A proprement parler, l’une des dernières, si ce n’est la dernière, véritable révolution esthétique en matière de musique populaire à ce jour: isoler le « break », le multiplier à l’infini pour le faire devenir véritable arrière-plan du morceau sur lequel tricoter. Voila tout ce que je vais aborder aujourd’hui. Des tartines ont déjà été écrites sur le sujet, j’y ajoute la mienne, recto verso pour rien changer. Ceci étant, je vais aujourd’hui m’attarder au moins autant sur le contenu que sur le contenant.
Je m’étais déjà longuement épanché sur le sujet il y a quelques temps, et la réflexion revient régulièrement en filigrane dans une partie des articles que je publie ici. Une véritable passion de la boucle hypnotique, à la recherche de la construction la plus singulière; comme développer une architecture particulière dans un espace ultra-limité. Quelques secondes d’expression pour faire valoir une identité tout à fait personnelle. Un véritable travail d’orfèvre qui se pose en tant que fondements de l’ensemble de la musique composée, fondements sur lesquels le musicien va pouvoir venir broder à sa convenance. De prime abord, c’est par la découverte du rap et des techniques d’enregistrement dans mon adolescence que je me suis familiarisé avec cette esthétique particulière. Simple accompagnement voué à recueillir les flows débridés de MCs, la boucle s’est vite transformée pour moi en un espace d’expression particulier, une esthétique à part entière qui élève le collage au rang de technique musicale, à l’instar du solfège. L’équipement moderne permet aujourd’hui de créer très facilement une boucle à partir de divers éléments sonores (même pas musicaux) isolés. En trois clics et deux patterns, le résultat est immédiat. L’un des ancêtres indirects de cette manipulation du break et de la collection quasi infinie de samples disponibles demeure, à mes oreilles, le « locked groove ».
A l’origine, le « locked groove » (ou sillon fermé) est un terme appliqué aux disques vinyls qui désigne un sillon répété à l’infini, délaissant la classique forme en spirale (de l’extérieur vers l’intérieur; même s’il existe des manipulations permettent de lire un LP à l’envers, le « Tago Mago » de Can est d’ailleurs célèbre pour ça, mais passons) pour ne dévoiler qu’un cercle au sein duquel l’aiguille
viendra se planter pour lire à l’infini le morceau, ou le morceau de morceau d’ailleurs, qui y est gravé. Une révolution interminable grâce à laquelle le sillon retourne sans cesse sur lui-même dans un mouvement infini. A proprement parler, tous les disques vinyls possèdent ce sillon fermé. Celui qui se trouve à la fin de chaque face mais qui reste silencieux ou presque (le craquement « naturel » du disque).
Plus qu’une simple technique de fabrication industrielle, le « locked groove » a été détourné pour servir de véritable manifeste musical à de nombreux musiciens. S’il est difficile de dater précisément la première utilisation connue de ce sillon à des fins réellement « musicales », beaucoup se basent sur « Sgt. Pepper… » des Beatles, en 1967, pour fournir le premier exemple d’une utilisation d’un tel procédé. Le sillon suivait directement ‘A Day In The Life’, en fin d’album, et proposait quelques phrases prononcées par le groupe, gravées de telle sorte qu’elles pouvaient se répéter sans discontinuer. D’autres exemples de locked groove fameux me viennent à l’esprit. Notamment la quatrième face de l’incontournable « Metal Machine Music » de Lou Reed, l’album qui m’a fait aimer la noise, qui, arrivée en bout de course, répétait sans cesse ce riff de guitare distordu par un puissant larsen; à l’image de la performance du musicien tout le long de l’album. Je repense aussi au tout premier album solo de Lee Ranaldo, « From Here To Infinity » qui, dans sa version LP originale, contenait un sillon fermé sur chaque morceau. Un potentiel de répétition infinie pour chaque séquences de boucles noise enregistrées et gravées pour l’album.
Il existe, par ailleurs, d’autres manipulations des sillons pour un disque vinyl. Notamment le « parallel groove » qui fait se superposer deux sillons ou plus, à la trajectoire identique, sur une seule et même face. On rentre dans quelque chose de davantage technique, puisque si multiplication des sillons il y a, le signal global et donc la qualité d’ensemble doivent être aussi affecté. Mais cela permettait, lorsque employé, de multiplier le nombre d’espace disponible pour la musique sur une face. Quelques exemples à ce sujet: le 10″ à « trois faces », pour schématiser, de LL Cool J publié en 87 chez Def Jam « Going Back To Cali / Jack The Ripper / I Can’t Live Without My Radio », le fameux maxi de synth-pop « Pop Muzik / M Factor » de M publié par MCA en 1979 ou encore le maxi « 100 % » de Sonic Youth en 92 chez DGC.
Mais revenons au « locked groove ». Il y a presque trois ans, e tombai par hasard sur un exemple flagrant d’utilisation de ce « locked groove » à des fins tout à fait musicales. Dans son livre intitulé « Musiques Expérimentales », Philippe Robert consacrait un chapitre à la présentation d’un projet intitulé « 500 Lock-Grooves By 500 Artists » publié par le label RRR en 1998. Fondé par Ron Lessard et basé à Lowell, dans le Massachussetts, RRR(ecords) est l’un des éminents labels qui vit le jour dans le courant des années 80 et qui s’évertua depuis lors à proposer un nombre incalculable de K7, LP, maxi, singles et autres albums CD taillés dans la veine indus / noise / expé typique de l’époque (et qui perdure très bien depuis aux Etats-Unis). Vantant les mérites de la « recycled music » et de l’artwork fait-main (et subtilement différent pour chaque exemplaire), RRR s’appliqua à proposer ce projet de rassembler 500 « locked grooves », 500 boucles, breakbeats, samples ou morceaux de chansons, en provenance de 500 artistes plus ou moins reconnus dans leurs milieux (parmi lesquels Otomo Yoshihide, les Anglais de Zoviet France ou encore Bruce Gilbert, ex-membre de Wire). Déjà coutumier du fait quelques années auparavant avec la publication de « RRR-100″ (100 locked grooves, donc), RRR remet le couvert en 1998 et voit les choses en grand: deux faces contenant chacunes 250 boucles donc chacune peut fonctionner en sillons fermés. La difficulté du premier « RRR-100″ de parvenir à distinguer une boucle noyée dans la masse fit penser au label à indiquer quelques repères physiques sur le disque (notamment un espace légèrement plus important à chaque cinquantième et cinquième boucle, de sorte que les locked groove se retrouvent physiquement « rassemblés » par paquets de 5, plus facile à explorer de la sorte).
Véritable objet dédié à la pratique du mix pour un DJ, il est bien entendu que l’écoute d’un tel projet peut paraître fastidieux pour celui qui voudra parcourir le LP de bout en bout, l’aiguille à la main pour passer d’une boucle à la suivante manuellement. Si des versions « numériques » trainent ici et là sur le Net, le découpage choisi pour l’occasion (des groupes de plusieurs dizaines de « locked grooves » répartis en 4 morceaux) ne rend pas vraiment justice à la démarche; supprimant d’emblée l’aspect hypnotique, répétitif et rythmique de ce « RRR-500″. A tout prendre, ces 4 morceaux recrées lors du rip permettent de plonger dans le contenu du disque et découvrir une richesse incroyable dans les boucles de quelques secondes, à peine, retenues pour l’occasion. Et pour les plus techniciens d’entre vous, transformer votre platine en un simili sampler à quelques dizaines d’euros, c’est quasi donné.
Cette démarche, à la fois musicale, intellectuelle et, plus largement, artistique, m’a tout de suite conforté dans l’idée que le break constituait la forme ultime de musique à l’heure actuelle. La société telle que nous la connaissons, telle que nous la pratiquons aujourd’hui, ne fait que parler de flexibilité, d’adaptation, il faut être à la fois efficace et fonctionnel, les objets qui nous entourent sont révérés pour leurs capacités techniques et pour les déplacements dans l’espace qu’ils autorisent. Le sans-fil, la miniaturisation et, l’étape supérieure, la dématérialisation. « RRR-500″ est une concrétisation de cette idée d’une musique malléable qui retrouvent presque les caractéristiques de Tout: l’infini potentiel contenu dans quelques dixièmes de seconde de musique.
Si le procédé d’une compilation de locked groove a aussi été exploré par d’autres collectifs (je pense à la série « Yokomono » du label Staalplaat, originaire d’Amsterdam et aujourd’hui basé à Berlin, publiée il y a une poignée d’années), je voulais m’attarder sur une initiative qui, à mes yeux, retrouvent la même logique que les compilations de RRR. Basée en Californie, la web radio Dublab est un rassemblement de beatmakers et de musiciens principalement originaires de l’Etat créé en 1999 et qui, depuis plusieurs années, proposent des sessions d’enregistrement live, une palanquée de mixs gratuits et dont les membres principaux (les Frosty, Daedelus, Kutmah, Nobody, Ras-G, Take, Teebs, The Gaslamp Killer et plein d’autres voyagent régulièrement un peu partout aux Etats-Unis et en Europe). En août 2008, le collectif lançait le projet « Into Infinity » sur le Web: la réunion de dizaines de beatmakers en tous genres (chacun proposant une boucle de 8 secondes) et de graphistes/designers/dessinateurs en provenance d’un peu partout (principalement Etats-Unis et Japon) afin de créer des duos « virtuels » générés aléatoirement parmi la base de données du site et réunis autour du concept de « Ear » (oreille) et « Eye » (oeil): un producteur et un graphiste sont réunis lorsque la page se charge, la boucle de 8 secondes créée pour l’occasion par le musicien se lance automatiquement pendant que se charge le visuel offert par le dessinateur. La boucle tourne à l’infini tant que la page n’est pas refermée.
Affilié à « Creative Commons », Into Infinity propose de télécharger gratuitement l’ensemble des œuvres sonores ou picturales (ou encore les deux) en haut résolution afin de s’amuser à combiner l’ensemble et, pourquoi pas, à composer musique et visuels à partir de la matière première proposée. Le site propose d’ailleurs une section « Mixer » où vous pourrez retrouver les boucles de chaque producteur et vous amuser à composer à l’infini. C’est vraiment très prenant d’essayer de dénicher les combinaisons les plus intéressantes parmi la masse d’extraits sonores mis à disposition. Encore faut-il apprécier la démarche et se sentir toucher par l’idée qui sous-tend l’ensemble. Si l’on peut regretter qu’aucun des beatmakers talentueux du collectif n’ait choisi de piocher dans la BDD pour réaliser un album 100 % estampillé « Into Infinity », histoire de pousser plus loin la démarche, notons tout de même que cette approche de la musique recyclable n’est pas sans rappelée celle développée avec les exemples retenus un peu plus haut.
Cette réflexion sur le « locked groove » provient d’un appétit insatiable pour la révolution concentrique du vinyl sur la platine. Moins désincarné qu’un CD « caché » dans la chaîne hi-fi, la lecture d’un vinyl offre la mise en parallèle de la musique avec ce qu’elle peut avoir de plus visuel, de plus rattaché à l’élément physique dont elle fait partie par les ondes qu’elle véhicule, à partir desquelles elle est construite. A n’en pas douter, le retour (modeste) du vinyl dans l’esprit d’une partie des esprits curieux de découvrir la musique autrement est une conséquence flagrante de l’aspect tout à fait singulier du contenant qu ne fait que décupler la puissance du contenu, au-delà du simple aspect technique. Le vinyl est cet objet musical malléable, que l’on peut creuser à dessein, qui devient un champ de réflexion et d’expression graphique mais surtout physique. A l’heure du Web hégémonique, la combinaison de l’ancien et du moderne est sûrement le meilleur compromis et la voie royale vers une créativité sans bornes. N’en déplaise aux ayatollahs, aux puristes coincés, des deux camps.
Superbe, j’aime beaucoup cette tartine comme vous dites. Je m’aventure depuis 5 ans dans le monde du turntablism boucle et intellectualisation artistique recherches expérimentation innovation technique et autres.
Je vous invite à voir mon travail sur mon blog.
Matthieu Crimersmois