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Articlé publié le 28 fév 2010 par .

Classé dans Chroniques, Réflexions.

Love Cry Want, « Love Cry Want »

Mes préoccupations musicales du moment sont trahies par mes productions ici bas. Une affirmation qui semble se passer de toute explication tant elle relève, en surface, d’une logique pure et simple. Dans le détail, c’est loin d’être aussi évident. Pour quelqu’un qui passe le plus clair de son temps à écrire sur ce qu’il entend (et ce qu’il voit), c’est un réel handicap en ce sens qu’il est impossible d’aller réellement contre cette pulsion émise, à un tempo soutenu, par l’envie de baigner dans un univers sonore bien défini. De fait, et ce afin de constamment toucher du doigt au moins le majestueux, je me borne à suivre de viles envies en mettant de côté la volonté de rester un brin connecté à ce qui évolue en permanence autour de nous. Parce que les choses évoluent très vite; c’est un réel plaisir que de se laisser porter par les courants successifs parce que, plus que tout autre genre, la musique éveille des sensations liées à un esthétisme particulier quasi instantanées. Mais quand votre imaginaire vous ligote auprès de 4 ou 5 disques en particulier, il n’est plus possible de donner de l’oreille par ailleurs. Ainsi, n’ayant d’autre moyen pour exorciser cet envoûtement épuisant, je m’adonne au plaisir singulier de satisfaire à ma volonté première en dépit de toute autre résolution un brin plus raisonnable.

Comme vous avez pu le constater, ces derniers temps je reste très préoccupé par un environnement jazz quasi exclusif, sous quelque forme que ce soit. En vérité, plus que la temporalité, c’est l’esthétique qui me travaille en profondeur. C’est assez gênant pour un auditeur qui aime se surprendre lui-même et écouter dans la diagonale des « styles », sans considération particulière autre que celle des sensations provoquées, d’un environnement sonore qui suggère un univers musical personnel et singulier. Parce qu’inévitablement, j’éprouve ces derniers temps une répulsion à l’égard de toute autre forme musicale qui n’aurait pas, de près ou de loin, les allures d’une rythmique jazz (très libre ou non, d’ailleurs), des phases d’improvisations modales débridées, quelques envolées rythmiques complexes ou une poignée d’improvisations à couper le souffle. Alors je brode, je laisse passer l’orage et je me plonge dans ma collection de disques en essayant de porter à la surface quelques pièces qui me semblent dignes d’intérêt. Du moins, suffisamment singulières et malheureusement laissées un peu dans l’ombre pour diverses raisons. Je pourrais pousser le vice de la facilité jusqu’à évoquer un de ces disques essentiels publiés par les références incontournables de leur genre mais je garde l’aspiration de proposer quelque chose d’un peu différent afin de créer à partir de rien un propos utile à trois personnes, au minimum.

Ces bases étant posées, j’entre dans le vif du sujet et vous épargne une note uniquement composées d’interrogations auto-centrées. Puisque je ne peux me défaire de mon envie de lien avec quelque forme jazzistique que ce soit, je tente de me tromper moi-même en me proposant des œuvres hybrides, situées dans l’un ou l’autre de ces no-man’s land musicaux que l’on ne sait définir autrement que par une série d’adjectifs standardisés qui n’évoquent que trop rarement quelque élément d’originalité que ce soit. Parmi ces disques, je voudrais aujourd’hui aborder le cas de l’album « Love Cry Want » enregistré par le trio du même nom en 1972 et publié pour la première fois en CD en… 1997. A l’instar de son contenu, l’histoire du disque est un peu alambiquée. Alors je vais me fendre d’un peu de contexte pour bien cerner les choses.

Nous sommes donc en juin 1972, à Lafayette Park, en plein coeur de Washington D.C., à quelques emcablures de la Maison Blanche. Nixon est aux commandes du pays, embourbé en pleine guerre du Vietnam depuis 3 ans et secoué par de fortes contestations quant à l’engagement armé dans cette partie du monde. L’innocence et le « flower power » des 60′s ont coupé court suite au réveil brutal pour des Etats-Unis qui vont redécouvrir une société tiraillée entre une multitue d’aspirations sociales, politiques, culturelles. La même année, les Etats-Unis et l’URSS signent des accords bilatéraux de coopération dans divers domaines (dont le traité SALT 1 qui limite l’utilisation de missiles), le Club de Rome publie le fameux « Rapport Meadows » sur l’état des ressources dans le monde et Larry Young continue son petit bonhomme de chemin. Souvenez-vous de Larry Young: le jeune organiste, originaire de Newark, auréolé de sa présence sur le plus qu’aventureux « Bitches Brew » enregistré trois ans plus tôt, vient de quitter Tony Williams et son groupe Lifetime pour voler de ses propres ailes. Crédité sur le « Devotion » d’un des guitaristes les plus en vues du moment, John McLaughlin, Larry Young va faire fi de ce parcours prestigieux pour suivre un chemin singulier grâce auquel il fera la connaissance du batteur/clavier new-yorkais Joe Gallivan et du guitariste/bidouilleur de prototypes électroniques Nicholas. Réunis en trio, Larry & co engagent un percussionniste, Jimmy Molneiri, et filent à Lafayette Park, à côté de la Maison Blanche pour donner un concert qui sera capté à cette occasion.

Si l’environnement musical de l’époque baignait dans une créativité et une soif d’explosion des codes dans le milieu du jazz, c’est peu de dire que le quatuor baptisé Love Cry Want va proposer ce jour-là l’une des pièces les plus aventureuses et les plus singulières de son temps. Leader sur une poignée d’albums enregistrés pour Blue Note dans les années 60, Larry Young fréquente depuis la fin de la décennie écoulée la frange la plus avant-gardiste du jazz américain. L’expérience « Lifetime » puis celle auprès de Miles Davis auront révélé un jeu d’une rare puissance, évocateur et débridé qui peinait auparavant à trouver ses marques dans un cadre jazzistique plus standard, dans les canons esthétiques du puissant label à la note bleue. Le tournant des années 70 et l’avènement d’un jazz étiqueté « fusion » va révéler Larry Young au public, à lui-même peut-être aussi. A tel point que l’organiste n’hésite plus à faire sien les projets les plus dingues, enregistrer des jams en studio avec le bientôt disparu Jimi Hendrix ou rejoindre Nicholas et Joe Gallivan dans ce triumvirat allumé du cortex.

En 50 minutes d’improvisations ouvertes à tout ce qui se fait à l’époque et plus encore, Love Cry Want va recoller les morceaux d’une musique contemporaine hybride pour la faire éclater en fragments cent fois plus dispersés qu’auparavant. Armé de son orgue Hammond, Larry Young plaque d’entrée les premiers accords sur la rythmique binaire de ‘Peace’, en ouverture d’album et s’envole dès la première minute, pied au plancher. Dans son ascension vers les cimes musicales, Larry est rejoint par les effets électroniques et les riffs d’un prototype de guitare-synthé de Nicholas, ce dernier prenant à son compte l’utilisation d’un ring modulator, de modules à haute-tension et d’une gamme d’appareils à effets variés qui viennent accentuer encore davantage la sensation de ne plus toucher terre. L’ensemble est porté par la rythmique complètement free et folle de Joe Gallivan et Jimmy Molneiri pour 7 minutes d’improvisation à mi-chemin entre un jazz fusion déchainé et un rock parmi les tentations musicales les plus expérimentales de l’époque comme on n’en trouvait, en majeure partie, qu’en Allemagne à la même époque.

Les 6 morceaux de l’album sont singuliers car ils portent aux nues un style complètement en avance sur son temps, à mille lieux des timides ouvertures ici et là, rendant quasi obsolète les idées les plus folles de Miles et de Teo Macero en plein montage en studio. Larry Young et ses compères assurent peut-être là l’une des expériences les plus réussies en matière de fusion jazz/rock, une espèce de rêve publiquement exprimé par Miles Davis lorsqu’il affirma vouloir monter l’orchestre électrifié le plus puissant du monde et collaborer avec Jimi Hendrix à la création d’une musique qui fusionnerait les univers des deux géants de la musique contemporaine. « Love Cry Want » ramène sur scène une mutation d’un jazz en pleine connivence avec son côté le plus psychédélique, projeté dans l’espace par l’orgue interstellaire de Larry Young et les effets électroniques de Nicholas, les anneaux de sons synthétiques décuplant la puissance suggestive des jams. A l’image de l’incroyable ‘Ancient Place’ bariolé de sons électroniquement générés, de claviers tordus et de bourdonnements en tous genres. Ici et là, des roulements de caisse clair, une volée de percussions et des rifs agressifs. Un orage noir et contenu, qui se développe, implose puis prolifère à nouveau de manière anarchique mais ô combien prenante. Un peu plus et on aurait peine à imaginer que l’album ait vraiment été enregistré en ce jour de juin 1972.

Bien sûr, ce « Love Cry Want » porte l’inévitable défaut de son statut de « compilation de jams ». Si la cohérence globale des morceaux n’est pas toujours évidente à mettre en avant, si la portée d’ensemble de l’album peine à se hisser à la hauteur des albums de fusion les plus conceptuels et léchés, le quatuor tire de ces improvisations libérées des contingences stylistiques une fraîcheur inégalable, un « raw power » qui fulmine d’idées en tous genres; chaque musicien poussant ses acolytes à se dépasser, à aller chercher plus loin pour révéler des formes musicales abstraites, des bouts de mélodie, des cavalcades endiablées… Ailleurs, les jams peuvent parfois souffrir de creux inévitables, lorsque la pression chute brutalement, lorsqu’un cycle d’improvisations est suivi par un autre naissant. Le diktat de l’imagination rend les productions forcément moins homogènes. Mais c’est sûrement l’un des moyens les plus efficaces pour atteindre ponctuellement les sommets, oublier la forme et se laisser porter au-delà de l’acquis.

Moins brûlant et incandescent qu’un « Lawrence Of Newark », « Love Cry Want » est pourtant une oeuvre au moins aussi folle qui aura du attendre 25 ans pour pouvoir trouver preneur et être publié à faible exemplaire en CD. Une décision évidemment contestable mais compréhensible. Quel major, quel structure de l’époque aurait consenti à commercialiser un disque aussi peu identifiable, même trois décennies après sa confection? Par le plus grand des hasards, je tombai récemment sur l’annonce d’une réédition de l’album sous sa forme originale (agrémentée d’un nouvel artwork et d’un packaging classieux) mais en version LP cette fois-ci (évidemment, un format inédit puisque seule la version CD de 1997 existait à ce jour). Publié début janvier 2010 par le label Weird Forest Rec. à qui on doit aussi une réédition de l’excellent « Allegory Of Allergies » de mon groupe préféré de drone/noise/ambient, Emeralds, il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que le label se retrouve en rupture de stocks. Quelques exemplaires subsistent encore chez une poignée de distributeurs ici ou là. Mais ça risque de ne pas durer très longtemps. J’ai à peine eu le temps de me procurer ma copie que je voyais déjà le 2xLP prendre de la valeur sur certains sites de vente en ligne.

Je ne prends pas beaucoup de risques en affirmant que Love Cry Want est le projet le plus aventureux, le plus avant-gardiste, le plus défricheur de Larry Young. Il est surtout un disque qui correspond de manière épatante à la personnalité musicale de l’organiste, adepte des grands écarts stylistiques tout au long de sa carrière; depuis le style « Blue Note / Van Gelder » des années 60 jusqu’aux confins d’un jazz sous perfusion funk peu avant son décés en 1978. C’est un véritable plaisir que d’observer à quel point il est possible de pousser un instrument, la pratique que l’on peut en avoir, aussi loin; se faire violence soi-même pour dépasser des acquis maitrisés et se mettre en danger sciemment. Plus encore, pour l’auditeur curieux que je suis, c’est une satisfaction non-dissimulée de voir que l’Histoire de la musique est à réécrire sans cesse, même des décennies plus tard; que quoi qu’on fasse, il semble qu’il restera toujours dans un recoin sombre une pièce ou l’autre susceptible d’éclater au grand jour et de connaître, toutes proportions gardées, une véritable vie discographique à la rencontre d’un public potentiel qui fera une place sur son étagère au milieu de classiques largement reconnus et salués. Je ne doute pas que ceux d’entre vous auxquels je ressemble le plus tomberont sous le « juju », l’envoutement, des quinze minutes de l’ultime morceau du disque. Ou comment synthétiser en musique les passions et les vices humains les plus primaires, résumés en trois mots par le nom du groupe: Love Cry Want.

« Peace ( For Dakota & Jason) »

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One Comment

  1. Digital Mojo
    22 mars 2010

    Non mais écoutez ce disque, sérieusement. Sinon je me fâche pour de vrai.
    Lâchez le dernier truc hype bidon de mecs/nanas complètement sur la retenue ou le calcul et découvrez ce dont sont capables de musiciens ouverts à tout ce qui les entoure, sans autre arrière-pensée que celle de laisser parler le délire impro le plus dingue. Et écoutez ça fort, chez vous.

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