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Articlé publié le 08 avr 2010 par .

Classé dans Chroniques, Die kosmische Dauer.

The Universal Congress Of, « Joe Baiza & The Universal Congress Of » (1987)

Je n’ai jamais été un grand connaisseur de la musique punk en général. Sans éprouver une quelconque répulsion à l’égard du mouvement, il ne m’a jamais réellement attiré autrement que parce qu’il a engendré par la suite, à la toute fin des années 70 et durant les dix années qui suivirent, au moins. Comme la plupart, je suis pourtant aujourd’hui pétri d’un grand respect pour le travail effectué par le guitariste de Black Flag Greg Ginn et son désormais mythique label SST Records a qui l’on doit la publication de pléthores d’albums d’hardcore punk et de rock alternatif proposés par un large panel de groupes qui, pour certains d’entre eux, allaient devenir les références incontournables pour les générations suivantes: Black Flag, bien sûr, mais aussi Bad Brains, Hüsker Dü, les Minutemen, Saccharine Trust, Peat Puppets, Sonic Youth, Dinoseur Jr et bien d’autres. Je ne m’étendrai pas sur le sujet, d’autres l’on beaucoup mieux abordé que moi. Et puis je n’ai pas la légitimité d’avoir été un réel suiveur de la globalité de l’imposant catalogue du label que je n’ai réellement creusé avec application et intérêt que tout à fait récemment.

Au détour d’une recherche d’albums, je suis resté subjugué par l’une des orientations données au label à la fin des années 80 via une poignée de disques a priori assez éloignés de la frange « hardcore punk / alt rock » défendue bec et ongles par tous ces groupes signés sur le label californien. Alors que la plupart des artistes s’évertuaient à creuser dans cette veine avec la plus grande application, comme pour enfoncer le clou à coups de marteau-piqueur branché sur la ligne haute-tension la plus proche, SST Records décide d’explorer une voie annexe, beaucoup moins en vue à l’époque, toujours peu vantée aujourd’hui encore alors qu’elle fait partie des choix quasi visionnaires du label. En effet, au milieu des 80′s, qui aurait pris la peine de faire quelques pas en arrière et de venir interroger un passé jazz-rock/jazz fusion mixé à des tentations space-rock germaniques tel qu’elles étaient en vogue dans la première moitié des 70′s? Sans aucune espèce de doute, SST change légèrement son fusil d’épaule et l’on voit apparaître en 86-87 une poignée d’albums au feeling jazz beaucoup plus affirmé, où la tentation de fusion avec le rock le plus énergique est plus forte que jamais. Les improvisations à la guitare, les rythmiques évoluant entre binaire et ternaire enlevées ne font pas exceptions et sont intégrées de manière plus ou moins évidentes aux albums de Lawndale, Elliott Sharp, Always August, Semantics, Fred Frith & Henry Kaiser et j’en passe. SST succombe même à quelques tentations jazz très claires via, par exemple, le « Slide Of Hand » de Scott Colby où le maitre des lieux, en compagnie de Bruce Fowler, Henry Kaiser, Ben Clatworthy, s’adonne à une pratique toujours plus tournée vers l’improvisation jouée façon rock, une guitare en main, rehaussée par une poignée de cuivres et une section rythmique à l’avenant.

1987 toujours, SST attribue la référence numéro 109 à un nouveau projet mené par le guitariste Joe Baiza. Membre éminent de Saccharine Trust, du super-groupe éphémère October Faction (qui rassemble quelques figures incontournables du label réunies deux fois à l’occasion d’un jam puis de sessions studios solo rassemblées pour former « The Second Factionalization » en 1986), Joe Baiza est un guitariste aussi à l’aise sur les terrains primaires du punk rock le plus énervé que ceux de l’improvisation jazz la plus inspirée. Ainsi, c’est en fondant en 1987 le projet « The Universal Congress Of » que Joe Baiza va laisser libre cours à cette deuxième casquette de jazzman chevronné en réunissant autour de lui Mike Demers à la basse, Paul Uriaz en seconde guitare et le batteur/percussionniste/futur artiste et gestionnaire du label Cut Jason Kahn. De ce trio va naître, lors d’une session d’enregistrement programmée pour le 30 mai 1986, un long jam de 35 minutes découpé par la suite en trois morceaux qui donneront naissance l’année suivante au premier LP du groupe justement intitulé « Joe Baiza & The Universal Congress Of ».

Lorsque l’album est enregistré, le groupe n’est pas encore réellement officialisé et le LP ne sortira, en premier lieu, qu’en tant qu’album solo de Joe Baiza. A dire vrai, « Joe Biaza & The Universal Congress Of » correspond en partie à une pratique musicale que Joe développe au sein de Saccharine Trust depuis le tout début des années 80. Son ouverture au jazz restera toujours planquée derrière une influence prog rock claire et nette couplée à des rythmes funk exaltés au possible. Mais la touche jazz avant-gardiste qui rend les albums de Saccharine Trust si particulier est bien présente et fait partie intégrante de l’environnement, au milieu des riffs nerveux, des cris et d’une violence musicale poussée son extrême. En 1987, Baiza s’en va explorer plus en avant ces idées d’improvisations à la guitare, de mélange des genres assumé.

De cette démarche vont naître trois morceaux. Parmi ceux-là, ‘Certain Way’ reste la figure de proue du LP. Longue de près de 19 minutes, cette première partie de l’album rassemble tout ce qui caractérise l’identité de Joe Baiza. Tout prend vie au milieu d’un maelstrom musical délicat et cosmique, où s’entrecroisent les reverbs, quelques bruits de toms, des cordes frottées qui vont se perdre dans l’écho, un gémissement musical, une idée qui prend vie. L’errance dure 5 ou 6 minutes, à peine, l’ordre cosmologique semble se mettre en place avec application, une guitare plaintive prend la première le devant de la scène où se joue cette représentation perdue dans un environnement musical vaporeux et aérien. Puis les choses se mettent en place, peu à peu une charley se fait naissante, la basse envoie ses lignes rythmiques accrocheuses, les guitares de Joe Baiza et Paul Uriaz s’entremêlent, se croisent dans de longues trajectoires avant de prendre le train en marche, de s’aligner sur la rythmique bien calée par Jason Kahn et Mike Demers. Et nous voici en orbite contrôlée autour d’une planète quelconque. Un feeling jazz-rock qui monte en puissance, la composition de l’ensemble devient plus énergique, chaque instrument s’octroie une marge de manœuvre et déborde du cadre originel, on alterne les soli, on se succède, se chevauche parfois parce qu’on ne peut contenir tout ce qui doit être éjecté de l’instrument et du cerveau, les musiciens arrivent à vitesse de croisière.

Ils décident alors d’en remettre une couche, de pousser l’incandescence pour commencer à atteindre les alentours, ça crépite et ça s’embrase, Joe Baiza est en roue libre, le jam bat son plein. On se croirait revenu aux temps des premiers Amon Duul par moments, l’électricité en plus. Mais ça ne dure plus, le feu s’éteint comme il est arrivé, les guitaristes restent seuls, égarés au milieu de cette intensité. Ils tentent en vain de maintenir la chaleur, de la communiquer à ce qui ne les entoure plus mais c’est terminé, l’instant est passé. Revoilà le temps suspendu, Joe Baiza erre seul dans cet espace infini, les notes qu’il expulse avec application de son instrument s’éparpillent et ne trouvent de résonance que dans l’accompagnement délicat de Paul Uriaz qui le double parfois comme pour soutenir la progression harmonique du leader. Mais bientôt, l’électricité est invoquée une deuxième fois, l’étincelle puis la première petite flamme, à peine existante mais pourtant là, bien là, sous nos yeux. En vain… Avant que ‘Certain Way (Continued)’ prenne le relais et porte le quatuor dans un espace plus proche des considérations rock originelles. Un feeling métal affirmé, la guitare se fait distorsions, la batterie plus présent et s’octroie même un passage en duo avec la basse avant que ne réapparaissent les cordes de Baiza et Uriaz.

L’ensemble se déploie comme un cheminement ponctué de climax et de points bas. L’auditeur est tour à tour convié à partager le besoin des musiciens de ne pas trop en dire, de ne pas trop en faire avant d’exulter complètement et de vider les batteries chargées lors du passages précédent. La jam session évolue sous forme de courbes tour à tour ascendantes puis descendantes. Un cycle quasi naturel qui prend sa place au cœur de la musique de Joe Baiza. S’il n’est pas considéré par beaucoup comme l’album le plus représentatif du jazz fusion défendu par The Universal Congress Of c’est parce que Baiza et sa troupe emprunteront des voies différentes pour succéder à ce premier LP. Terminés les passages méditatifs et spatiaux, terminées les jams « kraut » qui fourmillent d’idées, où rien n’est parfaitement en place, tout est un peu bancal et parfois hasardeux, où l’instant T est préféré à la prise de recul. En 88, « Prosperous And Qualified » offre un visage différent d’un groupe désormais élargi puisqu’il inclut, en plus de Joe et Jason Kahn toujours derrière sa batterie, une section de cuivres composées de deux saxos ténors (Steve Moss et Lynn Johnston), d’un atlo (Jacob Cohn), d’un baryton et d’une clarinette (tenus par Johnston), d’un nouveau bassiste et surtout…d’incursions vocales par Baiza et Moss. L’ambiance jazz-rock se rapproche davantage d’un feeling funk assumé, d’un format « chanson » plus clair tout en rognant forcément un peu sur le degré d’improvisation et d’initiative des musiciens  (et de Joe Baiza en premier lieu). Le tout tombe dans une ambiance faussement jazz qui n’est pas mauvaise en soi, qui dévoile d’ailleurs des choses intéressants, simplement différente de ce premier LP qui dénote dans l’univers de SST Records. Certains diront que la deuxième mouture de The Universal Congress Of s’attardait davantage sur la substance que sur la pose « impro/jam » des débuts. A mon sens, « Joe Baiza & The Universal Congress Of » est un album bien trop dénigré et qui reste l’une des meilleurs manifestations de ce que pouvait être le label SST et les artistes signés dessus; au-delà du crédo « punk hardcore » et de la violence brute présentée sans ménagement. En 1987, l’initiative semblait trop éloignée des sucés de l’époque pour que Joe Baiza puisse réellement défendre cette vision des choses.

Avec le recul, la réhabilitation d’une bonne partie de la musique des années 70 et surtout de l’héritage électrique de Miles Davis (considéré aujourd’hui comme l’un des accomplissements musicaux les plus importants de la seconde moitié du XXème siècle; ce qui était loin d’être le cas à l’époque), « Joe Baiza & The Universal Congress Of » est un album envoutant, prenant et qui ne manquera pas d’hypnotiser un grand nombre d’auditeur auparavant un peu réticent à l’idée de sortir des sentiers battus et de démonter quelques chapelles. A demi-mots, Joe Baiza se revendique des explorations musicales de Miles à travers ce LP et implique une large gamme d’influences dans ce qu’il enregistrera ce jour-là avec ses 3 comparses tout en prêtant allégeance à la fois à la musique des années 70 et à ce qui l’entoure à ce moment-là, au cœur des années 80. Quand on sait à quel point aujourd’hui tout ce qui comporte le terme « psyché » fait un carton un peu partout dans le monde occidental, je m’étonne que cet album ne fasse pas encore parti d’une liste de « fausses perles rares inconnues » a.k.a. ces albums présentés comme « mythiques » parce que passés sous silence au moment de leur sortie (à tort pour ce qui nous concerne ici) tout en proposant une musique qui regardait loin devant. Je vous recommande de toute façon l’écoute prolongée de « Joe Baiza & The Universal Congress Of », qui que vous soyez et quelque soit l’endroit d’où vous venez.

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