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Articlé publié le 24 mai 2010 par .

Classé dans Chroniques, Die kosmische Dauer.

Exmagma, « Exmagma »

A bien y écouter de plus près, il semble évident de discerner qui du groupe de chevelus prog français Magma ou du trio Exmagma (anciennement Magma lui aussi, à ses débuts…) sonne le plus « teuton ». La bande à Vander n’aurait pas fait pâle figure si elle avait eu à traverser le Rhin pour établir ses quartiers dans l’une ou l’autre des capitales allemandes à un quelconque moment des Seventies. A  contrario, Andy Goldner et Thomas Balluff dissimulent, derrière leurs patronymes bien implantés dans le paysage campagnard entourant la petite ferme qui leur sert de QG, dans les environs de Stuttgart, un feeling nettement plus nuancé. Chez le guitariste et le clavier allemand,  on porte le cœur vers  la gauche, vers l’Ouest, de l’autre côté de l’Océan, où se sont matérialisés le jazz et le rhythm’n'blues, creusant dans une même veine d’inspiration immémoriale. C’est d’ailleurs dans cette catégorie que les deux musiciens font leurs premières armes à la fin des années 60 au sein de deux petits groupes locaux anonymes.  Et ça n’est pas la présence de Fred Braceful pour venir compléter l’équipée qui nous fera mentir. Batteur de jazz de formation, F. Braceful fait ses premières armes aux côtés de l’éminent et délirant pianiste Wolfgang Dauner au sein d’Et Cetera, du Wolfgang Dauner Trio, entre autres. Durant la seconde moitié des 60′s, Fred Braceful parfait son approche mélangeant feeling black et trips free désaxés qu’il va éprouver sur les excellents « Output » (1970) et « Free Action » (1967) avant de partager en 1971 un bout de l’affiche avec Mister Mal Waldron sur « The Call », rien que ça.

Bien sûr, à l’époque, les ponts entre les parties les plus étranges et les moins consensuelles du jazz et les délires sous psychotropes, le cerveau en apesanteur, d’une bonne partie des groupes de rock allemands avant-gardistes naissants étaient légions. Pas étonnant que Fred Braceful se retrouve, à partir de 1972, aux côtés d’Andy Goldner et de Thomas Balluf pour parcourir l’Europe sous le nom Exmagma. Le trio se produit dans de multiples festivals jusqu’à saisir, en 1973, l’opportunité d’enregistrer un premier LP aux doux nom de « Exmagma »  où les trois protagonistes jouent les vilains méchants en faisant les gros yeux sur cette cover pour le moins géniale. Usant et abusant d’instruments en tous genres, on retrouve Goldner à la guitare mais aussi à la basse, au saxophone, aux percussions et à la manipulation de bandes magnétiques (le sampling de l’époque, quoi). Thomas Balluff se pose derrière ses claviers auxquels il ajoute un piano électrique, une flûte, une trompette, un orgue et divers effets sonores rudimentaires mais pour le moins d’époque. Enfin, la section rythmique (si on peut l’appeler comme ça) est assurée par Fred Braceful.

Si l’accordéon sur la pochette du disque reste pour moi un grand mystère (ou alors je n’ai pas su écouter l’album comme il fallait pour distinguer son apparition à quelque moment que ce soit), le rapide inventaire réalisé par mes soins apparaît tout à fait représentatif du contenu du disque: un joyeux bordel jazz-rock où l’impro la plus débridée laisse la place à des moments de flottements musicaux étranges (les piaillements d’oiseaux, par exemple). Réalisé dans des conditions qui feraient pâlir le moindre ingé son un tant soit peu minutieux, à savoir sans aucunes balances de réalisées à cette occasion, « Exmagma » est un regroupement de plusieurs jams improvisés qui constituent les véritables premiers enregistrements du trio. C’est dire si le degré d’amateurisme est poussé à son comble. Étrangement, les trois protagonistes parviennent à faire naître un semblant de « raw power » addictif issu de ces quelques enregistrements des parties d’instruments de base en overdub (basse, batterie, orgue) auxquels sont venus s’ajouter les délires de chacun des musiciens. A mi-chemin entre le free jazz US et un feeling spatial sponsorisé par les Seventies germaniques, l’album ne fait aucune concession et donne dans le rentre dedans agressif à chaque instant. Tout est électrifié, la rythmique est aléatoire et libérée au possible, les claviers s’envolent et viennent s’éclater sur les micros et les bandes du 4-track. Au final, à travers les 4 morceaux de la face A, on se retrouve face au produit brut, à la matière première presque pas modifiée souhaitée par Goldner, Braceful et Balluff. Quelque chose qui rappelle à la fois la poussière soulevée par les mouvements frénétiques des 3 musiciens et les nuages traversés de part en part par les projections mentales des-dites performers. Pas si loin de ce que donnaient à entendre beaucoup de leurs confrères allemandes ou français à l’époque. Mais avec ce feeling jazz jamais relégué au second plan auxuquels Exmagma ajoute un degré de profondeur supplémentaire en l’arnachant comme il faut pour lui faire parcourir les chemins les plus accidentés.

La face B du LP est un enregistrement live d’un concert en 1973. 19 minutes foutraques mais jouissives découpées en trois séquences esthétiquement distinctes. Pour la petite histoire, l’enregistrement de la première de ces séquences baptisées ‘Trippin’ With Birds’ est le résultat d’une prise d’acides conséquentes et d’un Andy Goldner disparu dans les bois, en plein délires psychotiques, pour enregistrer des dizaines de bruits environnants près de la ferme: oiseaux, tracteurs, des voix… Un truc banal en fait. Du moins les prémices du « field recording », sans le savoir. On retrouve sur le morceau les musiciens impliqués dans une espèce de tournante musicale où chacun change d’instrument en fonction des séquences abordées. On y retrouve les impros très rock à la guitare, les passages méditatifs et les superpositions d’éléments sonores recréant un joyeux bordel cosmique comme on les aime.

« Exmagma » sera suivi l’année d’après par « Goldball », album bien plus structuré que le précédent, au groove contrôlé et entrainant lorgnant vers les aspects les plus funks d’un certain type de jazz alors en vogue. « Goldball » n’a plus rien à voir avec son prédécesseur: l’ensemble est presque entièrement composé et non plus improvisé, des paroles sont ajoutées à certains morceaux et le groupe se paie même le luxe de réaliser quelques balances pour les instruments avant l’enregistrement. Plus parlant, la présence de l’incontournable Conny Plank, tombé sous le charme du style du trio après une session d’écoute d’un enregistrement live. Le groupe se retrouve donc à enregistrer ses 10 nouvelles compositions au sein du studio flambant neuf de Conny construit près de Cologne. L’album sera publié chez le Disjuncta Records d’un certain Richard Pinhas (guitariste français de son état à qui l’on doit quelques magnifiques publications au sein des groupes Heldon ou Lard Free, entre autres; j’en reparlerai). Même si l’effort d’organisation est tout à fait louable et pour le moins réussi à certains endroits, force est de constater qu’Exmagma y perd en énergie et en pulsion créatrice primaire; ce qui donnait au premier opus tout son charme et son mystère. Amis auditeurs, choisissez votre camp.

Exmagma poussera l’évolution plus loin encore en enregistrant courant 1975 un double album sans nom avec, une nouvelle fois, l’aide de Conny Plank derrière les machines. Mais l’aventure s’arrête là pour Goldner, Balluff et Braceful: faute de maison de disque, le projet tombe à l’eau, le groupe est dissout et chaque musicien trace sa route de son côté. C’était sans compter l’énergie sans trou d’air de quelques chevronnées « rééditeurs » qui donneront une réelle existence physique au désormais nommé « Goldball 3″ en 2006, plus de trente ans après l’enregistrement de l’album. Sans avoir à ce jour écouter le 2xLP, nulle doute qu’Exmagma doit donner dans l’expression d’un funk plus proche des grosses machines groovy de la seconde moitié des 70′s que des délires cosmiques de l’âge d’or du rock teuton avant-gardiste et chevelu.

S’il n’est pas, à mon sens, un groupe incontournable, Exmagma compense ce manque de reconnaissance par une véritable identité dans le son, loin des clichés des têtes d’affiches allemandes qui pousseront les délires jusqu’à atteindre l’hyper-espace…une zone de kitcherie jusqu’alors inconnue de mémoire d’être humain. Fort heureusement, le trio se retrouve toujours dans quelques discographies de fans pointus suite à l’apparition de ce premier « Exmagma » dans la fameuse Nurse With Wound List. Comme quoi, tout n’est pas perdu, même pour les plus obscurs musiciens.

‘The First Tune’

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3 commentaires

  1. KMS
    24 mai 2010

    Oh alors ceux là il fallait les ressortir de leur placard. A l’époque ils bénéficiaient d’une forte promo dans Best et Rock & Folk, des publicités pleine page plusieurs mois de suite avec la photo de la pochette de Goldball où on les voit avec des jambes à rallonge.
    Ils étaient plutôt vu de ce coté ci du Rhin comme une sorte d’Emerson Lake & Palmer teuton (le trio basse/clavier/batterie).

    Et pour Pinhas : http://kmskma.free.fr/?p=2016

  2. Digital Mojo
    25 mai 2010

    Ouai, pas trop mal l’idée. Même si je trouve Exmagma plus énervé et que je lui trouve un accent jazz bien plus prononcé. Mais bon, c’est dans les gênes de l’amateur de rock de faire de la comparaison. ;)

  3. Le Sniffeur d'Argent
    25 mai 2010

    En fait la comparaison, ici, porte davantage sur le nom et sur le paradoxe qui en découle. Mais c’était tout.

    Ceci dit, KMS, soit tu es un fervant suiveur de Exmagma, soit tu as la 50aine passée pour aller nous chercher une info. Comme je vois que tu es entré en fac à la fin des 70′s, j’ai d’emblée la réponse à ma question qui devient donc obsolète; tout ça dans le même commentaire. Magique.

    D’ailleurs très sympa ton papier sur Heldon, j’avais dans l’idée de faire un peu le même; du coup je m’abstiendrai et je renverrai vers ce lien.

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