Lorsqu’il fut étendu à un usage populaire et de masse, qui aurait pu prédire que l’outil « Internet » tel qu’il se présentait alors deviendrait ce qu’il est aujourd’hui? Un véritable univers alternatif dans son acceptation la plus pragmatique, capable d’influer sur le « monde réel » et ouvrant la voie à toute une série de « communautés » élargies difficiles à entretenir auparavant en raison d’un éloignement géographique plus ou moins radical entre ses membres. Aujourd’hui, toute forme de caractéristique limitant l’Homme à sa dimension existentielle basique a été bousculée: le Temps et l’Espace n’ont jamais été plus relatif au quotidien qu’aujourd’hui.
Pour quelques pionniers, Internet présentait aussi un véritable espace d’expression totalement libéré des contingences habituelles de l’auto-censure et de la difficulté réelle à monter et développer un projet tout à fait personnel de ce côté-ci de la Réalité. A défaut d’une réalisation dans le monde de notre enfance, la phase adolescente permettait d’accéder à un imaginaire débridé qu’il fallait simplement laisser parler à sa guise (pour peu que l’on ait, soi même ou dans son entourage, des connaissances techniques pour le faire). Aujourd’hui, la facilité par laquelle le quidam moyen accède à l’Agora publique du Net fascine et ouvre la voie à une infinité de micro-espaces personnels où chacun est libre de partager sa vision avec ses proches, les proches des proches, et pourquoi pas le plus grand nombre. Vos serviteurs y compris.
Il reste pourtant qu’Internet, en adolescent agité par ses hormones, peine à se contrôler et, in fine, ne trouve refuge que dans les yeux de celui dont il cherchait à s’affranchir à la base. Ce monde réel qui tend de plus en plus à réguler le moindre clic, à cataloguer et à hiérarchiser selon des données qui, on le saisit aisément lors du débat sur la création d’HADOPI, peinent à rentrer dans l’univers numérique tel que nous le pratiquons tous quotidiennement. La question qui se pose est donc la suivante: existait-il une alternative possible à une véritable singerie d’un modèle qu’Internet prétendait dépasser?
Demain, le 16 décembre, à 10h, une quarantaine de blogs francophones publiera, après débats réalisés au préalable, une liste des meilleurs albums pour l’année 2009. Une pratique bien commune, en somme, qui partage avec les tops de la presse habituels les mauvais éléments qui font de cette pratique un tradition pour le moins conservatiste et rétrograde. Je ne reviendrais pas nécessairement sur ces éléments dans le détail, bien que je puisse les citer à la volée (pertinence de la temporalité d’une année pour la musique, véritable mise en scène personnelle, sélection qui finissent toujours par épouser la bienséance qui voudrait que l’on cite tel ou tel album, impression de « conquérir » un ensemble d’albums en les affichant comme totalement digéré à peine quelques semaines ou quelques mois après leur publication…). Ces éléments se répercutent fatalement dans cette initiative collective qui, si elle traduit un échange sympathique entre les acteurs de ces différents lieux de partage de musique, n’aboutira de toute façon qu’à un seul et unique résultat: une vague singerie d’une pratique désuette. Et ce pour deux raisons.
Tout le monde le sait: un top de fin d’année n’est, au final, retenu par le public que si celui-ci est d’emblée plus ou moins déjà conquis par la liste qu’il contient. Un paradoxe dont tout le monde a conscience; tout le monde. Jamais un top, aussi fourni soit-il, n’ira bouleverser en profondeur le lecteur lambda. C’est un rêve de bloggeur/chroniqueur/journaliste que de penser ça. Les effets ne sont réellement visibles qu’à la marge, pour quelques albums qui ne figurent pas dans la moyenne des tops 5 (si tant est qu’il soit possible d’en établir une). Ou alors le lecteur voue un culte bien réel et païen à son chroniqueur favori dont il souhaite à tout prix partager tous les choix rédactionnels. Dans ce cas là…. Bien sûr, pour le moindre album découvert par l’internaute, on pourra arguer que le top aura rempli sa mission: celle de mettre en lumière des artistes qui auraient autrement été ignorés. Certes… Mais dans quelle mesure peut-on se gargariser avec des hiérarchies, des classement minutieux avec de la notation à la décimale près (coucou Pitchfork),des débats sur des dizaines et des dizaines de titres si c’est pour, au final, n’en retenir qu’un vague effet à la marge? Et si l’effet produit sur le lecteur est nul ou, au mieux, non « mesurable », que reste-il à part la mise en scène personnelle? Comme pour se donner une importance qui, au final, ne compte pas (ou du moins pas de cette manière).
Deuxième raison: qu’est-ce qui se cache derrière le besoin de cette quarantaine de blogs/sites (dont certains peuvent faire valoir, par ailleurs, un véritable travail de fond sur la musique depuis pas mal de temps) de singer la presse à ce point? Pas grand-chose, à dire vrai. Comme pour ces professions qui cherchent à créer une profondeur de champ ex-nihilo par la création de récompenses ou autres remises de prix (coucou le monde la communication que j’aime tant pratiquer quotidiennement), cette liste collective dévoile en vérité une recherche de reconnaissance par l’utilisation d’un vieil artifice de la presse traditionnelle. Une volonté de hiérarchiser ce qui n’a pas voix au chapitre afin de rentrer dans le même moule dénoncé par ces mêmes blogs à longueur d’année, plus ou moins implicitement, à n’en pas douter. C’est dingue. Et certains se demandent encore pourquoi les magazines musicaux en France (papier ou web) ne parviennent pas réellement à faire école aujourd’hui… L’exigence de qualité et de contenu est trop souvent relégué au second plan, derrière ce besoin de se mettre en scène. Et si l’argument de « C’est juste mon blog perso, je fais ce que je veux » m’est opposé, je me permettrais de m’interroger sur la pertinence d’une telle initiative s’il ne s’agit de dévoiler l’avis que de quelques acteurs lambdas dont l’ambition n’est rien d’autre que celle d’aligner des noms de groupes et d’albums tout en mesurant délicatement le coup de brosse dans le sens du poil du lecteur ainsi que le subtil coup de pied dans la fourmilière bien-pensante. Mais pas trop, il faut conserver les acquis.
A dire vrai, créer une communauté à partir de presque rien via ce genre d’initiative ne m’inspire pas grand-chose (outre ces quelques réflexions, bande de coquinous). Je n’y vois qu’une vaine tentative de s’accorder une importance là où les acteurs du Web devraient plutôt chercher de nouvelles voies d’expression qui divergent réellement de tout ce qui a été fait depuis la naissance de la presse musicale (dans les années XXXX, il y a longtemps). La « blogosphère » est un fantasme de l’ère numérique que nous vivons aujourd’hui. Elle n’est pas une véritable donnée à prendre en compte parce qu’elle continue obstinément de vouloir rentrer dans les mêmes cases que tout ce qui a existé jusque là…ce qui annihile, dans la foulée, ses particularismes et donc sa raison d’être considérée en tant qu’élément réellement « révolutionnaire ».
Peut-être que le Net, de part ses origines, n’était voué au final qu’à répéter les mêmes schémas que le monde réel, les mêmes processus et les mêmes acteurs, une sociologie plus ou moins identique qui irait en hiérarchisant un peu de la même façon. Justement parce qu’il est lié au monde réel par ces contraintes que l’on retrouve partout: technique et donc économique. Cela peut sembler logique, quand on y réfléchit. Mais j’ai l’ambition de penser que l’on peut exiger plus, que l’on peut se permettre de profiter de la présence toute relative du Temps et de l’Espace, de la facilité d’accès à une tribune pour tous, pour viser plus loin qu’une simple liste collégiale établie pour se donner de la contenance là où la pratique au quotidien suffit parfois et dépasse largement une liste (pas comme une liste de courses mais presque…).
Qui n’a jamais pensé que nous vivions aujourd’hui une période où les albums n’étaient plus q’une constante parmi beaucoup d’autres afin d’établir la place de la musique, son évolution et son apport à la société contemporaine? Qui n’a jamais réfléchi à la manière dont il serait possible de voir plus loin que ces XX minutes de musique rassemblées sur un format standardisé qui doit ses origines, avant tout, à une contrainte technique? N’est-ce pas là le but d’Internet et de tous ces lieux personnels que nous nous évertuons à faire vivre au quotidien que de proposer une vision légèrement différente des choses? A quoi bon répéter les mêmes gestes pour entrer dans le même moule que la presse traditionnelle? La musique est partout. Tout le monde le répète depuis 30 ans. Tout le monde le constate. Il serait temps de véritablement en prendre acte et de la considérer comme telle.
Encore une fois, nous faisons l’expérience d’une réduction de l’utilisation d’un outil à la puissance incroyable à son utilisation la plus basique. C’en est désespérant. Je ne fustige pas l’initiative des 40 blogs et reconnait la volonté de vouloir réunir des gens de divers horizons autour d’une parole ou d’un message commun. Je déplore la petitesse de l’ambition d’établir un top 2009 qui ne sera jamais aussi déroutant et percutant qu’il aurait pu l’être en réalité si sa forme avait été pensé au-delà des sempiternelles pratiques rédactionnelles bien conformistes, en incluant toutes les particularités développées sur le Net, tous ces éléments que nous connaissons et qui font de nous des passionnés au quotidien. Et comment vouloir favoriser la diversité quand, dès le premier mouvement, celui réalisé par les acteurs de cette liste, cette diversité elle-même est remise en question par la publication d’un même classement sur l’ensemble des supports, sans aucune nuance ni particularisme?
N’ayant pas encore développé une capacité me permettant de voyager dans le Temps, je ne connais pas la véritable teneur de cette liste appelée à publication demain matin. Ces quelques réflexions seront peut-être a posteriori complètement battues en brèche par ce que je n’avais pas vu venir. J’en doute néanmoins mais n’hésiterai pas, dans ce cas là, à remettre en question tout ou partie de mon propos après lecture. Il s’agissait avant tout de saisir une réaction à l’instant T et de la partager avec vous. A tort ou à raison, l’absence d’une trop longue réflexion permet parfois des choses pour le moins singulières. Rendez-vous demain, donc, pour voir ce qu’il en adviendra.
Pour vous faire une idée (parce que je critique mais bon, on n’est pas des chiens non plus, on se fend d’un peu de promo gratuite; c’est cadeau): www.topdesblogueurs.fr
On va se faire des amis dans les rares personnes qui nous toléraient encore :’). Sinon oui je trouve cette initiative bizarre, même si on va dire qu’on est les salops qui critiquent parce que pas invités. Ce qui m’interpèle personnellement ce n’est pas tant de vouloir faire un top (commun ou personnel), c’est une pratique devenue traditionnelle malgré toutes ses limites, mais c’est de publier sur la quarantaine de blog le même article à la même heure.
On se retrouve avec la même chose que Radio france lors de la chute du mur, programme presque stalinien.
Alors peut-être c’est pour se donner du poids face à la blogo, à Pitchfork (le son du cocorio)… mais c’est se tromper de combat et de terrain comme tu le dis si bien.
On ne doit pas oublier la possible légèreté de la chose, je pense que la plupart des invités ont joué jeu en se disant « pourquoi pas », mais acheter un .fr pour cela…
Bref je pense que certains vont venir nous expliquer (entre les insultes non formulées).
Bof l’invitation. J’ai été au courant de l’initiative la semaine passée. Du coup, le casting avait déjà été fait me semble-t-il. Donc non je n’en attendais rien de concret.
Sinon oui, un argument m’a peut-être échappé donc si quelqu’un peut éclairer notre lanterne. Parce que bon, si c’est faire un top pour faire un top….ben c.f. ce qui est dit au-dessus hein.
Tiens j’étais un peu passé à côté de cet article. Mais bon je ne vais pas faire un copier-coller de ce que j’ai dit chez Heebooh ;)
L’article est vraiment super intéressant et me donne un nouvel éclairage sur ma propre initiative. Les ambitions du projet n’étant pas là, je n’avais pas du tout noté combien la démarche pouvait être interpréter comme telle, et encore moins la pertinence du parallèle avec la presse.
Pas beaucoup d’arguments à te rétorquer puisque tout ce que tu dis est vrai bien qu’évidemment non prémédité. Un argument ? En fait le seul argument est que l’ambition n’allait pas au delà de faire un projet entre quelques acteurs qui animent la blogosphère musique. Je voulais juste fédérer un peu les gens, créer une émulation, pousser les gens à se lire les uns les autres. D’un point de vue « intellectuel » toute la démarche peut être remise en cause, le simple fait de parler d’envie de fédérer pouvant donner envie de gerber. Mais bon voilà, il y avait derrière une volonté simple de faire un truc ensemble, c’est con mais c’est humain :)
Après je ne te cache pas que j’aurai bien voulu faire un truc plus intelligent qu’un top. Le problème c’est que c’est impossible de se mettre d’accord sur un projet ambitieux qui demande de l’investissement personnel quand on est 37.
Après si vous avez une idée brillante de projet qui éviterait de tomber dans les méandres du Top, on est bien évidemment preneur :) (enfin dans l’hypothèse où on le refasse, hein)
Peut-être qu’il fallait mieux ne rien faire plutôt que de faire un truc si facilement contestable mais bon j’ai tendance à aimer tenter des trucs plutôt que de rester à maugréer seul sur mon blog :)
Je commente pas le second article qui est à mon avis un chouia moins pertinent du fait qu’il utilise l’argument fallacieux « Je vous l’avais bien dit, y a que des disques issus du consensus mou dans ce top », argument peu fondé je trouve (Converge, Current 93 et des trucs dont aucun mag n’a parlé The Limes, Marie Flore…). Et puis surtout comme tu le dis ici, la qualité de la sélection n’aurait de toute façon pas changer le problème de fond.
A bientôt ;)
Benjamin