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Articlé publié le 15 mai 2010 par .

Classé dans Oscillations et frémissements, Réflexions.

#10 – Leaving Records

C’est assez curieux et confus mais, depuis l’étranger, les repères musicaux ne sont plus tout à fait les mêmes. Comme s’il suffisait d’une montée d’une poignée d’heures à 40 000 pieds pour ne plus redescendre le même. En plus d’un saut dans l’espace et d’un simulacre de saut dans le temps, c’est un chamboulement complet de l’esprit qui fait entendre autre chose, qui fait percevoir d’autres « couleurs » à l’écoute de certaines musiques. Mais c’est aussi l’occasion rêvée pour se laisser aller à divaguer et se lancer dans des projets que l’on traîne depuis d’interminables mois, comme un nouveau départ qui n’en est pas un mais qui permet tout de même d’aller puiser dans un puits d’énergie nouveau pour en ressortir une foule d’idées qui s’agitent sans discontinuer alors que l’on s’était promis de faire un break à durée déterminée. Tant pis pour les résolutions du mois de mai, tant mieux pour vous et pour moi.

D’autant que mon bond trans-atlantique m’a significativement rapproché du lieu où se déroule l’intrigue de ce nouveau « papier », sans pour autant me retrouver en plein cœur du décor, comme une mise en abime de soi. Mais tout de même. Ayant avalé quelques miles sur la Côte Est de l’Amérique du Nord ces derniers jours, je me sens bientôt partie prenante d’un environnement qui se situe pourtant à l’opposé, sur l’autre côte, regardant vers l’Asie avec le Pacifique comme point de jonction. Ainsi donc, je m’en vais une énième fois vous compter le récit ordinaire d’une initiative musicale qui prend sa base à Los Angeles qui, en ce qui concerne mon « réseau » comme l’appelle Bishop, abonde en sujets intéressants à traiter en profondeur depuis plusieurs mois. Dont acte.

Matthew McQueen, a.k.a. MatthewDavid lorsqu’il est aux manettes, est un garçon qui ne paye pas de mine.  Un peu hippie sur les bords, à l’allure somme toute assez passe-partout, ce producteur issu en droite ligne de L.A., affilié au collectif Dublab et au Brainfeeder de FlyLo, allie chevelure abondante et barbe indisciplinée comme pour mettre au jour un combo capillaire qui s’exprime à travers sa musique et celle qu’il véhicule depuis un an et demi désormais, date de sa première apparition discographique concrète et, accessoirement, de l’inauguration de son projet baptisé Leaving Records. Alors que son pseudonyme n’était apparu que sur une poignée de back covers ici ou là (dont « Los Angeles » de FlyLo, quand même), MD (pour aller vite) se jette de lui-même dans le grand bain et engage une dynamique de création musicale singulière qui va le mener là où il se trouve à ce jour, aux portes d’un univers délicieux et rempli de promesses musicales qu’il a contribué à bâtir de ses mains.

En plus de faire valoir un packaging sympathique (une pochette d’une vieille disquette 5 pouces 1/4, l’ancêtre de la 3,5 pouces qui vient tout récemment de voir déclarer sa fin de vie officielle par Sony), « DISK Collection Vol. 1″ annonce la couleur d’emblée en novembre 2008: du fait-main, de l’artisanal, des collages de sons qui attisent les cendres d’une recherche artistique plus que celles d’un genre musical spécifique au format bien défini et une large gamme d’inspiration puisant dans la bouillonnante métropole tout ce qu’elle peut pour recréer ce chaudron porté régulièrement à ébullition pour laisser s’échapper dans les airs une esthétique nouvelle faite de bribes d’ancien et de nouveau, un mélange délicat. Disponible en nombre forcément très limité, cette première compilation, outre le plaisir d’écoute qu’elle procure, vaut surtout pour ce qu’elle constitue la toute première ligne du catalogue encore informel de Leaving Records (et reste à ce jour la seule référence de la série « LRH », H pour « handmade » j’imagine). Notons tout de même que MD s’était auparavant illustré via la poignée de morceaux qui forment « Spills » sur Plug Research en mai de la même année. Mais bon, je m’empresse de romancer un peu tout ça et de dater l’histoire musicale disponible de MD à partir de « DISK… », on ne m’en voudra pas.

Dans la foulée, MD inaugure sa micro-structure par le lancement d’un site web dédié qui, en plus d’abreuver régulièrement de nouvelles concernant le label, est une petite mine d’or pour fouiller dans un agrégat de morceaux gratuits offerts par MD et sa comparse dans l’affaire, la visual artist Jesselisa (que ça concerne ou non les proches du label). Pour boucler la boucle, logiquement Leaving Records se voit parrainer par l’entreprise d’un certain Daddy Kev qui arrive aujourd’hui à maturité avec cinq années d’existence et autant de temps pour réfléchir à l’orientation et à l’identité à donner à son label, Alpha Pup.

A l’instar d’un bon nombre de petits labels aux finances limitées et à la perspective économique assez étroite, Leaving Records retrouve le plaisir de quelques K7 vintage qui serviront d’écrin à la musique proposée par les artistes faisant désormais partie intégrante du label. C’est le cas du total anonyme lorsqu’il débarque sur Leaving, Dak, issu de Detroit, et de celui que l’on suit avec un véritable intérêt depuis une poignée d’années, Ras G (dont j’ai déjà brièvement parlé dans le premier podcast de Sub-M, disponible dans la section consacrée). Respectivement, « Thisone » et « Brotha There » sont des résurgences discographiques ultra limitées des deux musiciens qui font office de mise en appétit avant la publication de projets créés spécifiquement pour LR. Les plages de sons envahissantes flirtent avec les collages en tous genres et viennent s’éprouver face aux breakbeats maniés par les deux producteurs, chacun dans leur style caractéristique (si tant est qu’il soit aisé d’en déceler un en ce qui concerne Dak, pour cette première compil’ de beats sortie des cartons).

Ces deux premières références de la lignée LRF sont suivies, en septembre 2009, par « Augusting » d’Oscar McLure; peut-être la première vraie claque en provenance de Leaving Records en ce qui me concerne. Autre inconnu complet, Oscar McClure débarque avec ces dix minutes de musique gratuite combinant plusieurs instruments joués et passés par le filtre d’une SP-303 de chez Roland pour les assembler et travailler sur le liant qui les fait correspondre les uns les autres et recrée un véritable dialogue entre eux. En résulte un enregistrement à l’humeur organique évidente, à la brillance enveloppante des claviers utilisée, emmené par les rythmes martelés au travers de la poignée de compositions enregistrées. Bien sûr, le feeling jazz qui s’en détache est vecteur de plaisir immédiat pour moi. Mais c’est aussi et surtout la subtilité des plages réunies sur « Augusting », ces beats qui n’ont pas l’air d’en être et qui véhiculent un vrai sentiment de liberté ou rien n’est réellement maniéré ou pré-défini mais qui vous attrape les synapses, à la jonction de quelques neurones, et vous emmène très haut, très vite, à tel point qu’on ne peut qu’être relativement frustré face à la brièveté du fichier offert. Mais puisque le projet d’un début discographie officiel pour Oscar McClure chez Leaving est toujours en cours d’élaboration, on appose délicatement le couvercle de la patience et on savoure une nouvelle fois « Augusting » pour ce qu’il est et ce qu’il propose.

Attendue par la poignée de suiveurs du label, la nouvelle sortie de Dak début septembre 2009 est une K7 tirée à une centaine d’exemplaires, pas plus. La création visuelle est assurée par Jesselisa et les deux faces de « Standthis » rassemblent une vingtaine de beats signés Dak. On y retrouve toujours ce feeling hip-hop avéré mais déformé par l’utilisation de sonorités en tous genres, des collages qui viennent couper court au bon déroulement du breakbeat, des envolées vaporeuses et des samples de guitare psyché dans un maelström sonore discipliné et inégal. On passe de la boucle furtive au morceau qui avoisine les 6 minutes dans un exercice de jonglage entre structuration et déstructuration permanent. Prometteur, ce « Standthis », tant il agite avec facilité une foule d’idées en provenance de genres disparates, de bouts d’instruments enregistrés, assemblés pour donner vie à un univers bigarré. Assez maniéré par moments tant il se fait la manifestation évidente d’une énième approche qui n’est pas sans rappeler celle de nombreux beatmakers avant Dak, « Standthis » conserve tout de même ce fil parfois ténu mais bien présent qui le relie à Leaving Records, à son ouverture sur une foule de visions musicales pas toujours très ferme mais qui existe pourtant bel et bien, à n’en pas douter. A tout prendre, « Standthis » est l’une des premières manifestations « officielles » du catalogue en devenir du label et un premier coup d’œil évident sur l’une des directions probables et sûrement non-défini de la micro-structure de MD et Jesselisa.

Leaving Records est un label qui n’hésite pas à faire valoir un sentiment de sérieux un peu bancal, qui ne prend jamais trop de hauts ce qu’il publie et s’enfonce sans hésiter dans une forme de dérision aux formes diverses. Que ce soit lorsque le site exhume des démos d’illustres inconnus ou des mixs enregistrés à même le récepteur d’une radio jamaïcaine lambda quelque part en plein cœur de l’année 1988. Nouvel exemple flagrant: ce « Him Jenson » enregistré en 2008 par un certain Durlin Lurt et qui reprend le modèle des émissions pour enfants en allouant l’une des 26 pistes du projet à une lettre de l’alphabet (le tout emmené par une pochette représentant le Muppet Show).  On retrouve quelques invités proches du producteur (parmi lesquels Dak ou Mr. Dibiase, entre autres) qui viennent prêter main forte à l’entreprise fourre-tout du géniteur. Proposé gratuitement par Leaving Records, « Him Jenson » se présente sous le numéro LRF004 et se veut un enregistrement un peu absurde d’une palanquée de sons et de bruits agencés pour former des structures de morceaux plus ou moins classiques, plutôt moins que plus par moments, dans une volonté flagrante de transmettre une vision sans queue ni tête mais qui vaut le coup d’oreille, ne serait-ce que pour le travail de collage et de recherche de sons qui donnent naissance à cet univers coloré et anti-sérieux.

Il y a tout juste 3 mois, Leaving inaugurait la troisième mouture de sa série annotée « LR00X », à tirage ultra-limité (seulement 100 copies disponibles), balancée par une nouvelle figure quasi inconnue en provenance de Londres, Dem Hunger. Baptisé « Caveman Smack », ce nouvel opus se voit résumé de la meilleure des façons par cette pochette aux couleurs vives, à mi-chemin entre la retouche d’une photo d’une scène folklorique typique et les gribouillages enfantins qui viennent nier avec précision toute forme d’humanisation des protagonistes à l’image. S’il fallait schématiser la musique de Dem Hunger, il conviendrait de faire référence aux accents tribaux évidents, à la proéminence d’un folklore musical passé par un filtre « électronisant » puis ressorti comme de vieilles routines en provenance d’Ages oubliés remises au goût du jour. Encore une fois, le collage de tous poils est de mise, alternant entre les aspects organiques et le digital comme pour trouver une combinaison qui rende cet aspect vintage et traditionnel plus au goût du jour que jamais. Le groove véhiculé s’immisce dans chaque élément du décor musical, dans chaque sample agencés pour servir de point d’appui aux délires musicaux de Dem Hunger. Comme une référence à ce dont il s’est servi, le Londonien accompagne son buffet chaud/froid d’un mix de 8 minutes exclusif au format K7, « Fried Horse », qui regroupe une partie des musiques qui ont servi à l’élaboration de « Caveman Smack ». Servi par un parfait inconnu à mes yeux, je me suis retrouvé emporté dans un voyage, la tête à l’envers, quelque chose de difficile à intégrer mais qui marque inévitablement tant il allie avec une réelle efficacité des tentations électroniques avant-gardistes et une passion évidente pour de nombreuses musiques traditionnelles en provenance de quelques pays lointains et exotiques. Une vraie réussite qui, en tout juste 35 minutes, fait le tour du sujet et laisse entrevoir l’identité musicale singulière de Dem Hunger.

Enfin, mon propos nous conduit jusqu’à très récemment, jusqu’à ce point de fixation où je stopperai pour le moment cette rétrospective consacrée à Leaving Records. Fin avril, il y a à peine une mois, Ras G publiait son premier projet officiel via LR, sa première manifestation discographique sur la petite structure californienne depuis la toute première K7 sortie courant mars 2009. De manière générale, l’année passée s’est avérée plutôt productive pour Gregory Shorter Jr., pour son alter ego  » space-rasta-brotha-from-another-planet «  Ras G: deux mixs publiés (Beat Soup. Vol 1 & 2), un album en digital chez Brainfeeder, « Brotha From Anotha Planet » et un EP chez les Anglais de Ramp Recordings, « Destination There ». En plus d’une présence plus ou moins volontaire sur plusieurs compils et mixs ici ou là, Ras G ne chôme pas et continue d’explorer plus en avant son univers singulier, cet afro-futurisme à la sauce rasta, ce mélange de dub et de hip-hop envoyés à dans l’hyper-espace à la vitesse du beat par la fumée échappée des blunts à demi-éteints sur le bord de la MPC. S’il est présent sur plusieurs fronts à la fois, ça n’est pas un mystère d’affirmer que Ras G s’est souvent manifesté dans la catégorie des promesses partiellement tenues, n’arrivant pas toujours à donner une forme véritablement prenante de sa musique. On se retrouvait régulièrement dans un entre-deux, quelque part entre deux morceaux réussis, une poignée de fausses routes ou d’impasses pas toujours pleinement satisfaisantes. C’était le cas sur « Brotha From Anotha Planet », album en demi-teinte avec autant de qualités évidentes que de défauts regrettables. C’était aussi en partie le cas sur « Destination There EP » où l’on alternait entre l’ennuyeux et le passionnant aussi rapidement que s’enchaînaient les morceaux du mini-album. Pour ce nouveau projet chez Leaving Records, baptisé « El-Aylien Pt. 1″, Ras G a fait un pas en avant indéniable et propose ici un nouvel EP cette fois-ci bien ficelé de bout en bout, à la logique aussi prenante qu’à la réalisation quasi impeccable. Ici, les idées véhiculées par Ras G se matérialisent de la meilleure des façons: une tentation bruitiste maitrisée, des compositions sous-jacentes qui guident l’auditeur sans jamais le perdre totalement et une véritable envie de composition qui regroupe les mêmes ingrédients qu’auparavant mais agencés d’une meilleure façon. C’est tour à tour mystique, groovy, aérien puis terrestre, spatial puis anguleux. Les breakbeats découpés succèdent aux nappes noise dans un amoncellement jouissif que ne viennent pas briser les incursions de Dak et de MD. Le premier, surtout, livre un excellent remix du travail de Ras G qui atteint des sommets de jusqu’au boutisme abstrait qui ne laisse plus vraiment de places aux structures classiques mais ouvre grands ses bras aux bruits, aux déformations sonores et aux rythmes hachés, ralentis puis accélérés dans un semi-chaos total de 4 minutes. « El-Aylien Pt. 1″ devrait accueillir une suite, à en croire quelques anciens messages de MD. En attendant, ce format court est une franche réussite, qui laisse un peu sur sa faim avant d’entendre le Ras G libéré offrir de nouvelles aventures musicales sur ces amas de sonorités inconnus où jamais encore la MPC de l’Homme n’a mis le bouton.

Alors que Leaving Records vient de balancer sa nouvelle référence « LRF », un CD-R fait-main d’un producteur athénien, Jar Moff, qui sacralise des collages plus étranges que jamais (des sons dénichés un peu partout, des extraits de films de science fiction grecs des 80′s agencés à la SP-404), l’auditeur attentif comprendra aisément que le label est aujourd’hui entré dans une dynamique créatrice intéressante et semble aller puiser là où bon le chante pour dénicher des talents divers mus par une méthode d’expression plus ou moins commune à toutes et tous. Un parcours que l’on doit à MatthewDavid et Jesselisa qui imposent à la micro-structure une identité musicale qui semble s’affirmer de plus en plus au fil des sorties. Si l’accessibilité des publications reste à ce jour conditionnée par le faible nombre d’exemplaires (quelques dizaines généralement) ou la particularité du format K7, il n’en reste pas moins que l’initiative est à suivre de près pour ceux qui souhaitent éprouver leur passion pour les collages en tous genres transportés par l’envie d’aller voir un peu plus loin, en oubliant les structures rigides et les obligations formelles. En sus, Leaving Records ajoute à chaque nouvelle sortie une nouvelle couche à son identité, multipliant de manière exponentielle la profondeur de son catalogue et, inévitablement, la curiosité des observateurs, votre serviteur le premier.

PS: si la plupart des références du catalogue sont au format K7 et/ou indisponibles en physique à ce jour, elles sont toutes trouvables en version digitale sur quelques plateformes, parmi lesquelles iTunes, Boomkat ou autres, à votre convenance. Par ailleurs, LR propose sur son site web au moins un extrait des projets abordés ici, je ne peux que vous encourage à aller faire un (long) tour sur le site web du label: www.leavingrecords.com

One Comment

  1. a3
    10 août 2010

    Je commente un peu tardivement, mais découvre seulement ce superbe blog (français qui plus est), tout heureux de lire ces lignes très intéressantes sur ce label que je suis de près depuis le début, Leaving Records.
    Pour compléter l’article, il existe cette interview très intéressante de Matthew David: http://thefindmag.com/?p=3006 . A bon entendeur…

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