J’ai toujours instinctivement assimilé la syncope originelle du funk au mouvement basique d’une machine dans ce qu’elle aurait de plus rigide et de plus sec. Les mouvements de ce gigantesque ouvrage à la mécanique d’une précision inébranlable se retrouvent ainsi liés entre eux par le grattement d’une ligne de basse grasse et enveloppante. Une espèce d’huile musicale qui se faufilerait dans tous les interstices, entre le moindre écrou, le plus petit espace où se rejoignent les extrémités de deux pièces côte à côte; une intrusion qui ferait la jonction et apporterait un semblant de fluidité et d’ondulation à ce feeling quasi mathématique. Sans réellement savoir d’où pouvait provenir ce goût prononcé pour le claquement métronomique de la caisse claire, c’est donc tout naturellement que je me retrouvais comme hypnotiser par quelque musique que ce fut qui employât la plus barbare et primitive des rythmiques. Depuis le jeu de batterie millimétré de Joseph Modeliste jusqu’aux pulsations des boites à rythmes toutes périodes confondues.
Quelque part, le claquement dénué d’une once de groove des premières consoles de jeux-vidéos passées entre mes mains y sont pour quelque chose. Les soundtracks programmées en 8-bits puis 16-bits, les hits lo-fi des cartouches qui passaient alors des heures entières à chauffer dans la machine,… Aussi loin que je me souvienne, les premiers émois sur Master System, Nes et autres Atari ont préparé le terrain au bouleversement ultime, qui me fera passer de l’autre côté du miroir, cet espace où la chose musicale n’est plus un élément qui va de soi mais une partie intégrante de l’immersion. Les morceaux programmés au synthé par Masato Nakamura pour le tout premier « Sonic The Hedgehog » en 1991 constituent ma première véritable rencontre avec ce feeling robotisé recréé à partir de machines. Les « cheap tunes » d’aujourd’hui étaient les mélodies que j’affectionnais le plus hier, celles qui me trottaient en tête toute la journée, que je fredonnais à tout bout de champ, sans même ne m’être jamais posé la question la plus élémentaire: que suis-je en train d’écouter?
Une évidence musicale bridée par les contraintes technologiques du tout début des 90′s. A à peine 10 ans, je vois mal comment saisir autre chose que la matière pure, recrachée par les haut-parleurs d’une qualité douteuse de la télévision qui me servait alors de réceptacle à fantasmes vidéo-ludiques.
Si je découvrais en grandissant le début de l’essence des choses, la conception musicale d’un morceau, la théorie établie autour de ce groove qui me grattait l’oreille, les rôles joués par les divers instruments, je n’en oubliais pas la simplicité et la puissance de cet éclat synthétique qui, je m’en aperçus par la suite, véhiculait en réalité bien plus de vie et d’authenticité que la plupart des batteries « humaines » que j’entendrais par la suite. En vérité, peu m’importait le titre du morceau, le nom de l’artiste ou du groupe, les éléments assemblés pour arriver à ce résultat. Seul importait la pulsation primaire. J’évacuais mentalement les fioritures, les synthés, les voix, les cuivres, parfois tout ça en même temps, pour ne conserver que le mouvement programmé et théoriquement infini.
Je me souviens de mes premiers émois à l’écoute d’une partie des sorties funk du début des années 70. Cette partie qui commençait à incorporer les toutes premières « beatbox » commercialisées alors. Forcément, « There’s A Riot Going On » en tête. Comment contourner l’incontournable? Le chef d’œuvre de Sly Stone qui m’aura permis, comme pour beaucoup je pense, d’assimiler ces instruments que je considérais alors comme des machines pour enfin les reconnaître comme instruments à part entière. Plus sidérants qu’une guitare ou un saxophone, en ce qui me concernait, parce que capable de dépasser son état d’objet statique, cadenassé par son manque de fluidité, pour se transcender. Comme il paraît évident d’onduler lorsqu’on est une guitare ou un saxophone. Mais s’approcher d’un feeling identique (ou du moins complémentaire) lorsque tout ce que l’on éructe sont des suites de propos binaires inintelligibles dont il faut transformer l’apparence première pour pouvoir les faire intégrer l’univers musical, ça ce fut un véritable révolution pour moi.
Suivirent inévitablement tous les mouvements disco/funk de la fin de la décennie; au sein duquel je ne me suis jamais réellement penché en réalité mais que j’ai connu à travers les tous premiers morceaux de rap qui puisaient allègrement dans ce vivier pour la mise en musique (quand il n’était pas question, carrément, d’embaucher un orchestre pour jouer les parties instrumentales avant de les barbouiller de rap; une pratique très en vogue dans les premières années de la décennie 80). Je me souviens de ma découverte des classiques que représentent aujourd’hui les premiers albums d’Aurra, « Send Your Love » de 1981 notamment. Une véritable explosion pour mon cerveau d’adolescent. Pour tout dire, ça n’était pas tant l’aspect danse ou le mythe de la discothèque enflammée par un hit au groove imparable qui me captivait réellement. Mais plutôt le son brut, ce déhanchement de machines électro-funk comme on disait alors.
Une sensation incontrôlable que je retrouve encore aujourd’hui, inévitablement. Bien sûr, dans mon écoute quotidienne d’une floppée d’albums et maxis de rap en tous genres. Mais aussi tous ces producteurs pour qui la première préoccupation est celle de suivre l’adage popularisé par Afrika Bambaataa: « Looking for the perfect beat ». La boucle parfaite, la combinaison de rêve, celle qui ferait bouger la tête jusqu’au brisement de nuque. Mélanger un groove évident avec une composition originale qui bouscule les certitudes. Voilà ce qu’il m’arrive de rechercher sans jamais m’arrêter lorsque j’empile chez moi les maxis en provenance d’horizons divers et variés. Me surprenant parfois à recréer machinalement ce cercle musical vertueux lorsque plongé dans un univers qui n’en emprunte ni les codes, ni la pratique (dernier exemple en date en me repassant récemment des compositions d’Edgar Varèse, chez qui il m’avait semblé alors discerner le début d’un commencement d’une boucle à l’effet dévastateur).
Alors je me fonds aujourd’hui dans la musique de Dâm-Funk. Compositeur angelino, tout droit issu de la maison Stones Throw. Si mes premiers tête-à-tête avec les disques de D.F Se soldèrent par une certaine perplexité, je me devais de lui accorder un crédit supplémentaire; ne serait-ce que parce qu’il avait été l’auteur du 12 » « Burgundy City » qui m’avait captivité par ce mélange de rythmiques sèches et de synthés vintage et clichés du plus bel effet (la version ‘bonus beats’ du premier titre du maxi serait presque à même de me provoquer une vague de frissons incontrôlables). Transcender ce feeling G-funk 100 % Côte Ouest des Etats-Unis pour le porter dans un funk moderne prêtant allégeance claire et directe au groove originel. Combinaison imparable. Grand bien m’en a pris puisque Dâm-Funk revient cette année avec une série de sorties sous la bannière « Toeachizown »; le nom de son prochain premier album solo qui devrait voir le jour à l’automne prochain en version 5xLP. Une masse sonore ainsi divisée aujourd’hui en de multiples sorties digitales. A l’image des deux premiers volumes balancés par ST ces dernières semaines: « LAtrik » (Vol. 1) suivi de « Fly » (Vol. 2).
Deux fois quarante minutes de drum kits rêches, agités par des nappes de synthés intergalactiques, parfois un peu cliché mais dont, secrètement, on se prend à rêver de la prochaine pulsation qui nous enverrait quelque part en orbite. Un space funk balafré de basses d’une lourdeur imparable. Englué dans les morceaux de 5, 6, parfois 9 minutes. Un condensé de tout ce qui m’a paru un jour essentiel et qui aura contribué à construire une partie de l’approche musicale que je tente de baliser ici et ailleurs, aujourd’hui. Retour à la pulsation primaire, à la rythmique qui n’en finira jamais de battre la mesure. Jusqu’à provoquer cet envie d’une simplicité élémentaire, comme la plus petite et indivisible des particules: allumer un simple métronome, ne plus penser à rien et finir sa vie en suivant l’aiguille offrir ce mouvement mathématiquement parfait de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à gauche, de droite à 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