Substance-M.net

Infos

Articlé publié le 14 nov 2009 par .

Classé dans Die kosmische Dauer.

Ode à la durée #4: Drumming

Pour une fois dans cette catégorie je ne vais pas parler d’un long morceau mais d’une œuvre complète en deux disques, le bien nommé Drumming de Steve Reich composé de 4 parties. Steve Reich, vous le connaissez, c’est ce grand compositeur de musique dite minimaliste qui a exploité au mieux la technique de « phasing », ou de déphasage, comme sur l’extraordinaire Piano Phase. Le principe est simple: jouer deux fois le même thème en même temps mais avec une légère différence de longueur entre les deux, ce qui produit un changement au cours du temps. On passe d’une harmonie parfaite à quelque chose de complètement chaotique, décalé, avant de revenir dans une boucle vers l’état initial. Pour ceux qui ne connaissent pas cela peut paraître abscons mais le résultat est simplement fantastique même pour ceux dont l’érudition se limite comme moi au simple plaisir d’écouter.

Dans les années 60, Reich s’essayait à ce qu’on peut percevoir comme les prémisses de la musique électronique. Comme les français de l’époque,  nos charmants fous et leur musique concrète, il jouait avec les bandes magnétiques mais dans la volonté d’obtenir non pas des pièces sonores mais des boucles, avec le génial it’s gonna Rain et son « Pigeon Drummer » qui ouvrait la porte au Phasing. Ce qui me plait le plus chez Reich c’est que tout en travaillant sur ces idées, bien entouré de Philip Glass et de Terry Riley, il leur cherchait une implication instrumentale. Il ne souhaitait pas s’enfermer dans du découpage de bandes magnétique, du mixage infini avant l’heure. Il voulait jouer. D’où Drumming où il peut explorer une autre horizon, la musique « noire » et plus loin la culture non européenne. Il vouait déjà une admiration au Jazz modal de Coltrane et il avait lu le Studies in African Music de Arthur Morris Jones. En 1970 il est au Ghana, à Accra pour parfaire ses connaissances des percussions africaines. En rentrant il compose Drumming et fonde « Steve Reich and Musicians » pour l’exécuter. Comme il l’affirme dans l’excellent reportage Phase to Face, passé il y a quelque temps sur Arte (il fallait l’enregistrer), ce serait très réducteur de voir Drumming comme un simple résultat du voyage en Afrique. L’objectif de Steve Reich était de s’éloigner de Stockhausen ou de Cage, ne pas utiliser de magnétophones, des oscillateurs ou des modulateurs en anneaux. Les percussions sont ce qui a conduit Cage à la musique électronique, pour Reich c’est ce qui lui permet de la quitter, d’aller « au-delà ». Point de réflexions ici sur le primitivisme des sons et des instruments, pas ces fameux arts « premiers » ou « primitifs ». L’instrument est un moyen au service d’une idée et ce qui caractérisa toujours la musique de Reich c’est sa modernité absolue derrière une présentation épurée.
Steve Reich - Drumming
Le voir jouer avec ses amis Drumming est impressionnant (toujours dans Phase to Face mais vous pouvez aussi avoir une idée du rendu avec cette vidéo) il y a quelque part de la méditation là-dedans, la manière de répéter les thèmes avec ce déphasage graduel, qui fait évoluer les trames sonores, la manière d’introduire de nouveaux instruments, de nouveaux thèmes avec brio et un timing parfait. Le tout sans se « marcher dessus », se faire entraîner par les autres instruments et les autres musiciens pour réussir à faire surgir cette musique qui ne cesse de me surprendre, de m’entraîner et de me convaincre. N’étant pas musicien, j’aurai bien du mal à vous le décrire plus en détail mais le jusqu’au boutisme de la partie I avec juste des bongos me laisse admiratif. Il y a ici une radicalité douce. Radicalité de la démarche, radicalité des choix et des méthodes mais douceur du résultat, fulgurance sonore. On ne s’ennuie jamais, les idées mises en œuvre sont au service pure d’un résultat sonore d’un feeling. Je me dis que cette radicalité est de celle qui a pu plaire à tous les pionniers de la techno et bien entendu le plus radical d’entre eux Richie Hawtin et son Plastikman. C’est un autre point palpitant de la musique de Steve Reich, ce Drumming s’adresse à tous.  Au-delà des rythmes, de l’exécution pure, une sorte d’harmonie, une impression particulière fait jour. Il y a probablement de l’hypnose là-dedans, on perd les références, on en oublie même d’écouter le mieux qu’on peut pour simplement se laisser bercer et transporter par la force d’évocation de ces instruments qui vibrent.  On touche les cieux sans savoir comment, comme sur cette Partie III et ses sons qui deviennent méconnaissables. Un véritable voyage, une véritable durée cosmique.

Quelques liens:
Steve Reich: Drumming. Processus et coups de théâtre

Analysis of Steve Reich’s Drumming and his use of African polyrhythms

One Comment

  1. thomas de Font-Réaulx
    11 décembre 2009

    Une véritable invitation au dérèglement fantasmagorique des sens.
    Une initiation impalpable vers un voyage…..
    Difficile de commenter, il faut savourer des oreilles et se laisser porter!

Laisser un commentaire