A Berlin je me suis finalement procuré le disque Monster Movie de Can, l’original qui plus est. Les imbéciles de vendeurs avaient mis une pastille avec le prix à même la pochette, je l’ai donc égratigné sans le vouloir, la haine… Par la même occasion j’ai acheté un autre disque que je voulais depuis longtemps. C’est plus ou moins l’album dont je voulais parler depuis que j’ai ouvert cette rubrique tout en me retenant, garde-le pour plus tard que je me disais. Le plus tard est arrivé et il s’agit donc de ma septième pochette, Yeti d’Amon Düül II.
Amon Düül, pour ceux qui l’ignoreraient, c’est avant tout un collectif fondé à à Munich à la fin des années 60. Comme souvent dans cette période les ambitions artistiques et politiques d’une certaine jeunesse se rencontrent pour former ce genre de mouvement. Le choix de références orientales (Amon pour le dieu égyptien et Düül référence turque) mais non communistes peuvent aisément s’analyser comme une tentative d’explorer d’autres pistes, dans la pensée et dans le son. Ce groupe s’inscrit ainsi dans la même quête que de nombreux autres de cette période. La seule différence c’est qu’Amon Düül était véritablement un collectif avec de multiples projets avant d’être un groupe, à tel point qu’entre ceux qui voulaient une entité un peu plus « stable » et ceux qui cherchaient simplement à rencontrer des gens et des horizons, il y eut rapidement un clash. Naquit alors une véritable formation de musique, Amon Düül II, qui se fit tout de suite un nom avec l’extatique Phallus Dei. Ce disque avec son morceau éponyme de 20 min et ses Freak Out Requiem plongeait dans le psychédélique pour se l’approprier et l’envoyer dans les sphères cosmiques allemandes. Explosions polymorphes, la musique d’Amon Düül entre riffs rock’n'roll, apogées rythmiques et répétitives et multiplication des pistes sonores et des instruments reste quelque chose de délicat à définir, d’autant qu’en France nous n’avons rien eu de semblable ou d’aussi puissant si on met de côté Magma.
Le second album, un double album du nom de Yeti, fut une apothéose. Musicalement il n’y a pas de révolution mais le son est plus propre, plus éthéré, plus oriental aussi. Un des plus beaux changements est la pochette. La pochette de Phallus Dei était la photo d’un arbre avec un fond abstrait et les noms de l’album et du groupe dans un style totalement kitsch. Pour Yeti on a affaire à un photomontage et, à mon sens, à une forme de quintessence du rock’n'roll. Cet homme en robe qui porte cette faux et qui lance le mouvement pour nous faucher. On ne peut pas voir ses yeux, on ne voit que ses lèvres fermées et son nez. La coupe de cheveux est en mode fin des 60, en mode rock. Le fond sur lequel il évolue est quelque chose qui ressemble à un levé de soleil entre le haut bleu et le bas rouge avec ce jaune qui surgit sur le côté gauche de la pochette. Pour l’anecdote, anecdote trouvée chez Julian Cope et son Krautrocksampler, le musicien qu’on peut voir ici se nommait Shrat, un joueur de Bongo, qui quitta le groupe peu après alors que cette image allait devenir la plus emblématique d’Amon Düül II.
Il y a plusieurs points qu’on peut noter, tout d’abord si on fait un peu d’étymologie on remarque une spécificité de l’allemand comparé à l’anglais, l’espagnol ou le français. En français on dit la mort, en espagnol la muerte et en anglais on la symbolise aussi par une femme. Au contraire, l’allemand emploie le masculin, der Tod, qui s’oppose à la vie qui est ici un neutre, das Leben. Cela explique en partie le choix de ce musicien et sa signification. A partir de là on remarque que cette figure ne repose sur rien et est quelque part disproportionnée comparé au fond. Elle surgit des ténèbres du bas droit de la pochette pour faire son travail matinal.
La puissance de cette pochette provient aussi de sa cohérence propre et de sa simplicité. L’individu n’a pas de couleurs, seulement noir et la couloir du fond, il est une forme spectrale qui surgit sans perturber totalement l’effet naturel. On est simplement dans les éclats du rouge du bleu et du jaune. Si on compare cette pochette à l’intérieur du disque (1 – 2) ou à son dos, on constate qu’elle évite l’écueil du totalement psychédélique. L’intérieur et le dos ont bien un certain charme mais ils restent pour autant surchargés, moins symbolique et moins efficace. Dès lors préciser le titre de l’album devient superflu, il faut ouvrir le disque pour enfin lire Yeti, la couverture se contente d’un sobre, comparé à Phallus Dei, « amon düül II » qui ne fait plus contraste avec l’image mais qui l’accompagne. Quelque part elle se suffit à elle-même.
La « simplicité » relative de cette pochette et sa symbolique donnaient une puissance qui faisait contrepoids avec la musique. Celle-ci était pétillante, complexe, pleine d’improvisations merveilleuses qui offraient des impressions aussi chaleureuses qu’angoissantes. Le tout forme un disque majeur, un véritable bonheur sur sillons.
Sur ce remarquable album on trouve Sandoz in the rain, une ode aux laboratoires Sandoz situés en Suisse qui fabriquaient le LSD…
La première mouture d’Amon Düül (sans n°) a sorti un très bon disque aussi que j’aime beaucoup. Une sorte de folk pscychédélique et cosmique assez remarquable.
Quant à Monster Movie c’est peut être bien mon Can préféré (enfin ça change suivant les jours), à cause de la 2ème face et Malcom Mooney.
Forcément à cause de la deuxième face j’ai envie de dire, un peu pareil. Sinon marrant que tu parles de Sandoz in the rain, c’est le morceau « préféré » de Julian Cope de l’album et il réunit justement tout le monde d’Amon Düül (pas seulement les II donc). Morceau fabuleux s’il en est, plus construit et moins fou que le reste mais sublime, une conclusion parfaite.
Autant j’adore leur musique plus que tout, autant j’ai vraiment du mal avec les pochettes d’Amon Düül II, contrairement à celles d’Amon Düül I (enfin pas toutes…), je les trouve franchement laides et surchargées.
Celle de « Yeti » échappe à ce jugement mais j’aime beaucoup aussi celle de « Phallus dei », le paysage nocturne avec les arbres et la typo rouge.
Immense groupe sinon… que dire de plus !