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Articlé publié le 30 juin 2010 par .

Classé dans Chroniques, Réflexions.

Yesterdays Universe #1 – Ultime expérience

Il y a presque une décennie, Madlib initiait sa série de spin-off jazz qui constitue, à ce jour, le projet alternatif le plus long de sa carrière. A ses débuts au milieu des années 90, le producteur originaire d’Oxnard, Californie, s’était distingué dans un exercice de production dans la veine la plus pure d’un rap de qualité propre à l’époque au sein de laquelle ses productions s’agitaient alors. Que ce soit pour Tha Alkaholiks ou, plus loin, pour le projet Lootpack (via le maxi « Psyche Move » en 1996, première pierre posée sur le chemin pavé d’un monceaux de beats qui le fera rejoindre, deux ans plus tard, le tout naissant Stones Throw avec l’histoire que l’on connaît), Madlib n’a que trop peu insisté, à ses débuts, sur l’aspect le plus particulier de sa personnalité, se noyant esthétiquement dans des compositions accrocheuses mais pas toujours très personnelles. Même pour le très bon « Soundpieces: Da Antidote », premier long jeu sur lequel Madlib s’emploie à véritablement créé un univers particulier, le producteur californien pêche parfois par un petit manque d’inspiration coupable qui rend le tout imparfait mais agité, ici et là, par quelques bombes mémorables. Quoiqu’il en soit, « Soundpieces… » lance Madlib dans le grand bain et va libérer le producteur en lui offrant une latitude d’expression assez rare qui le conduira à mener de front de multiples projets pour le moins novateurs (Quasimoto, Madvillain) ou intéressants à plus d’un titre (ses productions pour Declaime, Wildchild et j’en passe).

Parmi ce qui constitue l’identité Madlib, il est un univers propre au producteur qui est souvent mis de côté à l’heure de dresser un bilan d’une quinzaine d’années d’activité. En 2007, Madlib intitulait ça le « Yesterdays Universe » et faisait éclater, le temps d’une compilation d’une douzaine de morceaux, les prémices d’une construction théorique engagée dés le tout début des années 2000 qui vit naître un paquet d’alter-egos du producteur, plusieurs sorties suivant un plan plus ou moins pré-établi, une tentative plutôt bien menée de prime abord de brouiller les cartes dans la presse. L’unique projet était, de mon point de vue, de permettre à Madlib de s’en aller explorer ce qui constitue véritablement sa passion la plus forte, celle que l’on ressent à chaque pulsation dans chaque beat, cet amour pour le jazz, ce goût des rythmiques ternaires, des claviers aériens et complexes, des basses ronflantes aux schémas groovys… Bien avant d’être étiqueté quoi que ce soit, Madlib le stakhanoviste s’emploie à proposer un tout nouvel aspect de sa personnalité que les suiveurs du producteur devait déjà percevoir par bribes dans son activité musicale quotidienne sans jamais vraiment parvenir à la saisir complètement.

En 2010, c’est désormais chose faite. Madlib est un jazzman. Peut-être pas dans la virtuosité un instrument en main (plusieurs instruments en main, pour ce qui le concerne), sûrement qu’il n’est pas à ce jour le tout meilleur soliste aux claviers ou à la batterie, sûrement aussi que ses compositions, quand elles ne sont pas des hommages plus qu’appuyés (des reprises), ne sont pas les plus bouleversantes ou les plus prenantes qui existe dans ce domaine. Mais Madlib a quelque chose en plus: celui d’avoir tenté de fondre plusieurs formes de jazz dans son univers symbolique et sonore. Expérience délicate qui fait se rencontrer deux mondes traditionnellement proches mais techniquement très éloigné. Pur produit des 90′s, Madlib est issu d’une époque où sampler les jazzmen, du plus illustre au plus obscur, était une pratique courante pour quelque rappeur que ce soit.  Si aujourd’hui certains s’évertuent à perpétuer l’allégeance faite au vénérable ancêtre, force est de constater qu’ils sont peu nombreux à apporter une réelle touche d’originalité à leur approche. Madlib a simplement cherché à faire parler une symbiose réelle entre les deux univers en dépassant le simple cadre du sampling d’une phase bien définie.

Je dis « simplement » alors que l’exercice est pour le moins délicat et complexe. Même pour un producteur qui s’avère être un batteur  ou un clavier au potentiel certain, investi du langage jazz autant que de l’art de la boucle. Et c’est dans cette faiblesse manifeste que se reconnaît le talent de celui qui a décidé de ne pas pratiquer, à cet endroit là de son univers personnel, ce qu’il connaît le mieux pour s’essayer à un jazz sous handicap, en quelque sorte. Mais si l’approche est pour le moins compliquée par une absence de feeling jazz pur, culturellement parlant ils sont peu nombreux à ressentir le jazz, toutes les formes de jazz, du plus libre au plus funky en passant par les plus latins ou les moins terriens, comme le ressent Madlib.

Car son projet du Yesterdays Universe est avant tout celui d’une pédagogie autour d’une musique remise en perspective, à qui Madlib va offrir un saut dans le temps, un lifting esthétique qui va la porter vers le plus grand nombre (toutes proportions gardées). Personnage plutôt secret, Madlib ne cache jamais néanmoins sa grande passion du crate-digging et il jouit, à ce titre, d’une collection de vinyls impressionnante et d’une connaissance de la musique avec une profondeur et une intensité que l’on retrouve rarement par ailleurs. Mais il faut au moins ça pour parvenir à dresser un paysage aussi bariolé mais néanmoins cohérent que celui du Yesterdays Universe. Démarche régulièrement critiquée par certains observateurs, par moi le premier il y a plusieurs années, je me devais néanmoins d’essayer de présenter plus en détail la richesse de cet univers, ces références qui font vibrer en moi le passionné d’un jazz qui se révèle comme une musique pour le moins actuelle, riche et passionnante, sans succomber à la tentation électronique à tout bout de champ. Il suffit qu’un personnage à la vision musicale bien précise comme Madlib, au potentiel affirmé, se décide à aller s’abreuver à ce puits d’inspiration qui semble inépuisable, année après année, se décide à dépeindre une galerie de portraits fictifs, se grimant en une foultitude de musiciens qui n’auront pour toute existence concrète que les morceaux sur lesquels les lettres formant leurs patronymes seront rassemblées les unes à côté des autres.

Bien sûr, l’univers de Madlib est peuplé d’erreurs discographiques, d’ennuis, de ratés ou d’incompréhensions manifestes. Mais c’est ce qui rend l’ensemble plus vivant que jamais, comme s’il s’agissait d’une véritable tribu sans autre point commun que celle d’avoir été projetée, elle et toutes les entités qui le composent, comme un trait de peinture sur une toile, sans autre logique que celle d’expulser une musique capable de s’exprimer sous une palanquée de formes différentes et jamais vraiment identique à la précédente, encore et encore. Et puisque cet univers dépasse largement du cadre du disque, sous quelque format que ce soit, il paraît important de prendre le temps d’examiner à la loupe la majeure partie des gestes discographiques du producteur.

Ainsi, dans cette série d’articles, je reviendrai sur la quasi totalité des productions estampillées Yesterday’s New Quintet/Yesterdays Univers pour les présenter sous un jour qui, ce me semble, est en partie celui sous lequel Madlib a souhaité que son travail soit perçu (du moins c’est comme ça que je le perçois). Trop souvent déformé et projeté dans des paysages qui ne correspondent pas à la musique dont il est question ici: pas vraiment du hip-hop, un jazz qui n’en a pas franchement tous les aspects. Il faudrait un mot qui n’existe pas mais qui correspondrait pourtant de manière quasi parfaite à la personnalité d’Otis Jackson Jr., à ses références, ses aspirations et ses symboles les plus marquants. Parce que, j’en suis convaincu, ce Yesterdays Universe est le projet qui dit le mieux ce dont est fait Madlib, le personnage et le musicien, bien au-delà de tout ce qu’il a pu faire en parallèle et qui lui ont apporté la reconnaissance dont il peut jouire (à juste titre?) aujourd’hui.

Cette série d’articles est un projet qui me tenait à cœur, en tant qu’amateur de jazz bien entendu (parce qu’il faut au moins l’être pour aborder le sujet de manière pertinente) mais aussi en tant que suiveur critique des sorties disons « jazz » (pour aller vite) d’Otis Jackson Jr. Il fait partie de ces orientations que je crois devoir prendre par moments, en étant convaincu que réside là un monceau de choses à présenter, à décortiquer, à faire découvrir. En espérant ne pas m’être trompé, je vous donne rendez-vous pour le prochain papier à venir très bientôt.

One Comment

  1. a3
    10 août 2010

    En grand fan de l’artiste, et jeune néophyte en matière de jazz, j’ai hâte de lire la suite!

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