Substance-M.net

Infos

Articlé publié le 14 avr 2010 par .

Classé dans Chroniques.

L’Age D’Or: Trajectoire d’une Pop Allemande.

Berlin, Berlin, Berlin, la musique allemande ne se résume heureusement pas à cette métropole malgré sa taille, son influence notable et toutes mes élucubrations à son propos. Aujourd’hui, on va se pencher sur un label non berlinois, l’Age d’Or, qui malgré son nom français a réussi à mettre en valeur une certaine idée de la pop allemande… Mais avant tout petit détour sur une carte du pays.

Un peu de géographie.

Berlin est de loin la plus grande ville d’Allemagne, 3,5 millions d’âmes, mais elle n’a rien de comparable à l’abîme qu’est la région parisienne. Des régions aussi peuplées, voir beaucoup plus peuplés, et économiquement plus vigoureuses existent. Fait de la division du pays, du fédéralisme, et d’une longue histoire non centralisée, l’Allemagne se découpe en régions différentes et plus ou moins indépendantes. la Ruhr, la Bavière etc… Musicalement, cela crée des pôles qui ne dépendent pas toujours de Berlin, bien que cette ville reste un pilier,  un pilier parfois plus international que national. Prenons l’exemple du Krautrock, si certains groupes venaient de Berlin Ouest, Ash Ra Tempel ou Edgar Froese, la zone d’activité se concentrait surtout autour de la Ruhr. Can venait de Cologne, Kraftwerk, Neu ! de Dusseldörf. De même s’il est probable que Berlin soit d’une certaine manière la capitale européenne de la musique électronique, un label comme Kompakt fut fondé à Cologne avec son lot de groupes originaires de la région.

Il serait certes stupide de limiter les perspectives musicales à des données géographiques, d’autant qu’un mouvement comme le rock allemand des 70 ou un label comme Kompakt ont de par leur nature une ambition à défricher, à croiser les influences et les parcours mais cela reste une donnée intéressante. Cela permet de visualiser une Allemagne « multipolaire » où nécessairement la deuxième ville du pays jouer un rôle, on parle d’Hambourg là.

Hambourg, vis ma pop !

Je n’ai pas vu Soul Kitchen le dernier film de Fatih Akin, mais il y avait a priori cet esprit relax qui se dégageait du film avec une histoire qui montrait ce qu’était cette ville entre les quartiers chauds et/ou branchés, St. Pauli, et cet immense élan vers une modernité parfois trop aseptisée. C’est ici qu’en 1986, Carol von Rautenkranz et Pascal Fuhlbrügge commencent à organiser des concerts. Ils fondent en 88 l’Age d’Or, et en 1994 la division électronique Ladomat2000. En arrivant à Berlin, je connaissais de nombreux groupes allemands, que ce soit en musique électronique, en rock planant, ou même en pop-rock (Die Ärzte, Die Toten Hosen) parfois un peu plus ennuyeuse (Sportfreunde Stiller, Wir sind Helden) pourtant je ne connaissais presque personne de ce label. Un de mes colocataires ayant de nombreux disques, je les écoutai activement. Die Sterne, Tocotronic, Fink, Die Goldenen Zitronen… Je fus légèrement déçu lors de cette première approche. Étant un fan absolu de « kautrock » ou même des pérégrinations industrielles d’Einstürzende Neubauten je trouvais tous ces groupes trop propres sur eux, trop « faciles ».

C’est que justement l’ambition du label l’Age D’Or était d’aider des groupes pops, principalement ceux qui chantaient en allemand. Le label émergeait après le déclin de la Neue Deutsche Welle, La New-Wave allemande, bien que ce terme ne désigne pas grand-chose. La liste Wikipedia par exemple arrive à aligner Nena avec Neubauten, D.A.F. ou Holger Hiller, mélange explosif s’il en est mais peu cohérent. Néanmoins la plupart de ces groupes de cette période (et ceci est peut-être le seul véritable critère commun) avaient disparu ou s’étaient retrouvés chez des majors, ce qui laissait le champ libre à des petits labels exsangue et marquait véritablement une « étape » dans l’univers musical allemand. Il y avait un vide, un vide que l’Age D’Or allait chercher à combler.

L’Age D’Or, un son ?

Il serait difficile de fixer une tendance musicale au label, quoiqu’on en dise. Hormis cette volonté de cultiver la parole en Allemand, à la différence du rock des 70s qui employait constamment l’anglais, musicalement on avait souvent une forme de Funk-Rock, ou Funk-Punk, à l’image de HUAH ! ou d’autres. Si pendant longtemps L’Age D’Or a incarné une forme «  d’école d’Hambourg » qui dépassait la New-Wave avec les deux groupes phares que furent Die Sterne et Tocotronic, le label s’est toujours défendu de cette étiquette malgré quelques compilations comme « Dies ist Hamburg (nicht Boston) » qui ouvrait les hostilités en 89. En 2003,  on pouvait lire :

Il n’y a pas et il n’y a jamais eu un « son l’âge d’or », et cependant il y a quelque chose que les groupes ont tous en commun un certain jenesaisquoi (mot en français). Est-ce dans l’attitude ? Leur position provocante ? Vous ferriez mieux de chercher de la contemplation ailleurs, une soirée avec L’Age d’Or concerne plus le fait d’aller de l’avant. Ce qui n’empêche pas d’avoir certaines pages comme celle-ci.

Quand on lui demande « à quoi ressemble un groupe typique de l’Age d’Or » Carol von Rautenkranz confirme cette idée dans une courte interview en  affirmant que ce groupe ne devait pas avoir un son « plat », prévisible mais qu’au contraire il devait susciter du plaisir et de l’émerveillement. L’histoire de ce label fut surtout celle d’une occasion, comme à Manchester à la même époque, une occasion de regrouper des gens créatifs avec des idées similaires et le même objectif.

Il y a une certaine forme de naïveté dans ces propos, mais maintenant je perçois cette signature du label, cette forme de fragilité pop, cette idée aussi du Coolness comme dirait Parker Lewis (je regarde ce que je veux !), avec quelques relents punk de gauche Fickt Das System de Die Sterne qui fit scandale en 1994 ou le titre de l’album de Huah ! Scheiß Kapitalismus. Il faut dire qu’après des débuts prometteurs en terme de critique, le label vendait peu de disques, ils avaient du alors s’affilier pour quelques années avec Polydor en 1991 ce qui ne plaisait pas complètement aux artiste de la maison, on comprend.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Le label connu plusieurs vagues d’artistes et toujours des difficultés financières. Pour se diversifier et explorer d’autres horizons ils ouvrirent donc Ladomat2000 en 94. Cette division amena la touche électronique nécessaire et on y vit évoluer des artistes comme Turner, Sensorama, Egoexpress. Il y eut aussi quelques rares disques avec les plus connus Miss Kittin et Lawrence.

1988-2003 : L’âge d’or.

Une des manières de marquer cette communion et l’identité forte de ce label fut la profusion des compilations. Les tours d’horizon se firent à intervalle régulier, jouant sur les noms et les atmosphères comme sur ce Musik Für Junge Leute (« musique pour jeunes gens »), ou le plus improbable Sauerkraut Nicht Sushi (Let’s Forget All About This…). Pour être honnête je ne connais pas tous les disques du label, pas plus que tous les groupes. Pour ce texte j’ai préféré me limiter à deux compilations à la fois emblématique et testamentaire, qui sortirent toutes les deux en 2003, Yubel Lado, 15 Jahre l’âge d’or, et le bien nommé Wir (nous).

Le premier, qui vint fêter les 15 ans du label, a réussi à s’inscrire dans mon top 10 des pochettes les plus horribles de tous les temps. A  vouloir être cool, ils sont là allés beaucoup trop loin, il faut présumer qu’il s’agit d’ironie, mais ce n’est pas suffisant pour justifier une telle laideur. Néanmoins la compilation propose un bon panorama des productions du label à cette époque, le punk rock moyennement inspiré de Spillsbury sur Kurz Vor Vier plus agréable (et calme) avec Die Sterne et The Robocop Kraus. Forcément il y a une belle place à ceux qui firent le label, et pour une pop généreuse mais parfois trop agressive ou un peu maladroite comme sur le Bad News Entertainment de Stella. Si la compilation n’aligne pas toujours les réussites elle transmet cette atmosphère, le doux Balance Ballet d’Arne Zank, ce terrain où il était possible d’élaborer une pop riche, sans forcément aller plus loin. Il y a toujours un peu d’anarchie bravache, de revendications avec humour, car dans le fond il faut bien faire avec le monde, au moins agissons avec le sourire, Ich Bin Kein Ignorant, Ich Bin Kein Idiot (Superfunk).

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Wir est probablement la compilation la plus intéressante des deux car ce fut la seule compilation réunissant l’âge d’or et Ladomat, avec des « masterpieces » des trois années précédentes. On peut déjà y constater que l’anglais a tout de même repris de la place, mais sans pour autant phagocyter l’allemand. On est loin des ambiances paranoïaques de la Francophonie et il n’avait jamais été question d’exclure l’anglais de ce rapport à la pop, le tout d’ailleurs peut s’inscrire parfaitement ensemble comme dans le « hit » Hi Freaks de Tocotronic.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Un morceau que j’aime aussi beaucoup est ce Pop Life de Jan Gazzara. Rien de spectaculaire mais tout sonne juste, parfaitement à sa place, cette électronique douce et cette voix distante. On ne peut malheureusement pas en dire autant de toutes les chansons de son album I’ve Come To See You Once Again (2002) que je viens d’acquérir et qui est souvent bancal que ce soit sur les paroles ou sur la musique. L’influence Ladomat, même par des groupes qui ne sont qu’affiliés de loin, se fait assez sentir sur ce Wir avec des remixs de Miss Kittin & the Hacker, de Lawrence, le Justus Köhncke qui n’avait pas encore explosé mais qui était déjà chez Kompakt. Encore une fois, de l’humour et de l’ironie parfois réussi parfois totalement bancal comme sur Bizarre love triangle pour une « Commercial Breakup ». Dans les années 2000, le tout est peut-être beaucoup plus commun qu’auparavant même s’il reste cet esprit savoureux.

Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.

Depuis 2003: le déclin.

Ce que montrent ces deux compilations, c’est qu’à défaut d’avoir inventé un genre comme le dit un peu facilement cette rétrospective, l’Age d’Or avait un style, une identité et une origine bien que les cartes commençaient à se brouiller. Le départ de Tocotronic pour d’autres cieux, Universal, a du définitivement mettre le bazar dans les finances mais c’est plus probablement la multiplication des labels, et l’explosion d’Internet qui a fini de plonger l’Age d’Or dans le rouge. En 2003 les voyants semblaient au vert, en 2007 alors que certains groupes incarnaient une nouvelle vague comme Die Aeronauten ils déposaient le bilan…. mais le cadavre bouge encore un peu. Ils sembleraient qu’il existe encore des gens motivés par ce projet et que tout ne soit pas terminé… Mais y-t-il encore une place pour ce label symbolique des années 90 et plus spécifiquement d’Hambourg ? Rien n’est moins sûr…

Pour conclure, même s’il y aurait probablement beaucoup d’autres choses à dire, ce label a incarné une période de transition dans l’histoire de la pop allemande et une certaine idée de la musique et à cet égard là il mérite qu’on se penche sur tous les disques qu’il a produit et édité. On reviendra peut-être à l’occasion plus longuement sur quelques groupes, surtout Tocotronic (petit lien:  arte), mais vous avez eu votre dose de groupes allemands…pour le moment…

8 commentaires

  1. Digital Mojo
    14 avril 2010

    Je découvre et j’apprécie. « Ich Bin Kein Ignorant » est un bon hit pop comme il faut. Je vais jeter une oreille aux compils dont il est question.

  2. Digital Mojo
    14 avril 2010

    Sinon un bon papier, Bibish.

  3. Benjamin F
    15 avril 2010

    Très bon article qui donne l’occasion de se replonger dans certains groupes un peu oubliés (même si certains albums ont un peu mal vieilli…)

  4. POP
    16 avril 2010

    La pop allemande connais pas trop, pour moi le genre musical lié à l’Allemagne et faisant office d’une des plus grandes références c’est le krautrock, à mon goût biensûr. Sinon sacrément efficace le dernier morceau « pop life ». Addict !
    Sympa aussi la pochette de Huah!

  5. Bishop
    17 avril 2010

    Benjamin tu connaissais ces groupes?

    Sinon « Pop », le Kraut c’est quand même souvent supérieur musicalement, comparé à l’époque, mais il ne faut pas bouder les plaisirs plus direct, content que Pop life te plait je suis assez accro de cette chanson.

  6. Benjamin F
    20 avril 2010

    Non je ne connais évidemment pas l’intégralité des groupes cités ici, mais j’avais suivi Tocotronic et Die Sterne. Et puis bien sûr, comme tout le monde, je connais, The Robocop Kraus (et Miss Kittin & co pour les remix). Après j’avais jamais entendu parlé des compiles… Sinon il y avait aussi Blumfeld dont tu ne parles pas ici :)

  7. Bishop
    21 avril 2010

    Même si Blumfeld a été un des groupes importants des années 90, il n’a jamais été dans ce label c’est pourquoi je n’en ai pas parlé. Cela faisait déjà assez de teutons :p

  8. Benjamin F
    21 avril 2010

    Ah au temps pour moi, je croyais. Association un peu trop rapide :)

Laisser un commentaire