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Articlé publié le 09 jan 2010 par .

Classé dans Extraits.

Extrait #8: Le disque est un sous-produit de la chanson

La discussion Brel/Brassens/Ferré fait partie de ces légendes qui ne m’inspirent pas. Trop gros, trop symbolique pour probablement trop peu. Une simple discussion autour d’artifices, les  micros, et du temps qui fuit. Pourtant en débattant du devenir de la musique l’autre jour avec un ami, il m’a cité de mémoire un extrait de ce « moment ». Quelque part cela fait contrepoids avec l’idée de Mélangeurs et percussions. Cela trace des lignes, des lignes fracturées, par le temps, la technique, par les moyens, par les approches, mais des lignes tout de même. Les quelques propos qui suivent peuvent donc nous intéresser dans cette perspective.

F.-R.C.: Vous êtes donc des artisans, ou des « chansonniers ». Et la chanson, alors? Pour vous, ce serait un art mineur? majeur? Un art, quand même?

Léo Ferré: Brassens a dit une chose vraie: moi je mélange des paroles et de la musique, voilà bien ce que je fais. C’est ça, la bonne définition.

Georges Brassens: Oui, la chanson, ce sont des paroles et de la musique mélangées, et chantées.

Jacques Brel: Et Chantées! Ce sont des chansons!

Georges Brassens: C’est tout à fait différent de ce qu’on appelle couramment la poésie. La poésie est quand même faite ou pour être lue, ou pour être dite. La chanson, c’est très différent. On ne peut quand même pas tout à fait – bien que des types comme Ferré le fassent, mettre par exemple Baudelaire en musique – utiliser la chanson comme les poètes qui nous ont précédés utilisaient le vers. Quand on écrit pour l’oreille, on est obligé d’employer un vocabulaire un petit peu différent, des mots qui accrochent plus vite. Alors que le lecteur, lui, a la possibilité de revenir en arrière. Bon, vous me direz, avec le disque, on l’a aussi; mais enfin. On en use moins.

Jacques Brel: Le disque est un sous-produit de la chanson, il ne faut pas se leurrer.

Georges Brassens: Mais enfin quand vous faites une chanson, les gens l’entendent en vitesse, souvent sans le vouloir.

F.-R.C.: Si comme le dit Jacques Brel, le disque est un sous-produit, alors la chanson en peut se concevoir qu’à la scène…

Jacques Brel: Elle est écrite pour être chantée, elle n’est pas écrite en fonction d’un disque qui passe.

Léo Ferré: Je le comprends très bien. Je suis de son avis. C’est exactement comme si vous faisiez de bons chocolats, des chocolats extraordinaires, hors commerce, et puis que vous les gardiez chez vous. A partir du moment où vous les mettez dans un paquet, vous les mettez dans le commerce. A partir de ce moment-là, ça ne vous intéresse plus. Moi, si je fais de bons chocolats et que les autres les mangent, je m’en fous! Là, le paquet, c’est le disque. Et le disque, c’est un peu la mort de la musique. J’aime bien qu’il dise ça, parce qu’il est un peu de mon avis.

Georges Brassens: Autrefois, on chantait. Quand un type faisait une chanson, qu’elle plaisait, les gens se la chantaient, se la passaient, se l’apprenaient. ils participaient, ils avaient des cahiers de chansons. Il y avait partout beaucoup de chansons. A Sète, moi j’en voyais des chanteurs de rue, tu sais, les types qui venaient sur les places, qui s’amenaient avec une grosse caisse, une guitare ou un banjo, ou un accordéon… et qui vendaient des « petits formats ». Et qui apprenaient les petits formats, les chansons, au public. Il y en avait beaucoup. Et pas seulement le simple mendiaient, il y avait les professionnels qui étaient payés par les maisons d’édition pour vendre des cinquantaines de chansons.

Jacques Brel: On vendait les « formats » comme on vend maintenant les petits quarante-cinq tours.

Georges Brassens: Oui, mais ils vendaient, tu sais, des gros trucs avec douze titres – les chansons en vogue, quoi.

Léo Ferré: Moi, quand j’étais petit, en 1922, ma maman me faisait chanter Le Pélican. J4ai oublié ce que c’était, mais tout le monde connaissait Le Pélican. A ce moment-là, il y avait à peine la radio. Ou si: les radios « usine », avec tous les boutons, c’était formidable… Mais il n’y avait surtout pas la radio telle qu’elle se fait maintenant, qui est une chose…bof…

Georges Brassens: Il y avait beaucoup de cafés-concerts, aussi.

Jacques Brel: et dans les maisons souvent les jouaient d’un instrument.

Georges Brassens: Aujourd’hui, c’est un peu différent, le public est devenu plus passif.

Jacques Brel: Absolument, oui.

Léo Ferré: Il y a des gens qui reçoivent d’abord la musique, d’autres, d’abord les paroles. Les gens les plus intelligents reçoivent d’abord les paroles. Les gens les plus sensibles – et peut-être les moins intelligents, ce qui est possible aussi – reçoivent d’abord la musique, et écoutent les paroles après. Ce qui fait que ça a fait connaître, que j’ai fait connaître Baudelaire à des gens qui ne savaient pas qui il était, vous comprenez.

Jacques Brel: Autrefois, quand un type écrivait une chanson, les gens la reproduisaient. Maintenant c’est nous qui reproduisons, c’est ça l’ennui. Avant, ça faisait chaîne…, enfin, avant le microsillon, en fait. Le plus grand inventeur de la chanson, c’est cet Anglais qui a trouvé le principe du microsillon pendant la guerre. Maintenant, ça part dans des couveuses… Alors qu’autrefois, les gens, ils recevaient un œuf, et ils essayaient de faire le même œuf chez eux, comme ça, le dimanche, avec un piano. C’était charmant, ça.

L’entretien a probablement été publié de nombreuses fois depuis 1969. Une édition récente et « prestigieuse », on n’arrête pas la machine à billets, est celle-ci:  François-René Cristiani, Jean-Pierre Leloir, Trois hommes dans un salon Brel Brassens Ferré, Fayard/Chorus, 2003

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