En provenance de Brooklyn, N.Y.C., le trio Sightings agite depuis une décennie désormais une formule à l’allure simplement radicale: un alliage habile composé d’un punk hardcore dur comme l’acier, de larges balafres noise éructées par les guitares de Mark Morgan, des rythmiques à la mouvance incertaine, prises dans un tourbillon d’idées musicales à l’avenant. Le tout est servi par des compositions qui n’oublient pas d’aller chercher dans ce qui n’est pas dit de prime abord, dans l’ombre d’une approche consensuelle où se terre les résolutions libertaires et sans concessions du trio. De cette démarche qui ne souffre pas l’ombre d’un instant d’une pensée mollassonne, Sightings a éjecté du cortex des trois esprits rassemblés une poignée d’albums qui ont parcouru les années 2000 à la vitesse du son, sans jamais réellement s’arrêter pour faire le point. A quoi bon, d’ailleurs, puisque Sightings enchaîne sans discontinuer les opus convaincants et addictifs, au point de figurer aujourd’hui comme l’un des groupes new-yorkais les plus jouissivement en phases avec ces mélanges d’un rock le plus hardcore trempé dans une bassine de noise et servi tel quel, prêt à ingurgiter.
Pour autant, le tableau n’est finalement complet que lorsque l’on évoque ce petit particularisme qui rend chaque opus de Sightings si particulier. Le trio s’ouvre sans trembler à des horizons proches, parsemant ici et là ses compositions d’un brin d’essence industrial, de tentations expérimentales pour pousser le décor et les formats, d’une palpation électronique appliquée à la main, tel un artisan affairé à donner à son travail ce peu d’âme qui en fera une œuvre à part entière. Sightings malmène sa musique pour en faire une hydre à huit têtes, instable, mouvante et immortelle. Septième manifestation long format du trio, « City Of Straw » rassemble huit nouvelles compositions enregistrées par Mark Morgan, Jon Lockie et Richard Hoffman.
Sightings est un pur produit new-yorkais, un trio qui se complaît à parcourir ces paysages urbains dévastés, peuplés d’êtres amorphes évoluant, sans vie, au milieu des gravas qui s’étendent à perte de vue. Au loin, des incantations vocales prennent forme, traversent ici et là les recoins les plus sombres des morceaux avant de disparaître puis de laisser leur place aux prochaines, au schéma de vie quasi identique. L’aspect humain est un accessoire chez Sightings, l’expérience sonore prime avant tout. C’est cette recherche de situations originales qui donnent naissance à ‘Tar And Pine’: un bourdonnement, quelques glitchs délicats pour tout environnement direct puis une guitare saturée au possible accueille un schéma rythmique hypnotique, qui se traine grassement sur le sol, suintant, d’où émerge la voix implorante de Mark Morgan, immergée dans l’ensemble comme un naufragé tentant tant bien que mal de s’accrocher à ce bout de bois qui se réduit inexorablement avant de disparaître et de voir son hôte engloutit par le larsen et la saturation débridée en forme de conclusion abrupte.
« City Of Straw » pousse plus loin encore la logique entreprit sur le précédent LP, « Through The Panama ». Sans forcément révolutionner l’approche, les quasi quarante minutes de musique réunies ici font montre d’un caractère bien plus trempé que sur le précédent exercice (qui m’avait déjà bien marqué à sa sortie courant 2007); le résultat de choix de composition plus clairs qui évitent les moments d’errance présents ici et là le long du précédent opus. En effet, la plupart des morceaux semblent construits de manière plus délicate, où chaque chose trouve raisonnablement sa place. C’est en tout cas le discours tenu par Richard Hoffman, le bassiste: « I think everyone in the band tries to remember the value of minimalism. Ultimately I think we try to write pop music, where there’s no chaff and everything has a place. »
De minimalisme il peut être question sur les neuf minutes de ‘City Of Straw’. Morceau le plus long de l’album du même nom, il résume paradoxalement de la meilleure des façons la position de Sightings en compilant un ensemble d’effets sonores variés qui donne à l’ensemble une profondeur rarement atteinte sans jamais tomber dans la surenchère sonore, le matraquage musical, la superposition d’idées. ‘City Of Straw’ est avant tout une affaire de précision chirurgicale, de subtils coups de pinceau donnés dans tous les sens, sans ordonnancement logique de prime abord mais qui dévoile, en creusant, un début de rythmique enveloppante, une approche plus construite.

Plus qu’un énième groupe qui lorgne vers les franges les plus extrêmes du punk ou de la noise, Sightings revendique consciemment cet héritage new-yorkais évident. En témoigne les présences aux côtés du trio de Pat Murano aux claviers, membre fondateur du No-Neck Blues Band, le groupe de free rock expérimental le plus taré de l’histoire de Harlem, NYC, et de la moitié du quatuor Oneida (auteur l’année passée du très long et très recommandable « Rated O » et gérants du « sous-label » Brah Records sur lequel est publié cet album) Kid Millions et Shahin Motia pour l’aspect technique (enregistrement et mixage notamment). Forcément, l’ensemble baigne tour à tour dans une cuve de créativité qui laisse, par endroits, sa place à quelques formes plus convenues mais ô combien jouissive. A l’image de ‘Saccharine Traps’ et de son énergie primitive qui fait se côtoyer explosion rythmique, guitare noise et cris éructés desquels s’échappe un message inintelligible mais qui n’en vient pas moins à atteindre le plus profond de l’auditeur pour lui retourner les organes un par un, sans ménagement aucun.
Quelque part entre ciel et terre, Sightings déforme les ombres des gratte-ciels, tord l’assise des ponts les plus impressionnants, creuse un trou dans le bitume et s’y installe pour développer son approche si personnelle. De cette posture va naître ‘We All Amplify’, l’une des pièces les plus marquantes de l’album, tout en saturation, batterie imperturbable et lignes de basse savamment appuyée. Parmi la poignée de disques marquants réalisés par le trio, « City Of Straw » permet l’éclosion d’un tournant intéressant dans la carrière de Sightings. Puisqu’il faut avancer, autant le faire en intégrant ce lourd passif musical pour lui faire éprouver de nouvelles sensations, interroger de nouvelles perspectives. Et Sightings le fait par intermittence, avec éclat parfois, même s’il s’agit par moments de retrouver ses marques plus près du sol, comme sur l’excellent ‘Sky Above Mud Below’ dont on souhaiterait ressentir sa formidable énergie sans discontinuer des heures durant.
Ça n’est pas que Sightings se présente face à une ville fragile et délicate, presque illusoire, comme le suggère le titre de l’album. C’est surtout que la musique du trio new-yorkais serait capable de réduire en cendres la plus impressionante des métropoles. Rassembler à trois une puissance sonore, une intelligence musicale, capable de balayer quoi que ce soit comme s’il ne s’agissait que d’un fétu de paille, tout en satisfaisant à l’envie d’ériger en lieu et place des plus hauts édifices ces univers faits de fureur, d’inventivité et d’angoisse poussant les cœurs les plus accrochés à battre la chamade jusqu’à en rompre une valve cardiaque. Tout simplement.
‘Tar And Pine’
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Bonne Chro, j’adore la citation du bassiste, vais me découvrir cela.
Oui, elle résume assez bien l’album en fait. J’ai pas trouvé mieux comme slogan.
Ceci dit, la teneur globale de l’album n’a pas grand-chose à voir avec ce que dit le bassiste pour l’auditeur lambda. Il faut contextualiser. ;)
Ah excellent article sur un groupe qui mériterait plus de reconnaissance. Ce City Of Straw est définitivement à la hauteur de la première claque de 2002 ! (Une chronique est également en cours chez moi). En revanche, concernant les membres d’Oneida, vous savez s’ils participent à tout l’album ou si c’est seulement à quelques titres ?
Merci pour le retour Benjamin.
J’irai lire ta prose quand elle sera publiée.
en écoute sur Spotify au passage
Aaarrrggghhh ! pas encore l’objet et n’en peux plus d’attendre ! J’en ai un bon enreg concert :
http://artoflosing.canalblog.com/archives/2010/04/14/17578081.html
visiblement il y a pas mal de titre en commun.
LD