Faire un bon biopic, barbarisme pour « biographie picture », semble être de plus en plus une mission impossible voir suicidaire. Il y a deux écueils à éviter, le reportage totalisant, « né en tel année, a fait telle chose », et la rêverie déconnectée de toute réalité. A choisir on préférera tout de même le second au premier. Joann Sfar a essayé de se tenir entre les deux pour parler de Gainsbourg. D’où les ajouts fictionnels et les tentatives d’évoquer le personnage plus que de le décrire. Cela explique l’emploi du terme de « Conte » et la citation finale où il affirme s’attacher plus aux mensonges du personnage qu’à sa réalité. Entreprise louable mais amplement saboté tout le long du film. Après 2 heures de film, de Gainsbourg, on ne sait pratiquement rien et le conte semble bien long. On connait sa musique sans que cela dépasse le cliché de son élaboration, et qu’il a connu des femmes. Malgré ses tentatives, Sfar s’est plongé totalement dans tous les défauts du genre. Totalisant, le film l’est en suivant Gainsbourg de son enfance jusqu’à la fin de sa vie. Il subit le désavantage de tout film, celui de devoir trouver du sens coûte que coûte, sans tenter de laisser des zones d’ombres, des non-dits, des incompréhensions au personnage. Dans le film Ray, toutes les crises du chanteur étaient expliquées par un et un seul traumatisme, psychologie de comptoir pour créer un récit accessible, ici on revient toujours à ce petit enfant insolent avec son étoile jaune comme dans la très embarrassante scène de la Marseillaise en concert. On oublie que le souvenir c’est une reconstruction, un choix, pourquoi tel souvenir compte et pas tel autre… Toute la vie du chanteur est ainsi entrevue dans une lorgnette étroite, à la fois absurde, la succession des femmes, et lisse car totalement évidente. Ainsi si le personnage de la gueule a tout pour plaire, il réduit cependant le parcours de Gainsbourg à quelques gimmicks.
Le pire finalement dans tout cela c’est de ne rien dire, mais absolument rien sur la musique. On se contente du name dropping, Dali, Boris Vian, Baudelaire, Brassens, et des femmes, toujours des femmes, dans 2 heures de jukebox complaisant envers le spectateur. J’avais misé avant le film sur les chansons que j’entendrais et celles qui seraient ignorées, craignant des choix sages et faciles, autant dire que j’ai eu de quoi me désespérer. Des évolutions caractéristiques du style Gainsbourgien, rien ! Du fait que quelque part il a tout pris à l’envers, assez sage et conformiste à ses débuts, révolté/révoltant et rock’n’roll par la suite, rien. De l’ambivalence du personnage, le misogyne face au romantique, si peu.
Alors si vous aimez entendre Gainsbourg et qu’on vous caresse dans le sens du poil faîtes vous plaisir. Sinon il vaut mieux passer son chemin. Alors oui le film est bien joué, correctement réalisé, plutôt bien rythmé mais il ne possède pas un réel intérêt. Quand on voit l’introduction dessinée, on se dit par contre qu’il y a des choses à voir du côté du travail graphique de Sfar, et qu’il aurait dû s’arrêter là plutôt que de se fourvoyer dans l’anecdotique. Dommage.
Quel intérêt en 2010 de toucher à un symbole comme Gainsbourg? Pas vu le film encore mais ça ne pouvait que finir dans les steppes du consensus mou. Concernant la musique, c’est pas nouveau que la « mémoire collective » a occulté et, fondamentalement, méconnaît toute une partie de la carrière de Gainsbourg; les dix dernières années grosso modo.
Enfin voila, le mec a bossé avec Sly & Robbie, le duo référence du reggae, qui a joué avec tout un tas de grosses références, et leaders de l’excellent Black Uhuru. Et puis la suite/fin qui sera plus électronique, rock et electro-funk avec plus ou moins de réussite mais un intérêt indéniable. Mais on finit par nous resservir ‘La Javanaise’, « Melody Nelson » et ‘Je Suis Venu Te Dire’. J’aime beaucoup, comme tout le monde, mais Gainsbourg, pour moi, a marqué son temps au-delà de ses duos avec ses conquêtes successives.
Et si le film ne fait que resservir une réécriture pseudo poétique de ça, c’est pas forcément le plus intéressant.
J’appréhende un peu. J’admire la capacité de Joann Sfar à n’avoir peur de rien, mais là j’ai l’impression qu’il a voulu affronter l’Everest sans préparation et sans équipement. Un budget de dizaines de millions d’euros charge l’auteur de responsabilités autrement plus importantes que pour sortir un fascicule de « Pascin » chez l’Association. Or Sfar n’est pas vraiment l’auteur le plus capable de s’épanouir dans la contrainte à mon avis – enfin aucun épisode de sa carrière ne montre une telle aptitude.
mode vieux con on:
C’est un scandale, une bouse complaisante. Que ceux qui aiment Gainsbourg n’aillent pas le voir, que ceux qui aime le cinéma n’aille pas le voir, que ceux qui aiment les deux n’y songent même pas, que ceux qui aime la vraie vie n’aille pas le voir. Les raisons de ce naufrage sont tellement nombreuses que je suis étonné que ce film ne bénéficie pas plus de mauvaise critiques.
Avec tout le respect que j’ai pour Sfar et tout ce qu’il a fait avec Trondheim sur « Donjon », réalisateur ça ne s’improvise pas. Qu’il reste à ce qu’il sait faire le mieux (et il le fait très bien).
D’ailleurs il prévoit une adaptation filmique de la très bonne série de BDs « Le chat du rabbin » pour un peu plus tard dans l’année. Putain…