Je ne suis pas journaliste de formation, je suis un simple étudiant vaguement formé pour faire de la recherche historique. Depuis que j’écris sur ce blog je me suis aperçu que je cessais d’écouter la plupart des disques que je chroniquais. C’est assez étrange à vrai dire.
Je m’en suis rendu compte rapidement, dès février, et j’ai été pris d’un doute. Peut-être que les disques que je disais aimer n’étaient au fond pas si bons que cela. Peut-être qu’une fois l’enthousiasme initial retombé je ne les écoutais plus en raison de leur manque d’intérêt. Pourtant il y a des disques dont j’ai parlé que j’aime, c’est a priori le cas de la plupart d’entre eux. Jusqu’à maintenant je n’ai pas critiqué tant de sorties que ça : Animal Collective, Merriweather Post Pavilion, Circlesquare, Songs About Dancing And Drugs, Dan Deacon, Bromst, Fever Ray, Rone, Spanish Breakfast, Clubroot, le B de Turzi et enfin le Paradise de Hecuba. J’ai pratiquement cessé d’écouter tous ces disques, hormis le Paradise d’Hecuba que j’ai chroniqué récemment. Il suffit que je réécoute un morceau de Circlesquare ou d’Animal Collective pour retomber dedans mais je n’en éprouve ni le besoin ni même l’envie.
C’est tout de même assez perturbant car j’adore par exemple le Circlesquare, le Clubroot et l’Hecuba, je sais que parmi nos lecteurs la plupart sont des blogueurs (ce qui est bienheureux et malheureux mais c’est un autre sujet): faîtes-vous le même constat ? Il semblerait qu’avoir écrit sur ces disques, avoir tenté de mettre des mots sur le ressenti que j’éprouvais en les écoutant, a rendu superflu une écoute régulière sans parler d’une écoute hypnotique. Il y a bien des résistants, le Rone s’en sort plutôt bien. Dans l’absolu on pourra dire que c’est le cas de tous les disques même de ceux que je n’ai pas chroniqué, chaque jour apporte son lot de découvertes et met des disques sur le carreau pour offrir du temps d’écoute aux autres… mais je continue d’avoir l’impression que pour ceux sur lesquels j’écris ce phénomène est plus significatif.
D’autant que le cheminement inverse est aussi vrai. J’ai redécouvert des disques en écrivant dessus. Je me suis replongé dans Ash Ra Tempel et Amon Düül que je pensais pourtant connaître. Je viens de me remettre à Jane’s Addiction et chacune de mes interludes me permet de reprendre d’anciens disques, d’anciens morceaux, et de les réécouter avec le même plaisir que lorsque je les ai découvert.
Il semblerait bien qu’écrire ait un impact sur ma manière d’écouter et sur ce dont j’ai envie d’écouter, il faudrait que je demande à des journalistes qui passent leurs journées à cela comment ils font. Il faudra aussi que je cherche si de grands critiques musicaux, mettons de jazz à la Julio Cortázar, ont écrit sur la question, sur ce qu’impliquait ce travail d’analyse de ce qu’ils aimaient intuitivement.
Peut-être qu’au moment de faire un bilan de l’année, si avec Digital on se prête à ce jeu, ces disques resurgiront avec leur beauté et leur puissance, peut-être. Peut-être que je les ai malheureusement étiquetés et rangés dans un petit tiroir quelque part dans ma tête et qu’il faudra attendre un souvenir et une impression pour qu’ils reviennent. En tout cas c’est tout autant perturbant qu’intéressant.
Ecrire sur un disque donne l’impression de lui enlever un peu de substance. Serait-ce parce que certains disques n’en ont pas beaucoup qu’ensuite… alors que que certains un peu plus conséquents, écrire sur eux fait au contraire en découvrir quelques cotés qui nous avaient échappés puisque l’on va fouiller un peu au fond.
J’en suis à peu près persuadé en tout cas parce que c’est ce que je ressens aussi.
D’autant plus qu’écrire en musique, nécessite une double attention. Surchauffe.
Je me permets de faire un petit parallèle sur ma propre activité, je me suis complètement reconnu dans ce que tu écris.
J’ai aussi l’impression que devoir écrire, même dans le cadre d’un loisir, modifie complètement l’appréhension de la musique, des jeux vidéo, de la littérature, etc. Comme si produire un méta-discours *sur* quelque chose empêchait d’entrer *dans* une oeuvre.
Je me détache aussi, comme tu en parles, d’un jeu après avoir écrit un article dessus, de manière systématique, et quel que soit mon avis dessus. D’une manière invisible mais invincible, c’est comme si jouer était devenu une activité ancillaire du discours que j’anticipe. Et ça c’est pas cool.
c’est l’eternel discussion entre ma femme et moi.
sa lecture de l’art est celle d une historienne de l’art, et la mienne celle du quidam inculte mais sensible.
a son contact (et celui de sa bibli) ma culture artistique c’est developpé jusqu à transformer la vision que j’avais de beaucoups d oeuvres.
on aime les tableaux de Malevitch…on lis un de ces livres sur la peinture et on decouvre un vieu con misogine un peu facho…et là ma relation avec ses oeuvres s’en trouve compromise.
on aime pas X et on decouvre qu’il etait un tres bon copain de Y( que l’on adore)et faisait parti du meme groupe d’artiste engagés…des lors, ses toiles me rebutent moins..
Alors….perd t’on notre objectivité/sincerité/fraicheur..en analysant/etc… quelque chose? ou plutot nous ameliorons notre acuité du merveilleux.
c est le debat conjugal depuis 20 ans.