Au cœur du collectif NO s’agite Sébastien Casino. Figure un peu particulière et activiste comme il n’en reste plus beaucoup aujourd’hui, à demi-mots il se présente lui-même comme de la vieille école, de ceux qui avancent en pestant sur ce qu’il se passe aujourd’hui dans l’industrie de la musique, la consommation de la musique, la manière d’appréhender la musique… Mais de ceux qui avancent quand même. C’est en tout cas ce qu’il renvoie aux personnes avec qui il échange brièvement quelques mots ici et là. Originaire d’une petite ville près de Montpellier, ce trentenaire a traversé les 90′s en tant qu’animateur radio, DJ pour différents groupes, organisateur de concerts et j’en passe. Il y 4 ou 5 ans, c’est par le biais d’une relation que j’entre en contact avec les deux volumes de « Acoustik Addiction », mixtape sortie il y a dix ans consacrée à tout un pan de hip hop/rap U.S. qu’on disait « alternatif » alors encore largement inconnu en France, mixés par Seb Casino (sous l’alias Ewae) . Courant 2000′s, il s’implique dans plusieurs groupes, s’expatrie à Londres puis revient sur Montpellier d’où il participera à la fondation du label The Groove Of Satyre, une petite structure impliquée dans la publication d’un live de L’Homme aux 1000 Visages (au sein duquel Seb Casino apparaît en tant que « Morse ») et de deux battle tools en 2005/2006 (« Dialogue And Random Phases I & II ») à la réalisation impeccable et à l’ouverture esthétique qui préfigure (déjà) NO et le premier album du collectif fraîchement disponible, « Diagone ».
Ses habitudes de collages de sources musicales variées, d’un rap abscons, de structures biscornues, Sebastien Casino les a transmises au collectif NO qu’il se met à imaginer dès 2007. Dans la lignée de tout ce qu’il agitait déjà en solo, il cherche à recréer à plusieurs une musique déconnectée des codes gravés dans le marbre inhérents à chaque genre musical, quel qu’il soit; à tel point que « Diagone » se présentera comme un jusqu’au-boutisme esthétique qui niera avec conviction toute filiation claire hormis celle choisie par les protagonistes. Avant ça, NO se forme autour de 7 musiciens en provenance d’horizons variés. Ainsi, en plus de la voix, des samplers et des platines maniés par Seb Casino, ce dernier réunit David Flinois à la batterie, Push Push à la basse et au clavinet, Regis Cocagne à la guitare électrique, Yvon Repérant au clavecin et au piano, Elodie Bernède au violon et, enfin, Roland Peruzzi à la viole de gambe; le tout enregistré et mixé par Mattéo Mannoni du studio biterrois Infernale Machine. Un arsenal musical qui permet à NO d’accéder à une réelle amplitude dans le son, où plusieurs univers musicaux se téléscopent en permanence pour produire un amalgame composé d’une multitude de structures éphémères qui contiennent, chacune, un bout de l’identité du collectif.
Plus qu’un groupe à part entière, NO est une confluence de visions musicales malaxées pour donner naissance à « Diagone »; une œuvre de synthèse et de création pure. En l’espace de 8 morceaux et de 35 minutes de musique, le collectif réussi le tour de force de proposer une musique à la fois exigeante et bien campée sur ses deux pieds, sur le sol, là où s’agitent le décor noir dépeint par Sebastien Casino. MC ayant délaissé au placard les autres apparats pour ne conserver que celui de narrateur de lui-même, c’est une plongée dans les angoisses et les névroses du conteur qui est proposée à l’auditeur. L’univers de « Diagone » est avant tout parcouru par la paranoïa, l’aigreur et la revanche, l’exclusion et l’affrontement symbolique entre deux mondes, celui du consensus et du vice face à l’isolement identitaire et l’indépendance de pensée; où la basse joue un rôle central dans le dévoilement du décor. Des thématiques que l’on retrouve en filigrane ou clairement exprimées dans les propos de Seb Casino. Il suffit de creuser les textes de ‘Diagone’ ou ‘Mise A L’Index’ pour s’en convaincre. L’une des franches réussites du disque, le second est une carte de visite du labyrinthe névrotique de Seb Casino où sont interrogées l’identité, le rôle social et l’affranchissement face au système de masse. Avec une finesse de tous les instants, les textes souvent abscons sont sujets à de multiples interprétations mais traduisent un réel soucis d’écriture et d’osmose entre les mots et les sons, dans un pas de deux qui constitue la véritable force de l’album.
Chaque morceau jouit d’une identité musicale bigarrée qui va puiser dans des genres variés; ceci grâce à l’utilisation intelligente des sonorités amenées par les quelques instruments peu courants lorsqu’il s’agit d’écrire un disque de rap, comme l’affirme Sebastien lui-même. Au-delà d’une écriture intelligente, la musique atteint un degré de création « picturale » et chromatique qui offre la possibilité aux oreilles les plus assidues de visualiser clairement la musique autant que de l’entendre. Si les couleurs suggérées demeurent les plus froides en apparence, en creusant l’auditeur révèle un ensemble de rythmes martelés avec énergie, des vrombissements de la basse aux cordes grattées avec application, une poignée de scratches qui balafrent des riffs de guitare impétueux. « Diagone » est un disque sur l’apparence et la transfiguration symbolique. Autant ne pas s’étonner que la musique qu’il contient joue de ces effets là et se permette même quelques incartades instrumentales uniquement (‘Ellispe’) où clavecin, claviers et cordes agissent à l’unisson pour réveiller des sensations d’abord curieuses puis finalement tout à fait logiques.
L’ensemble se voit réuni le temps d’un morceau de près de 10 minutes sur ‘June 21st’ qui reprend un peu l’ensemble des idées qui parcourent le disque en un seul et même tout: des fragments de musique concrète, quelques références à des prestations solos de Seb Casino (un bout de ‘Paradis Des Cendriers Renversés’ réutilisés en introduction), une rythmique rock plus classique puis un chaos musical déposant un groove infectieux au creux du tympan, jusqu’à ce que s’éteigne le feux attisé par les propos incandescents et insurrectionnels du MC.
« Diagone » est une œuvre à tiroirs et un objet véritablement étrange comme on en voit passer dans l’horizon musical de temps à autres. Servi par une richesse musicale et une créativité incontestables, le disque est une réussite à bien des égards puisqu’ il soulève son lot d’interrogations, de réponses furtives, d’explorations musicales équilibrées. Le tout dévoile un aspect cinématographique évident tant les compositions sont imagées et évocatrices, tant elles restent accrochées dans le cerveau des jours durant. Au-delà d’un rassemblement de musiciens regardant dans la même direction, NO est un collectif qui a su répondre d’une bien curieuse façon à la problématique de multiples esthétiques rassemblées dans une même pièce, au mélange desquelles il faut parvenir à donner une cohérence et, pourquoi pas, un visage nouveau. « Diagone » y parvient sans aucune réelle réserve. Peut-être ce résultat est du, avant tout, à la personnalité d’un Sebastien Casino qui parvient à donner naissance à cette musique singulière qui rejette en bloc les formats pré-établis et s’en va courir à travers champs pour laisser sa propre structure se former, un peu par hasard, un peu par envie, un peu par besoin. S’il n’est pas un véritable MC au sens classique du terme, s’il ne possède pas une technique à toute épreuve et une approche conventionnelle, Seb Casino compense par une présence de tous les instants, par une immersion totale dans les compositions et par une osmose indéfectible avec celles-ci.
NO était, sur le papier, un projet ambitieux et qui n’allait pas forcément de soi. Mais le résultat est à la hauteur de l’attente qu’il a pu susciter, que ce soit chez les protagonistes ou les quelques oreilles curieuses tendues vers les recherches musicales de l’ensemble. En plus de découvrir qu’il existe encore, à petite échelle, des zones d’expression aussi vaste et en friche que celle révélées par « Diagone », l’auditeur ne ressortira de l’écoute qu’avec l’envie de replonger dans ces territoires sombres, où prédomine une mosaïque musicale à même de véritablement surprendre, intriguer et convaincre. Et puisque la réalisation physique de l’album est réellement de grande qualité (LP et CD), il ne reste réellement aucune barrière élevée entre vous et l’acte d’achat de « Diagone » auprès du site officiel du label, Confetti Noir.
PS: même s’ils ne sont pas le meilleur moyen pour découvrir l’album, qui est surtout à envisager comme un tout supportant moyennement bien le découpage, deux extraits sont en écoute, ‘Quitter La Ville (Morte)’ et ‘June 21st’.
Un excellent papier… à lire, à déguster… tout comme Diagone…
A l’image de Seb.. artiste, ça c’est sûr… Du vrai, de l’authentique,de la création, de l’originalité.. ça d’ordinaire ça se paye.. cher.. Mais Sébastien n’est pas dans ce monde pourri.. Chapeau bas… Et si vous aussi vous osiez ?