J’en parlais par ailleurs, lors d’une de mes incursions précédentes sur le territoire d’un beatmaking « hip-hop » alors en pleine expension, à la recherche d’une constante idéologique capable de soutenir un développement quantitatif exponentiel à mesure des mois qui passaient: la confection d’une identité est ce soucis permanent apporter au détail, à l’expression la plus singulière d’une touche personnelle via l’utilisation d’éléments pas forcément toujours démarquant. Entre un breakbeat et un autre, le beatmaker trouvera son terrain de jeu en déformant la « réalité » et en intégrant l’élément dans une dimension qui lui est propre. Tout l’enjeu du beatmaking qui ne peut plus chercher à faire vibrer la largesse des possibilités instrumentales dites « classiques » (oui, ils sont encore beaucoup à penser qu’une MPC n’est pas un instrument) se trouve résumé ici, à mon sens.
Se démarquer relève alors du tâtonnement délicat, une énième réappropriation de techniques maintes fois éprouvées dont la palette d’expression limitée pousse bien souvent à de la production générique en cascade, un beat après l’autre sur le tapis roulant. Si certains vont chercher à puiser dans un vivier de samples et autres univers sonores jusque là peu exploités, d’autres se bornent tout simplement à exploiter au maximum un mélange des genres; récupérant ici et là les bienfaits de différentes approches pour proposer une gamme de sonorités qui n’a rien d’extravagante mais suffisamment convaincante pour être considérée comme une première approche satisfaisante.
A mon sens, c’est ce que pratique Architeq sur son premier LP « Gold + Green » publié début septembre par le label anglais Tirk. Souvenez-vous: je soulignais dans l’un des précédents épisodes de « Oscillations et frémissements » la qualité du maxi « Birds Of Prey Versions EP », un exercice de style rondement mené par une série d’invités affairés à découper et reconstruire un morceau original que je trouvais déjà tout à fait convaincant. Dans la lignée des deux premiers maxis, sans transition dispensable, Architeq y va de son long jeu qui devait, à mes yeux, sanctionnés une approche musicale que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de classique (breakbeats, Arp, Moog, effets en tous genres… pas de quoi fouetter un chat sur le papier) décuplée néanmoins par des musiciens invités à poser leurs pratiques instrumentales sur bandes pour ensuite être samplées et réutilisées par Architeq.
Là où le saupoudrage consensuel d’une approche instrumentale dite « normale » pourrait faire craindre une inutilité flagrante des quelques invités venus partager le festin de beats en pleine élaboration, Architeq répond par une utilisation intelligente de chaque élément. Disposés comme une pièce à part entière de la composition, rien ici n’est laissé au hasard, dans un écartèlement structurel où chaque bouts de ci et de ça se poserait là pour faire son truc et se barrer au moment du fondu de fin de morceau. Architeq ne cherche pas l’utilisation tape à l’œil, à la limite peu importe la source d’où provient le son enregistré. Le producteur anglais met tout au service de compositions évolutives et accrocheuses, imagées et surtout, SURTOUT!, EQ-UI-LI-BREES!
Je n’en peux plus de ces beats boursouflés en forme de meringue, où tout est superposé pour donner une impression de profondeur et de contenance, où sous prétexte d’une recherche constante d’un head-noding affirmé, tout se chevauche sans aucune hiérarchie, sans aucune construction, DIY t’as-vu, à l’arrache je sais pas faire, où une pulsation en pousse une autre, sans aucune volonté d’apporter ce qui fait la véritable différence: une musique qui exploite le spectre des couleurs dans toute sa richesse et qui, de fait, laisse dans l’esprit un tableau de tâches colorées à l’agencement différent selon l’auditeur mais qui aura pour mérite de trouver aisément sa place dans l’imaginaire.
Plus que de simples bruits soumis à des règles pour « faire musique », l’onde est une exploitation particulière des couleurs du spectre global. Et Architeq ne s’y trompe pas: ses compositions sont riches mais sans débordement, et surtout apportent une exploitation du spectre des « couleurs musicales » si je puis dire loin, bien loin, de la raideur monomaniaque de 90 % des beatmakers d’aujourd’hui. Un véritable plaisir pour quelqu’un qui consacre beaucoup de temps à l’écoute de producteurs souvent peu inspirés, je ne vous le cache pas.
Que dire de plus? Je ne vais pas vous faire une explication de texte pour décortiquer une poignée de morceaux symboliques, je vous invite simplement à vous laisser emporter par ‘Odyssey’, ‘Babylon’ ou ‘Into The Cosmos’. Certains argueront qu’ici ne se trouve rien de plus qu’une énième utilisation de synthés en tous genres, un resucé de vieilles sonorités remises au goût du jour sans rien de plus. Et ils n’auront pas tort: ils auront profondément tort. Si la formule d’Architeq manque aujourd’hui encore d’une personnalité franche et affirmée, rien de plus normal au fond. C’est à l’aune de la composition et du travail que le producteur fait valoir sa sensibilité personnelle. A mes yeux, Architeq est engagé de la meilleure des façons sur un cheminement qui pourrait le conduire à la confection d’une musique transversale et évidente, intrigante, où au détour de chaque frémissement d’un clavier basse, de la percussion d’une batterie samplée et réagencée, le cerveau s’interroge : « Et après, plus loin, qu’est-ce qu’on va trouver? »
J’échangeais brièvement il y a quelques jours avec une connaissance qui m’interrogeait sur mon approche de la musique et m’indiquait que j’étais, à ses yeux, un éternel insatisfait incapable de saisir l’instant où il se trouve en présence de quelque chose de singulier au creux duquel il pourrait se « reposer », trouver une place de choix dans la découverte d’une musique sans vouloir perpétuellement renouveler la sensation de la première découverte, du premier frémissement, du tremblement subtil au moment où le bras se pose sur le sillon, où le laser entame la lecture du disque.
Je niais totalement, forcément, en pleine phase de mauvaise foi caractérisée où les arguments apportés au moulin du débat d’idées (encore que…) ne font qu’office de petite piétaille envoyée au front sous les tirs d’artillerie lourde du camp d’en face. Incapable de me sortir de cette impasse, je m’offrais complètement à mon interlocuteur en lui avouant qu’il ne s’agissait évidement que de ça. Avec le recul, si cette approche me permet d’entamer un cycle perpétuel de découvertes et de connaissance, je m’en contenterias bien volontiers.
Un beatmaker comme Architeq nous parle de lui lorsqu’il publie « Gold + Green ». Aucune raison pour ne pas agir en tant qu’être humain: apporter sa propre sensibilité et tenter de mélanger le tout pour recréer une fusion imaginaire, aussi éphémère fût-elle. Et si durant quelques dizaines de minutes, je parviens à m’identifier parfaitement à ces tâches de couleurs que je perçois comme en incrustation dans chaque crête, dans chaque creux, de chaque onde qui parcourt mon cerveau, à faire miennes ces applats colorés pour explorer plus avant l’écho de ma propre existence en tripatouillant le tout à la main, sans pudeur aucune, que demander de plus?
Bon par contre la pochette du disque est sans intérêt, hein.