Août à Berlin et la prise de conscience du temps qui file. Vendredi je fêterai presque seul la date anniversaire de mon arrivée dans cette ville. Dans trois semaines je décampe pour ne plus y revenir. Je rumine, je m’attriste, je réfléchis et je me souviens. Ces derniers temps je n’ai pas la tête à écouter de la musique, hormis les quelques inéluctables comme Brel.
Il y a pourtant un disque de non-saison mais bien d’actualité qui a réussit à s’imposer par-dessus mes élucubrations. Il s’agit du premier album éponyme de Clubroot qui transforme mes souvenirs en vapeurs mirifiques. J’en avais entendu parler sur le blog de « Datura33 », les chroniques automatiques et je me suis donc penché de plus près dessus même si l’origine « anglaise » du bonhomme, à base de filiation dubstep n’a a priori rien pour me convaincre. Le dubstep c’est cette sorte de non-genre musical, aussi délicat à définir que facile à reconnaître, qui a réussi à imposer sa marque mondiale depuis le Untrue de Burial malgré une histoire moins récente et peut-être plus intéressante. Untrue reste un grand disque, riche et palpitant car justement il se permettait de nombreuses déviations comparé aux canons du genre. Le dubstep dans sa version jusqu’auboutiste m’apparaît souvent d’un ennui mortel. Il me semble que les Djs se contentent à la manière des fanatiques de la Drum’n’bass d’une recette unique répétée à l’infini. Si le set live de Benga était dansant, il n’était malheureusement qu’une caricature appauvrie de son Diary Of An Afro Warrior qui ne m’avait d’ailleurs pas spécialement convaincu.
Clubroot semble par son nom vouloir dépasser cette double identité, celle du live et de la production studio, puisqu’on peut y lire l’idée des « racines du club ». Cependant on est bien loin d’une musique pour club, si ce lien existe il se fait principalement par le fond fantomatique ou l’ossature psychique qu’incarne cette musique. Rien de moins dansant qu’un Embryo ou même qu’un Talisman. La relation avec Burial saute aux yeux mais on a envie de chercher ailleurs, du côté des albums atmosphériques de Brian Eno, des tentatives épurées d’un Vladislav Delay ou même de Deadbeat. Tous ces artistes qui dans leurs approches différentes se penchent sur un certain rapport épuré à la musique sans atteindre non plus les territoires d’Ikeda, d’Alva Noto ou de SND. Clubroot s’annonce comme un parfait disque témoin de son époque. Empruntant le vocabulaire du dubstep il s’installe dans cette tradition sans réussir, ou plutôt sans vouloir, la transcender ou la mettre à bas. Pour un premier disque, sans Eps préalables, il y a là une véritable maitrise et des fulgurances baignées dans des touches aquatiques qui me font toujours succombées. Les rares paroles, dans deux morceaux, semblent comme des éclats cinématographiques qui soulignent une autre perspective, celle du contemplatif. J’ai envie de penser aux films suspendus de Kiyoshi Kurosawa comme le sous-estimé Jellyfish (Bright Future). Sempiternal avec ses basses lourdes, ses rythmes qui transpercent la trame sonore et ces sons qui s’envolent comme des voix collerait parfaitement à certaines promenades de ce genre de films. D’une certaine manière je trouve que le dubstep de Burial ou de Clubroot rappelle un autre groupe anglais qui avait les mêmes obsessions pour les détails sonores, les événements d’ailleurs, et les divagations cinématographiques : Future Sound Of London avec lifeforms.
Cela m’amène à méditer sur cette tendance à la « minimale », tendance sacralisée par la techno. J’étais dans un bar l’autre fois où de mauvais Djs assuraient la prestation. Quelque part ils faisaient bien de la minimale avec cette techno à moitié mélancolique, au tempo assez lent qui suffisait pour se trémousser. Ils n’avaient pourtant rien compris à ce qu’était la minimale. Je ne pouvais pas danser là-dessus, la musique était sans saveur, sans variations, sans évolutions, sans changements quel qu’il soit. La minimale ce n’est pas la répétition infinie du néant, ce n’est pas l’absence d’événements. C’est au contraire une certaine raréfaction des événements à l’heure d’une surenchère sonore, non pas pour s’attacher au « moins », mais au contraire pour que chaque événement fasse événement dans sa toute puissance. C’est pour cette raison que je pense souvent qu’on ne pourra jamais aller plus loin que Plastikman où chaque micro variation est vécue pleinement dans l’intégralité de son changement.
Ces tendances à l’épuré s’attachent à cela, à créer des toiles de fond, à tisser des liants sonores et des ambiances grondantes. A cet égard des morceaux comme le planant Lucid Dream, comme Birth Interlude ou l’ultime Serendipity Club remplissent parfaitement ces ambitions et font rêver de voir le bonhomme dans un after au petit matin alors qu’on attendrait sans conviction que le soleil daigne se lever au bord d’un lac quelconque.
La pochette froide et glaciale m’évoque comme toujours mes obsessions Tarkovskienne, (un arbre seul suffit malheureusement pour réveiller en moi l’amour de ce réalisateur), avec la terre dans laquelle on laisse nos traces et où l’on contemple l’entropie, ce qui est pour moi l’un des rôles primaires de toute musique « minimale ».
Ce n’est pas pour autant que ce premier disque de Clubroot s’impose totalement. Les clichés du genre refont parfois surfaces, les migraineux High Strung et Dulcet donne envie de cesser l’écoute sur-le-champ, on pourrait aussi critiquer finalement ce manque de « substance » qui rend ce disque par moment abstrait et bien trop long, mais Talisman et Sempiternal me donnent envie de l’écouter une fois de plus, encore une fois, pendant que je me prépare à quitter cette ville habitée par les fantômes d’une si belle année.
Et sinon pour faire plaisir à Heebooh:
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Toi, mon pote, t’as vraiment trop la classe.