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Articlé publié le 19 avr 2010 par .

Classé dans Chroniques.

Octavius, « Laws »

Depuis sa dernière apparition via « Audio Noir », album instrumental exemplaire publié en 2003 par Mush Records, Octavius a disparu quasi complètement de la circulation; au point de plonger sa poignée de faits d’armes discographiques dans les limbes « worldwidewebiennes » jusqu’à en oublier le talent intrinsèque du musicien. La poignée d’ esprits tournés vers l’univers singuliers de ce Californien pure souche ont sûrement gardé à l’esprit sa collaboration avec 4AM en 2000 via un « Electric Third Rail » alors au cœur des préoccupations qui agitaient la scène underground d’un hip-hop en pleine ébullition. Un album soumis au diktat d’une électricité omnisciente, une ambiance sous haute-tension au sein de laquelle allait naître un maelström musical noir et dense, enveloppant et invasif. Exercice resté à ce jour singulier dans la très courte discographie de William Marshall, « Electric Third Rail » présentait pourtant un premier visage long format séduisant pour un Octavius qui n’hésitait pas à aller puiser dans tout ce qui l’avait façonné, en compagnie de 4AM, dans un effort de synthèse et de digestion permettant la création de ce carcan sonore qui servirait à accueillir à beats ouverts le rap halluciné du musicien.

L’univers d’Octavius est inamical au possible. La nuance est rarement la bienvenue, Octavius agit dans l’extrême à l’envie. Lorsqu’il compose un album instrumental, c’est « Audio Noir » qu’il balance dans les bacs. Il compose un hip-hop déformé et détruit par une tentation noise jamais contenue, toujours assumée, juste façonnée comme il faut pour entrer dans un schéma acceptable. Derrière, on sent pourtant le besoin de dépasser cet univers restrictif pour s’ouvrir à des panoramas gris, hétérogènes,  à l’horizon lointain et quasi invisible. Dernier effort de concrétisation discographique à ce jour, sans quelque explication que ce soit Octavius entame alors un hiatus discographique long de 7 années. Le genre de disparition insidieuse, délicate, qui nous ferait presque oublier l’existence musicale d’un artiste. Dans le feutré, son nom n’est plus synonyme de rien sur le Web. On en vient à parcourir ses deux disques comme des reliquats d’une époque disparue, des one-shots singuliers qui n’auront pour autre témoignage que celui transmis par la poignée de cortex marqués par la musique qu’ils contiennent, tout au plus.

La magie « des internets » reste pourtant cette capacité, en deux clics, à compresser le temps, cette ligne que l’esprit humain conçoit comme rectiligne et à sens unique, pour en réduire l’espace entre deux points. Pour Octavius, la publication en ce début 2010 d’un nouvel album pour le moins inattendu,  baptisé « Laws », renvoie l’auditeur à 2003 et à ce dernier acte discographique du musicien comme s’il s’agissait d’une expression artistique tout à coup si proche, si neuve. On en vient à remettre les choses en perspective pour aborder ces 9 nouveaux morceaux comme une continuité alors qu’il s’agit simplement d’une évidente rupture. Si le style Octavius est toujours là,  ce petit quelque chose que l’on sent se faufiler derrière chaque pulsation du beat, derrière chaque murmure du créateur, l’ambiance générale s’est largement ouverte, l’arrière-plan musical est bien plus dilaté qu’il ne l’a jamais été. En pleine résurgence de divers mouvements « new wave », Octavius s’est inscrit dans une logique quasi identique en se portant en opposition totale. Pour lui, « Laws » sera cet album conceptuel, où le mot « artistique » n’est pas un terme mais une manière de composer qui dépasse la satisfaction d’un hit accrocheur. Tout est à l’avenant; depuis la musique jusqu’au livret digital soigneusement réalisé.

L’équipement est pour le moins classique: quelques breakbeats épars et une flopée de synthés en tous genres qui vont permettre à Octavius de peindre ces paysages glacés où le zéro absolu ne semble plus très loin, figeant pratiquement la moindre particule élémentaire à tout jamais. Ne subsistent que les murmures  numériquement modifiés du musicien, un susurrement angoissant qui vient gratter le tympan pour y déverser une série de textes abscons, au message évasif et jamais réellement fixé, à limite de l’intelligible la plupart du temps (‘Apartments’), rendant l’ensemble encore plus difficile à cerner. « Laws » est un acte musical sans concession pour lequel Octavius a délaissé les simples espaces hip-hop pour intégrer tout ce qu’il aura entrevu comme élément composant son univers. Aujourd’hui, l’élément déterminant reste cette posture art-rock évidente, n’hésitant pas à se fendre d’une révérence évidente aux passages les plus noirs d’un glam « bowiesque » aussi peu pop que possible (en témoigne la pochette de l’album) mais à la pulsation de vie claire et nette.

« Laws » agit via un faux-rythme permanent, diamétralement opposé à l’image de rigueur et d’intransigeance qui émane de l’album à la première écoute. En fait, si l’on exclut cette patine qui ne peut tout à fait tromper sur l’endroit où l’on se trouve, le décor semble mouvant, chaque morceau se compose autour d’une réalité propre où la voix du musicien reste l’une des seules récurrences. Octavius fait étalage d’une palette où les nuances de gris sont légions, un gris synthétique où n’affleure à la surface de ce liquide musical qu’une poignée de samples d’instruments plus traditionnels rendant une once de luminosité à l’ensemble sans jamais réellement faire oublier l’humeur générale de l’album.

Au vu des éléments précédemment développés, on comprend vite que plonger dans « Laws » reste une initiative délicate, forcément couronnée d’insuccès car soumise au bon-vouloir de la formule sans concession du musicien. Plus qu’une réelle violence, c’est la symbolique de la composition très personnelle de l’album qui rend le tout difficile à appréhender pour l’auditeur. Sûrement l’un des plus gros défauts de ce nouvel opus d’Octavius. Si par moments on semble tirer du lot quelques manifestations bien trouvées, des passages prenants, hypnotiques ou évocateurs, l’écoute va demander une attention particulière, un besoin réel d’éprouver l’univers d’Octavius avant de pouvoir s’y fondre en partie ou complètement. A l’heure où le zapping musical reste une valeur sûre, il n’est pas certain que ce choix d’une « anti-pop » au sens strict du terme soit celui de la facilité, à bien des égards. Mais Octavius est un musicien singulier. Et sans chercher à faire la différence en étant irrémédiablement différent, il donne naissance à une série de brouillons plus ou moins aboutis qui pourraient servir de base évidente à une suite que l’on imagine excitante.

Pour peu qu’il parvienne à synthétiser tout ou partie de ce qu’il expose sur « Laws », il semble qu’il tienne là une refonte satisfaisante de son approche musicale via quelques actes de composition réussis (‘O, How I Have Sinned’, le single ‘Liars & Thieves’, ‘…Of Mask And Money’, ‘Erras, Errors, Heiress’) qui pourraient servir de base à la suite de ses péripéties discographiques. A moins qu’il ne décide, une nouvelle fois, de lentement s’effacer du Web derrière ces quelques reliquats de musique pour réapparaître sous une nouvelle forme dans le futur. Une possibilité qui semble, pour le moment, loin de se réaliser puisque Octavius s’investit depuis l’année passée dans une toute nouvelle petite structure baptisée CNTRL Limited, disquaire/label à l’existence encore peu établie qui devrait servir à recevoir les productions et à faire la promotion d’artistes afro-américains avant-gardistes. Tout en espérant que l’ensemble ne reste pas lettre morte, il est satisfaisant de constater que l’existence sur le Web offre une approche singulière pour l’artiste qui n’agit qu’à micro-échelle. Le temps n’a plus une valeur universelle puisqu’il restera toujours un ou deux veilleurs de nuit pour faire circuler l’information, dans une dimension plus que réduite certes mais qui n’est possible que lorsque l’on parle du Web aujourd’hui (je ne vous fais pas l’affront d’entamer une comparaison avec le fonctionnement de l’enregistrement commercial).

Ainsi, « Laws » n’est disponible qu’en version digitale malheureusement via la page Bandcamp d’Octavius (http://www.octaviusnet.com) sur laquelle vous pourrez parcourir une première fois l’album en version streaming avant de vous convaincre d’investir une poignée d’euros. Pour ma part, je me repasse une nouvelle fois les presque 8 minutes de ‘CCC CCC’ et vous laisse sur, je l’espère, l’envie de découvrir plus en profondeur la musique d’Octavius et surtout les promesses qu’elle suscite pour d’hypothétiques futures publications. A suivre?

15 commentaires

  1. Bishop
    19 avril 2010

    J’ai l’impression qu’en ce moment Bandcamp prend de plus en plus de place, ce qui est une bonne chose comparée à Myspace. Sinon Cool comme chro, puis cela nous relance, je vais voir cela sur sa page.

  2. Digital Mojo
    19 avril 2010

    Le plus de Bandcamp, outre une interface super légère et pratique, c’est d’avoir intégré un système de paiement qui permet en deux clics de récupérer un album. Chose qui n’a jamais été intégré à Myspace (et son horrible interface hyper lourde, son lecteur instable et son design passé de mode). Par contre je crois qu’il n’y a pas encore de fonction de recherche poussée sur Bandcamp. Du coup, pour dénicher un mec sans connaître son nom, c’est quasi impossible.

    Sinon ouai on reprend doucement, ça fait du bien une petite pause de temps en temps.

    Ecoutez « Laws ».

  3. Josephine
    20 avril 2010

    Octavius is such an important artist. Is anyone able to provide or direct me toward an English translation of this review.

  4. Digital Mojo
    20 avril 2010

    Sorry Josephine, my english is not as good as my french can be (and my french is damn good). Just try an online translation like this one:
    http://translate.google.com/translate?u=http://www.substance-m.net/?p=1825&&hl=fr&ie=UTF-8&sl=fr&tl=en

  5. Benjamin F
    20 avril 2010

    Puisses-tu dire vrai sur les hypothétiques futures publications…

  6. Benjamin F
    20 avril 2010

    Suite à mon com et à ma première écoute hier, je suis entrain de le réécouter une deuxième fois là, c’est définitivement un super disque. J’espère vraiment qu’il n’en restera pas là. Encore merci pour la découverte ! :)

  7. Josephine
    20 avril 2010

    Merci pour la recommandation.

  8. faab
    22 avril 2010

    oh putain! je ne pensais pas que ce type referait surface un jour. ses albums précédents m’ont vraiment marqué, et à première vue ça a toujours l’air aussi frappadingue. merci pour la chronique en tout cas!

  9. Digital Mojo
    22 avril 2010

    Merci Faab pour le retour. J’ai été aussi surpris que toi en apprenant qu’il sortait un nouvel album. Et c’est toujours aussi prenant que les précédents, plus encore peut-être car il y a ajouté un degré de personnalisation qui n’était que partiel dans ses premières sorties et qui commence à prendre une forme intéressante aujourd’hui.

  10. faab
    22 avril 2010

    fin de la première écoute: j’achète!

  11. lazercitymedia
    24 avril 2010

    « Laws » is coming out on CD and LP on April 27th! Please contact lazercitymedia@gmail.com for more information….Very engaging review, from what I can understand through Google :)

  12. Digital Mojo
    24 avril 2010

    Really good news. And thanks for the twit’ about the article. ;)
    Where both physical formats will be available?

  13. Digital Mojo
    24 avril 2010

    Really good news. And thanks for the twit’ about the article. ;)
    Where will they be both available?

  14. lazercitymedia
    27 avril 2010

    Still working out distribution, email directly at info@octaviusnet.com…we will post all the details soon!

  15. Arno
    18 juin 2010

    A la rencontre de l’ambient, du triphop et de l’expérimentale… Assez éprouvant! C’est effectivement un choix radical que ce compositeur a fait… à l’auditeur de faire aussi ce choix radical de se faire souffrance durant de multiples écoutes pour en percer les secrets… après une brève écoute, je pense que ca en vaut la peine… néanmoins, comme tu le souligne : « il donne naissance à une série de brouillons plus ou moins aboutis qui pourraient servir de base évidente à une suite que l’on imagine excitante »…

    quid du nouvel album????

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