Dans le train vers Montpellier j’observe les nuages par la fenêtre. Ils sont lourds, bas, à une centaine de mètres du sol. Il y a là quelque chose d’impressionnant, d’oppressant de torturé, cela donne envie d’écouter de la folk mais pas n’importe laquelle. Généralement chez les hommes je préfère les voix sèches, Johnny Cash plus qu’Antony And The Johnsons, j’apprécie de fait plus le parlé que le chanté. Par exemple je préfère la voix de Bashung quand elle murmure, ou quand elle déclame plutôt que quand il chante, d’une autre manière je préfère Tim Buckley à son fils car il se positionne moins dans la performance d’ordre physique que dans une certaine subtilité, des vibrations qui laissent place aux soupçons d’ailleurs.
Quelqu’un qui justement est dans la subtilité, à un point fantomatique, c’est l’anglais David Thomas Broughton. Je ne sais pas si en ce moment il a une actualité, pas vraiment après vérification, mais cela fait quelques mois que j’ai envie de parler de The Complete Guide To Insufficiency et dans parler dans cette catégorie, celle des disques qui frôlent la « durée cosmique », celle du temps infini en retour permanent. Il y a des disques comme celui-ci qui s’imposent à un point qu’il faut en parler coûte que coûte un jour ou l’autre. J’adore déjà le titre de l’album, celui de son premier disque sorti en 2005, le guide complet à l’insuffisance, enregistré qui plus est dans une église à Leeds en une prise. J’aime beaucoup les disques en une prise, au-delà de cette information un peu tape à l’œil, une « performance », cela exprime souvent une certaine nécessité et une cohérence qui peut être bienheureuse, souvenez vous d’E2-E4.
Ce qui fait la moelle de ce disque c’est une recette simple, évidente, mais efficace, celle d’une une folk qui utilise certains potentiels techniques. Ce n’est pas de l’électronique, il n’y a pas derrière sa voix une musique drone ou des effets à la Tilt de Scott Walker. Il y a une simple utilisation des boucles, d’une guitare acoustique, de quelques effets (quelques percussions, quelques distorsions, une once de saturation), de quelques mélodies et une voix qui revient constamment sur elle-même. De tels procédés dans une église fait sens, un appel à un certain au-delà, à la présence d’autres bruits, d’autres sons, des échos, de ce qui pourrait être là mais qui ne l’est pas. D’ailleurs à la fin de Unmarked Grave le son des cloches de cette église de Leeds serait une « erreur », une de ces coïncidences d’enregistrement qui donne une certaine profondeur à la musique. On revient ainsi sur des thèmes qu’on aime sur Substance et spécialement dans cette catégorie, celui de l’accident et surtout celui d’une certaine idée de la transe ou de la méditation par la répétition.
Une autre spécificité de ce disque c’est la continuité entre les morceaux malgré d’évidentes ruptures qui ne correspondent d’ailleurs pas aux « coupures » entre les pistes. Ces ruptures sont comme un déluge, car la structure classique d’une montée en boucle vers un point d’équilibre avant une conclusion ne fait pas sens pour David Thomas. Ici une fois que la quintessence de l’idée s’est matérialisée il n’est pas nécessaire d’en redescendre, de se plier à une certaine linéarité de construction, à une structure factice, alors le morceau s’éteint en un instant, en une seconde, pour laisser place à un silence qui rappelle ces nuages par la fenêtre. La brèche crée ouvre la porte à la prochaine partie sans aucune autre transition, on est clairement dans une certaine « insuffisance » revendiquée. L’effet crée est en fait paradoxal, au lieu de générer des ruptures profondes entre ces moments, il leur donne du liant, comme si c’était de simples respirations dans un unique morceau. D’où la durée cosmique. A tel point que c’est véritablement le cas entre Execution et Unmar, Execution se sature autour d’une boucle pour exploser dans une simple mélodie à la guitare qui le clôture et ouvre le morceau suivant. Magnifique.
Il y a de plus cette voix qui occupe tout l’espace, pas la plus belle, pas la plus impressionnante, mais elle semble vouloir accrocher l’écho, résonné au maximum. Elle a un côté mystique en doublant parfois lui-même sa voix, comme un canon intime ou un gospel étrange. Et toujours cette manière distincte de s’exprimer de laisser sa « trace ». Enfin il y a ces paroles dérangeantes, morbides, cyniques, décalées qui font contrepoids avec la solennité de la voix. The violation of your body, the pieces they fall into the holes, flakes of skin in my mouth, petals trodden into the carpet sur Ever Rotating Sky ou les paroles « d’amour » d’Execution: I wouldn’t take her to an execution, I wouldn’t take her to a live sex show, I wouldn’t piss or shit on her, would I? Because I love her so. Il y a aussi les paroles d’un soldat mort et enterré sur Unmarked Grave. Toutes ces histoires distordues donnent la dimension du disque, lui donne son énergie derrière sa façade parfois monolithique. Seul le morceau Walking Over You est un léger ton en dessous en étant beaucoup plus classique dans sa construction que ce soit dans la mélodie ou dans la voix, mais les deux vont toujours de pair.
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Pour conclure ce The Complete Guide To Insufficiency nous remémore la formule consacrée d’un « petit disque majeur », un disque qui concurrençait quelque part un autre grand disque de 2005, le School Of The Flower de Six Organs of Admittance. Si comme moi vous l’aviez manqué, il n’est pas jamais trop tard.
Tapping and tisking in the corner, slowly cooking in the softness, to have glued my hand in place, a fire burns in my guts and my face screws up in delight
Cet article est le fruit du dur labeur d’un vacancier, les pieds en éventail. Le mec détendu, quoi. Enfin t’es pas mort, c’est déjà une bonne nouvelle pour les visiteurs.
Je ne connais pas du tout ce David Thomas Broughton mais je trouve la photo d’illus’ assez puissante et le morceau en streaming tout à fait suggestif. Voix étrange, il articule pas trop, ça crée un décalage intéressant.
Si tu savais, ok il fait beau et chaud, ok il y a la plage et la piscine, mais je me sens coupé du monde et la famille c’est bien mais pas en 24/24… bref. Je suis de retour mardi, et en attendant suis quand même pas trop loin.
Sinon le morceau en stream c’est le premier, loin d’être mon préféré même s’il ouvre magnifiquement le disque. Bref, suis pas dans l’actu mais je m’en tape :D.
Haha tu pourrais marcher tout seul, pieds nus, sur des cailloux pointus avec des chiens aux fesses à côté de ta piscine et de ta plage que je te plaindrais toujours pas, escroc!
Ah mais l’album est sorti chez Plug Research? Comment ça se fait que j’ai jamais entendu parler de ce mec? Parce que je connais assez bien le catalogue du label (qui n’a rien à voir, pour une grande partie, avec ce D.T. Broughton en fait). Haha sacrée nouvelle.
Sinon j’aime bien les albums du type « 5 morceaux / 45 minutes de musique ». Ça demande une implication qui ne peut pas être feinte. Et ça me plaît. Bien, je vais écouter de ce pas, ce ‘Ambiguity’ me plaît de plus en plus.
Quelle magnifique découverte tu nous offres !
Après un petit détour par mazone, l’album est parti pour tourner une bonne partie de la nuit. Merci beaucoup !
Super découverte pour moi aussi. Un beau disque.
Peu d’effets, peu d’moyens, mais tout est super bien senti. Les structures sont effectivement assez tordues (suffisament pour ajouter beaucoup d’intérêt à l’ensemble) et les mélodies sont belles.
Et surtout, le mec évite systématiquement d’en faire trop. C’est agréablement sur le fil comme son. Il en serait presque avare des fois, mais sans jamais vraiment l’être…
Bref, tonnerre d’applaudissements pour moi.
Cela me fait très plaisir si vous appréciez ce disque. Je l’ai découvert par une amie il y a des mois et je n’arrête pas de l’écouter, j’avais envie de transmettre le virus.