m’approprier ce vinyle. Je sais où je peux le trouver, et si je souhaite pousser le vice, je peux l’acquérir dans une version originale, il faudra juste y mettre le prix. En 1969 alors, on choisit des teintes bleutées, vertes, et on met y accole dans la pierre un « Monster Movie, The Can ». Étrangement, et contrairement à l’album suivant, le rapport entre le nom du disque et la musique n’est pas aisé à percevoir. Les titres des chansons n’y font pas référence, la musique non plus, il n’y a rien de cinématique ici, pas plus que de monstrueux. Il s’agit peut-être d’un trip dans le château où l’album a été enregistré, à moins qu’il faille chercher du côté de l’image mais réduire la créature présente, qui n’est pas Goldorak, à un simple « monstre » serait lui faire l’injure.
Ce colosse qui s’élève là tout en futurisme et puissance n’est autre que le personnage des comics Marvel, Galactus. Dans les années 60 commence pour Marvel une nouvelle vague, animée en grande partie par le duo Stan Lee et Jack Kirby. Les Quatre Fantastiques qui débutent en 1961, en sont peut-être la quintessence. Rythme effréné, multiples personnages et surtout découvertes tout azimut, l’imagination des années 60s à de quoi se sustenter pendant que Kirby anime le tout de son coup de crayon minimaliste. La vague pop art n’est pas très loin. Un des épisodes les plus importants de cette série est probablement le numéro 48 qui introduit d’un coup Galactus, le Gardien et le Surfeur d’Argent. Galactus est une des créatures les plus âgées de l’univers, il a survécu au Big Bang, qui pour se nourrir il se paye des planètes au petit déjeuner. Planetenfresser comme on pourrait le dire en Allemand, mangeur de planètes. Il utilise des hérauts comme le Surfeur pour lui trouver ses futurs repas. La dimension épique, la grandiloquence et l’inégalité du combat font que cet épisode devient l’un des plus marquants de Marvel, jusqu’à être une pierre de touche dans la mini série Marvels d’Alex Ross en 1994. Elle permit aussi la présentation du Surfeur d’Argent qui aller devenir le symbole même du combat juste, de la pureté et de l’héroïsme, idées si chères de l’autre côté de l’Atlantique.
Il m’est difficile de trouver les dates de premières publications en Allemagne. En France, tout commença en 1969 avec la série Fantask qui proposait autant les F.F. que le Surfeur, ce qui pose un petit problème de cohérence tout de même, mais qui permit néanmoins d’introduire le personnage de Galactus dès le premier épisode. La série disparu après seulement 7 épisodes puisqu’elle fut requalifiée comme bande-dessinée pour adultes. Elle fut remplacée par Marvel qui suivit le même chemin et par Strange qui lui survécu. Je ne peux résister à vous donner cette petite citation la concernant :
Cette publication est extrêmement nocive en raison de sa science-fiction terrifiante, de ses combats de monstres traumatisants, de ses récits au climat angoissant et assortis de dessins aux couleurs violentes. Et l’ensemble de ces visions cauchemardesques est néfaste à la sensibilité juvénile. (Avis de la commission de Censure sur les Publications destinées à la jeunesse).
Nous revoilà donc avec notre « monstre ». Pour le peu que j’ai trouvé, les parutions commencent dans une période similaire en Allemagne, bien qu’elles soient tout aussi sporadiques. Je ne possède malheureusement aucun Fantask mais quelques Stranges et Marvel. Pour des raisons financières la compagnie qui éditait ces séries, Lug, préféra utiliser dans un premier temps du biochrome plutôt que de rendre toutes les couleurs. Les pages se succédaient ainsi en blanc et orange, vert et blanc, violet et blanc etc … mettant en avant la qualité des dessins et les contrastes des personnages.
Le choix de Galactus n’avait ainsi rien d’anodin. Le groupe voulut d’abord se nommer Inner Space montrant qu’il y avait déjà cette perspective cosmique qui traversera tout le Krautrock d’Ash Rah Tempel à Tangerine Dream. Il n’y a pas plus cosmique, impression et grandiose que Galactus, surtout quand on se souvient que son postulat alimentaire est que tout est énergie et que la biodiversité est d’une richesse plus élevée pour se nourrir. L’absence de visage, ce rendu abstrait que dégage la pochette ne peut que renforcer une telle perspective, la représentation première de Galactus étant véritablement humaine.
Là-dessus il faut citer, comme le fait encore une fois Julian Cope dans Krautrocksampler, les informations au dos de la première édition du disque :
« Irmin Schmidt – Coordinateur adminispatiel & orgue laser
Jaki Liebezeit – Ingénieur propulsion & navigateur mystique de l’espace
Holger Czukay – Tout droit sorti du Vietnam, chef du labo technique & basse armée rouge
Michael Karoli – guitare-sonar
Malcolm Mooney – Linguiste-interprète spatial »
Une deuxième piste provient encore d’un nom, celui du groupe. Pour Monster Movie on parle de The Can avant que le groupe ne se fixe définitivement sur Can. L’emploi originaire d’un The, comme sur cette pochette, souligne que le terme signifiait non pas pouvoir mais boite, bombe d’aérosol, ou même canette, conserve. On peut imaginer des « déchets » à la taille du Galactus, ou qu’il s’amuse avec les nuages avec une bombe d’aérosol cosmique (les objets noirs qu’il tient dans sa main).
Si on veut prolonger l’analyse dans une perspective historique un peu simpliste mais néanmoins tentante, comme je l’avais fait pour D.A.F., on peut lire dans ce « monstre » une sorte de Godzilla, par exemple dans sa manière de surplomber le paysage de sa toute puissance. Godzilla symbolisait la bombe Atomique et ses destructions dans un japon d’après guerre encore marqué par le bombardement et l’occupation américaine. De manière moins polémique, le Galactus de Monster Movie, en tant que figure emblématique des comics de Science-Fiction américains peut suggérer le thème de l’influence américaine en Allemagne que ce soit par la présence des bases militaires ou par le plan Marshall et sa reconstruction du pays. Quelque part un tel choix souligne autant les perspectives finales de cette musique, l’hypnotique cosmique, que ses racines, la musique pop américaine et anglo-saxonne. le fait que leur premier chanteur et unique chanteur sur cet album, Malcolm Mooney, soit un noir New-Yorkais finit la jonction avec les U.S.A.
Musicalement ce disque était une révolution en Allemagne, un des premiers albums extrêmement bien produit, un des premiers à dégager une telle puissance. Par la suite Can continuera dans cette lancée et atteindra même des sommets musicaux mais ses pochettes seront de plus en plus abstraites voir franchement laides et je n’ai jamais retrouvé la force d’évocation, la beauté que dégageait cette première production, le finalement bien nommé Monster Movie.
Et pourquoi le visage a été effacé?
A noter que « Inner Space » c’est, au final, le nom qui a été donné au studio construit à Cologne.
http://www.spoonrecords.com/images/Gronau-Studio_A.jpg
http://www.spoonrecords.com/images/GronauDesk_B.jpg
Ba comme je l’écris, je suppose qu’un visage humain faisait perdre de son charme cosmique à cette pochette assez abstraite.
Fine analyse, docteur Bishop. J’en viens finalement à apprécier une pochette que je considérais depuis des années comme un ancêtre de Goldorak. En vinyle, ça doit vraiment chier des bulles. Je vais ressortir le disque, tu m’as donner envie.
je ne dirai qu’une chose: la supériorité d’Irmin Schmidt
http://www.youtube.com/watch?v=x76CeJBbJs8
Coucou Eaten, ils font peur sur cette vidéo surtout (avec le fond incrusté mon dieu…). heureusement qu’il reste la sique, et Paperhouse c’est du gigantesque.