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Articlé publié le 29 avr 2010 par .

Classé dans Extraits, Réflexions.

Extrait # 10 – Fantasmagories

« Quand D-Styles m’a demandé d’écrire les liner notes que vous avez sous les yeux, je ne savais pas bien quoi dire. Bien sûr que j’étais super motivé. Qui ne le serait pas à l’idée de contribuer (ne serait-ce qu’un tout petit peu) à l’un des albums les plus innovants et les plus importants de l’histoire de la turntable music? C’était davantage une espèce de doute du genre « Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter? ». Habituellement, c’est l’artiste lui-même qui rédige les liner notes de son propre album. Et puis quand il s’agit de création artistique, qu’est-ce que les mots peuvent apporter de plus? J’ai rapidement accepté de relever le défi d’écrire quelques mots et c’est uniquement par la suite que j’ai compris que c’était finalement logique. D-Styles a toujours été quelqu’un de silencieux et d’énigmatique. Il n’est pas du genre à s’asseoir et à se mettre à parler de ce qu’est ou de ce que n’est pas sa musique, alors pourquoi ne pas demander à quelqu’un d’autre d’écrire ces notes?

Cet album est une œuvre d’art musicale issue de longues années d’achats de disques, d’entraînement, de réflexion et d’apprentissage. Voici quelques bases pour les novices. « Phantazmagorea » est le premier album dans son genre. Ce que vous êtes en train d’écouter est de la turntable music. Tout ce que vous entendez – depuis les kits de batterie, jusqu’aux pistes vocales en passant par les lignes de basses – a été scratché (exceptés quelques éléments ici et là). C’est un concept assez simple mais qui peut littéralement vous impressionner – comme regarder « Dark Side Of The Moon »  synchronisé sur « Le Magicien d’Oz ». Dans ce cas présent, la platine est l’instrument utilisé et D-Styles est le virtuose qui utilise grâce à elle une multitude d’instruments, sauf lorsqu’il s’agit de la poignée de samples de films et d’invités ici et là. Je pense qu’au moment où vous lirez ça, vous aurez déjà écouté l’album. Si ça n’est pas encore fait, préparez-vous à un voyage étrange. Le mot « fantasmagorie » se définit comme « un ensemble en constante évolution qui alterne entre le réel et l’illusion (comme dans un rêve) ». Dés le morceau d’ouverture de « Phantazmagorea », vous sentez que vous plonger dans une aventure bien plus bizarre que ce à quoi vous vous attendiez de la part de l’esprit parfois un peu décalé de D-Styles. En effet, ‘Beautiful Ugly Sound’ ça n’est pas juste le nom du morceau d’ouverture mais aussi une très bonne description de ce que vous allez entendre. Chaque morceau est un exemple bien particulier de ce qu’il faut pour être un scratch musician. Mon morceau préféré est ‘John Wayne On Acid’ (un billet de 5 pour quiconque pense ne serait-ce qu’arriver à deviner de quel disque le sample de violon provient) avec ses scratchs « wah-wah » (OK vous avez peut-être déjà entendu quelqu’un scratcher avec une pédale « wah-wah » mais pas comme ça, honnêtement). Babu, Melo-D et Q-Bert sont présents sur ‘Felonious Funk’ , avec son refrain à base de « Niggas still fussin ’bout whos be the best », un morceau qui ressemble à un posse cut dans le même genre que ‘Scenario’ d’A Tribe Called Quest et un hommage clair à Thelonious Monk. Des morceaux comme ‘Terror In Dub’ sont tout à fait et intentionnellement minimalistes. D-Styles cherchait à se concentrer sur davantage de choses que simplement les solos. D’après lui, « Ce sont les petits détails en musique qui font toute la différence », et il a tout à fait raison.

Tous les travaux antérieurs de D-Styles, tels « Pharaohs Of Funk », présentaient déjà son incroyable talent en matière de scratch. Il a mis la planète scratch la tête à l’envers avec son incroyable et super funky talent de contrôle des disques qu’il utilise. Grâce à ça il a servi d’inspiration à toute une génération de scratcheurs. Mais ça n’était pas suffisant pour lui. Avec « Phantazmagorea », D-Styles n’a pas cherché à envoyer un message mais plutôt à maintenir un équilibre parfait entre la qualité musicale de ses compositions et la transmission d’une véritable émotion via la rugosité de ses scratchs – une réussite plutôt rare aujourd’hui dans le monde du scratch. « Quand j’ai enregistré cet album, je voulais créer tout une nouvelle gamme de sons » explique D-Styles. « Je voulais présenter aux auditeurs de nouvelles couleurs de sons. Si à un moment donné vous oubliez complètement que tout ceci a été créé à partir de scratchs, alors j’aurais réussi. La musique scratch n’a pas toujours besoin de paraître chaotique et surchargée. Elle peut aussi être simple et bien construite. »

Je pense que tu as incroyablement bien réussi, Dee. Et je crois aussi qu’avec « Phantazmagorea » et plusieurs autres albums de ce genre, c’est l’Histoire en marche que nous observons… Nous sommes les témoins d’un genre musical en pleine création, un nouvel instrument qui prend vie sous nos yeux. Cet album est une part de cette Histoire et un présage plus que positif sur ce qui est à venir. Merci Dee, de nous avoir laissé être les témoins de ta contribution à l’Histoire de la turntable music. Peace. »

SUGARCUTS
Tableturns Inc

[trad: me, myself & I]


Soyons tout à fait honnête: les liner notes de « Phantazmagorea » restent, somme toutes, assez décevantes au regard de ce que contient l’album en lui-même. Je ne m’en sers véritablement que comme d’un tremplin pour aborder très brièvement ce LP qui a changé radicalement ma façon de penser la musique et, surtout, de l’entendre. Je ne cache pas qu’il m’aura fallu de longs mois après avoir mis la main sur la double galette pour véritablement me prendre de passion pour ce disque et pour le travail de D-Styles. A cette époque, le scratch se résumait essentiellement à ses gimmicks sonores et gestuels, ces aller-retours bien calés à un endroit du sillon et qui produisaient une distorsion sur un disque. Point barre. Les deux crews les plus importants des 90′s, les Beat Junkies et les Invisibl Skratch Piklz, avaient préparé le terrain, quelque part dans mon inconscient. Peu avant la sortie de « Phantazmagorea » en 2002, je découvrais le « Wave Twisters » de Q-Bert sorti 4 ans auparavant, j’étais plongé à fond dans les travaux de DJ Quest, Krush et Shadow bien sûr mais aussi les X-Ecutionners et toute une série de DJs novateurs qui commençaient à interroger les possibilités de la platine en tant qu’instrument isolé et non plus simple support. Il s’agissait alors de dépasser la fonction « utile » de la platine pour se concentrer sur l’aspect composition, performance technique et toute une série d’usage alors encore peu en vogue.

Mais clairement, « Phantazmagorea » a été le déclic. Celui qui m’a fait comprendre qu’une platine était un instrument en soi, capable d’utiliser une série d’instruments gravés sur disques, de les combiner, de les ajouter entre eux, de les fusionner ou d’en soustraire quelques uns pour donner naissance, à partir de fragments dispersés, à cette turntable music, ce turntablism qui reste, à ce jour, l’une des dernières véritables révolutions techniques mais dont les promesses n’ont été que partiellement tenues. En effet, alors que Sugarcuts présentait dans les liner notes la vision d’un futur glorieux pour la musique défendue par D-Styles et ses compères, il s’avérait en fait que le climax avait déjà été atteint. Depuis 2004-2005, les albums de cut-ups se font de plus en plus rares, les DJs ont rangé les interrogations stylistiques autour de la platine pour se consacrer à d’autres méthodes d’enregistrement. Bien sûr, cela va de pair avec la perte d’audience des grands championnats de DJing (les DMC en tête) qui connaissaient auparavant un engouement incroyable chaque année et, forcément, d’une évolution technologique moins effrénée qu’au début des années 2000 de la part des quelques fabricants phares du milieu. Le serpent qui se mord la queue.

« Phantazmagorea » reste, à ce jour, l’un des seuls véritables accomplissements long formats moderne de cette scratch musique. Quelques illustres DJs ont aussi poser les bases d’une réflexion passionnante (« Fuga » de Ricci Rucker, « Dunhill Drone Commitee » de Mike Boo, la collaboration des deux DJs réunis le temps d’un pédagogique mais parfois un peu trop formel « Scetchbook… ») mais c’était il y a déjà cinq ans. Depuis, hormis une poignée d’irréductibles DJs talentueux (les français Le Jad, DJ Troubl, DJ Suspect… en tête) et l’arrivée d’une floppée de DJs plus ou moins amateurs, plus ou moins inconnus, côté enregistrements, c’est la pénurie pure et simple. Mais le Djing sort de sa cave et se voit pousser sur le devant de la scène,  là où les Beat Torrents, Birdy Nam Nam et autres Pulpalicious proposent une formule popularisée et divertissante d’un turntablism festif mais pas toujours très exigeant et ô combien éloigné des sentiers défrichés par D-Styles et ses potes. Tant mieux ou tant pis, allez savoir.

Pour aller plus loin, je ne peux que laisser parler les véritables spécialistes, les techniciens du genre, ceux qui sont capables de décrypter le moindre mouvement: les gars de Hand Control ont, depuis l’année passée, relancé la partie rédactionnelle de leur site web, pour notre plus grand plaisir. Du coup, nous avons droit régulièrement à des dossiers sur les DJs les plus novateurs du milieu du turntablism; à l’image de celui consacré, en plusieurs épisodes, à D-Styles que je vous encourage à parcourir avec assiduité par ici. Tout y est: , dissections, explications, réflexions et exemples sonores.

Moi, de mon côté, je vais me replonger une énième fois dans le récent « The Architect » publié sur Ipecac il y a quelques semaines par l’excellent Rob Siwft, en pleurant sur cet album brouillon, mal fichu, timide au possible et qui n’a de scratch music que le nom tant il reste à des années-lumières de l’inventivité et de la pertinence d’un ‘John Wayne On Acid’ ou d’un ‘Pharaohs Of Funk’. A ce jour, nous attendons toujours la suite des aventures de D-Styles aux côtés de Jihad et Dufunk, 4 ans après le « Symbionese Liberation Album » du trio qui va par le nom de Third Sight. Et pourquoi ne pas se prendre à espérer, un de ces jours, l’apparition inattendue d’une toute nouvelle manifestation live de Dee, Mike Boo et Ricci Rucker sous l’alias Gunkhole?

Ceci est une conclusion.

3 commentaires

  1. opaz
    1 mai 2010

    Yeah! bonne notule! C’est vrai que Phantazmagorea est LE disque de turntabilist indispensable… J’aime beaucoup aussi Rob Swift notamment le « Who sampled this? » (ARhh le solo de Charlie Parker me fout les poils) ainsi que « The abilist », « Wargames » est aussi très bien foutu.

    Allez une petite video pour le plaisir avec D-Styles et Ricci Rucker impressionnant au Beat jugglin’…

    http://www.youtube.com/watch?v=nF0A_MbeLjc&feature=related

  2. Digital Mojo
    1 mai 2010

    Merci Opaz.

    Haha la vidéo de taré. Pour expliquer: D-Styles et Ricci Rucker scratchent deux disques différents. D-Styles est sur l’espèce de cuivre qu’on entend dés le début et, surtout, Rucker scratche un drum break avec une précision de taré, on dirait limite qu’il utilise une drummachine… Il a une maitrise incroyable. Hallucinant.

  3. builder
    2 mai 2010

    Ouais ça fait plaisir de lire quelque chose au sujet de cet album par ici ;)
    Etant addict au scratch et ayant à nouveau enfin un peu de temps pour pouvoir m’y (re) consacrer quotidiennement (Yeahhhh enfin!), autant dire que cet album m’a retourné et je suis toujours pas sur de m’en être remis!

    D-styles ou le gars qui me motive à scratcher comme un dingue et qui en même temps me dégoute quand je vois le niveau qu’il possède, mais je ne lâcherai jamais l’affaire car le scratch fait parti de moi, et quand je vois des vidéos comme celle posté par opaz juste au-dessus (d ailleurs c’est marrant je me la remattai récemment ;) ), je me prends toujours des claques même des années après!
    Et puis des gars comme ricci rucker, d-styles ou toadstyle me foutent la chair de poule tellement ils ont un niveau de dingue, leurs scrtach sont justes parfaits et ces mecs la sont une source intarissable de motivation et d’inspiration!!!

    Ca c’est du scratch!!!

    Je sais pas si mon commentaire sert a quelque-chose, si j’ai était clair,desolé c’est l’emotion!!! ;)

    Merci Digital pour cette publication.

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