En mai dernier, alors que Substance-M n’en était qu’à ses balbutiements, j’abordais avec vigueur et conviction le cas du label japonais EM Records au travers d’une sortie d’un obscur musicien surnommé Wicked Witch qui nous gratifiait d’un « Chaos: 1978-86″ à la fois surprenant et réellement jouissif. Loin d’en être à son coup d’essai, le label japonais s’attache à publier depuis le début de la décennie écoulée en majeure partie des albums oubliés, ayant rejoint la masse des LPs relégués à l’arrière-plan par la mémoire collective à l’heure des bilans; ces galettes dont on dit qu’elles représentent la quintessence de ce qu’elles véhiculent alors qu’il ne s’agit, généralement, que de la surface immergée de l’iceberg. Essentiellement focalisé sur une musique oscillant entre le jazz le plus débridé, l’expérimentation musicale avant-gardiste et une réelle ouverture à quelque genre musical que ce soit pourvu qu’il soit porteur d’une expression personnelle et singulière, EM Records nous gratifiait, l’année passée, d’une série d’albums en provenance directe des années 70 dont la caractéristique commune la plus évidente demeure cet inexplicable statut d’ovnis musicaux dénigrés ou occultés.
Parmi ceux là, « Isophonic Boogie Woogie » de Roland P. Young fait figure de cas d’école. De part le statut de son géniteur, de prime abord; véritable figure sur laquelle il semble bien difficile de se documenter efficacement en surface. En réalité, en dépit d’une tentative de conserver une aura particulière autour du musicien, deux clics suffisent à comprendre le parcours et la musique de Roland Young. Formé à la clarinette jazz dès son plus jeune âge, Roland Young emprunte les sentiers communs à bon nombre de musiciens de sa trempe; baignant dans le liquide créatif insufflé par diverses formations musicales depuis ses premiers pas au sein de groupes scolaires jusqu’à son entrée au sein de l’U.S. Navy à la sortie du lycée. Affecté sur un navire dans le Pacifique, Roland Young retrouve la terre ferme dans le courant des années 60 lorsqu’il s’installe à San Francisco une fois son passage dans la Marine U.S. terminé. C’est à ce moment là qu’il entame, dit-on, de se forger un style bien à lui en étudiant les structures musicales en provenance des quatre coins de la planète; une curiosité qu’il laisse échapper par l’incontournable exercice d’improvisation.
Installé à San Francisco, Roland Young devient DJ sur une radio FM locale depuis laquelle il cherche à véhiculer sa passion pour une musique unifiée sans distinction de genres ou de styles. En activiste bien dans son époque, Roland Young se voit débarquer de la radio en raison de propos un peu trop engagé sur la situation sociale aux Etats-Unis. L’époque était propice à un bouillonnement intellectuel et à une expression toujours plus radicale, à la fois politique et artistique, dont le jazz n’était que l’une des vitrines les plus représentatives et les plus inspirées. Roland Young passe d’une radio à une autre avant de rejoindre la première antenne locale entièrement financée par les auditeurs. C’est à cette époque qu’il mélange avec application musique acoustique et les prémices d’une musique électronique alors en pleine éclosion. Une démarche qui le suivra tout le long de sa carrière.
C’est en prenant appui sur ce point d’ancrage esthétique qu’il formera le trio Infinite Sound au début des années 70 en compagnie de deux proches, Glenn Howell et Aisha Kahlil. Le seul et unique témoignage de cette période reste le fameux « Contemporary African-Amerikan Music » publié en 1974 chez 1750 Arch Records. Un témoignage sans fioriture de ce que peut représenter la musique afro-américaine telle que la perçoit Roland Young à cette époque: un mélange de jazz, de musique de chambre et d’effets électroniques pour donner naissance à une matière sonore ayant digéré avec application l’ambition d’une fusion de divers courants musicaux. Une volonté d’ouverture qui va s’infiltrer sérieusement dans le tout premier LP solo publié par Roland Young en 1980 pour le compte de Flow Chart Records, « Isophonic Boogie Woogie ».
Première réalisation entièrement personnelle de Roland Young, les 5 morceaux publiés sur la version originelle font la part belle à ce free jazz d’une puissance avant-gardiste aussi rare que précieuse tant elle est tour à tour prenante, évocatrice, inspirée et inspirante. Sur près d’une heure de musique, Roland Young expose le résultat de plusieurs années d’expériences musicales diverses ayant abouti à ce mélange de free jazz mâtiné d’un véritable esprit d’ouverture: drones bourdonnants, effets électroniques, projections de notes de musique désarticulées aux confins d’espaces où le bruit et le silence agissent de concerts… Composé et réalisé uniquement par ses soins, Roland Young expose sur « Isophonic Boogie Woogie » sa palette de multi-instrumentiste aussi à l’aise avec la clarinette (son instrument de prédilection) qu’avec un saxophone, un kalimba, diverses percussions ou même sa propre voix.
Chaque morceau de l’album se présente comme un véritable plaidoyer en faveur d’un éclectisme musical admirable; se forgeant chacun leur propre univers d’expression au sein duquel Roland Young expose une large palette de possibilités liées à l’instrument et au contexte propre à la composition. En témoigne cette ouverture via un ‘Crystal Motions’ au titre plus qu’évocateur. Roland Young y manie ce kalimba (appelé aussi « piano à pouces »; instrument originaire d’Afrique importé par les premiers esclaves sur le Nouveau Continent) au timbre clair comme le cristal qui entretient, plusieurs minutes durant, une fugue aérienne et captivante, soutenue par des effets de reverb qui vient soutenir davantage encore l’impression de se trouver au milieu d’une pièce tapissée de mirois qui réfléchiraient les notes de musique. Sur ce tapis sonore, ce sont carillons, saxophone alto et voix falsetto de Roland Young qui habillent les 15 minutes du morceau d’un sentiment d’une musique minimale dont l’expression riche et colorée se bâtit dans le minimalisme de la composition et du matériel utilisé.
Un dogme que l’on retrouve sur la globalité de ce « Isophonic Boogie Woogie » et qui pourrait s’énoncer de la sorte: dépassant rarement la poignée d’instruments sur chacun des morceaux, Roland Young explore avec une imagination sans bornes le vaste champ d’expression qui s’offre à lui en poussant au maximum les capacités physiquement limitées des outils utilisés. C’est son imagination qui porte les morceaux au-delà de ce qu’ils sont. C’est évidemment le cas sur ‘Row Land’ qui, d’un point de vue tout à fait pragmatique, ne devrait pas être autre chose qu’un peu moins de huit minutes d’une improvisation à la clarinette basse déformées par de subtiles filtres électroniques qui viennent accentuer son aspect rugueux, raclant le sol pour y puiser tout ce qu’elle peut d’âme et de sensations. Un semblant de formation d’un effet « wha-wha » et d’une reverb discrète par moments rend le morceau d’une grande justesse et totalement prenant si bien que l’on n’aurait pas rechigné à écouter un album entier d’improvisations de la sorte.
Mais c’est sans compter l’imagination débordante de Roland Young, son goût pour l’expérimentation qui aboutit à l’enregistrement d’une pièce-maîtresse telle que le ‘Velvet Dream’ qui clôt l’album. Un nouveau morceau à rallonge qui vient poser les bases d’un son véritablement aérien; et même plus que ça, complètement spatial et extra-terrestre où l’on retrouve cette clarinette-basse à l’aspect sonore encore plus modifié qu’auparavant, entre drone et improvisation lente et maitrisée, explosion mélodique brève et passages percussifs étranges. Un condensé d’imagination qui ferait rougir de honte les musiciens adeptes d’arrangements boursouflés et de superposition d’éléments en tous genres. Roland Young est un perfectionniste, sa musique est à son image: la matière sonore est chérie comme un matériau unique qu’il convient de travailler avec application sans la gâcher.
« Isophonic Boogie Woogie » est l’expression singulière d’un free jazz aussi bizarre que passionnant. Je pourrais me prendre à résumer l’album en un concept brumeux de fumiste journalistique du genre « space-free-minimalisme-drone afro-spirituel » pour évoquer en vous le besoin incontrôlable de vous porter acquéreur de cet objet. Mais je n’en ferais rien. J’ose espérer qu’en 2010, dix lignes de justification valent encore un peu mieux que quatre mots qui dissimulent un problème de matérialisation par écrit de sensations physiques bien réelles (car il ne s’agit que de ça). EM Records voit encore juste en ajoutant ce premier LP solo de Roland P. Young à son exemplaire catalogue éloigné des maniérismes propres aux entreprises de rééditions musicales par paquets de douze.
Je ne peux que vous encourager à vous procurer « Isophonic Boogie Woogie ». Surtout si vous n’êtes que peu féru de free jazz dans ce qu’il peut avoir de plus personnel et de plus singulier. Loin de s’avérer difficile à aborder, l’album est prenant dès les premières minutes et semble porteur d’un message qui me semble, vu de là où je suis, potentiellement universel. A la fois complexe et d’une simplicité enfantine, conceptuel mais aussi charnel. J’ai en tout cas la sensation étrange d’avoir compris un album de bout en bout, quelque soit le degré d’écoute que lui consacre. Ce genre de sensation qui n’intervient que très rarement et qui fait que, en dépit de sa qualité intrinsèque, le LP en question vous trotte dans la tête un bon moment et évoque, à chaque fois que vous y revenez, un ensemble de ressentis presque instinctifs; de l’ordre de ce qu’on peut ressentir lorsqu’on a le plaisir de se retrouver chez soi après une longue absence.
PS: dans la version rééditée par EM Records, « Isophonic Boogie Woogie » se voit affublé de deux morceaux bonus qui donnent à réfléchir sur la trajectoire musicale de Roland Young. Tout à fait dispensables, pour ne pas dire autre chose, ‘Magenta Sky’ et ‘Stillness’ n’ont plus rien à voir avec la créativité qui déborde des cinq autres parties de l’album en provenance de 1980. Enregistrés en 2004-2005, ces deux morceaux mettent à l’honneur un ersatz d‘ambient-jazz pour le moins mou et doucereux qui brosse l’oreille dans le sens du poil sans parvenir évoquer, ne serait-ce que pendant quelques secondes, la justesse du LP dans son état originel. Dommage.
PS 2: dans la foulée de la réédition de « Isophonic Boogie Woogie », en décembre dernier EM Records publiait « Istet Serenade »: album qui témoigne des enregistrements les plus récents de Roland Young. Je n’ai pas encore pris le temps de véritablement plonger la tête la première dans cet album mais les premières impressions laissées par les morceaux bonus présent sur « Isophonic Boogie Woogie » ne me donnent que moyennement envie de ternir l’image que je me fais de la musique de Roland Young. Enfin, et pour être tout à fait complet, je tenais à vous signaler l’existence de l’album « Escape: The Reconstruction Of Isophonic Boogie Woogie » par le musicien japonais Altz: une tentative de déconstruction et de reconstruction dans un contexte plus « contemporain » de l’album de Young au-delà de simples remixs. Le batteur de Boredoms, Muneomi Senju, a participé à l’entreprise. Je me demande ce que peut valoir ce disque. Une rencontre entre le Japon d’aujourd’hui et la Bay Area des années 70. A voir.
« Row Land »
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Superbe papier! Puis quelle claque! Encore une découverte pour moi qui me semble somptueuse. Ce Row Land est fabuleux, la manière de gérer une forme « d’espace », ce son qui devient par moment distant, sourd, répétitif mais pourtant différent, toujours captivant, cela donne salement envie d’écouter le reste. Top.
Merci Bishop.
Je suis certain que la totalité de l’album te plaira. Comme pour la plupart des personnes qui passent ici d’ailleurs. Procurez-vous ce « Isophonic Boogie Woogie », un album vraiment fascinant.