Suite à ma notule sur le label l’âge d’or, j’ai envie de continuer de tourner autour d’Hambourg et de la scène allemande. Cela commence à en faire des notules sur l’Allemagne, j’ouvrirai probablement bientôt une catégorie pour les réunir ensemble.
Il y a des disques dans lesquels on rentre tardivement. Pendant ma période boulimique autour d’Hambourg où j’écoutais Die Sterne ou Tocotronic, j’avais aussi « absorbé » Kante sans trop m’y attarder, malgré un titre comme Rhythmus Berlin et une chronologie assez différente des groupes suscités puisque Kante est « seulement » en activité depuis 1997.
Disons le directement, Kante n’a pas le potentiel pop et charmeur d’un Tocotronic, il n’y a pas d’équivalent au génial Hi Freaks ou même de This Boy Is Tocotronic ou Kapitulation. Il y a cependant pour ce Rhythmus Berlin, cinquième disque du groupe sorti en 2007, ce titre annonciateur, un peu problématique (le groupe n’est pas berlinois), et cette pochette aussi grandiloquente que désagréable, rebutante même. En fait ce disque est issu d’un spectacle au Friedrichspalast (une sorte d’immense cabaret, un peu l’équivalent du Moulin Rouge en beaucoup plus grand et plus diversifié au niveau des spectacles mais toujours un peu kitsch) sur Berlin, spectacle qui s’inspirait du film de 1927 Berlin – Die Sinfonie der Großstadt de Walter Ruttmann. Ce film muet revenait sur l’industrialisation de cette ville transformée en l’espace de quelques années en une sorte de mégalopole, la fameuse Großstadt. Avant-gardiste et presque documentaire avant l’heure cette « symphonie » montrait les rythmes de ce nouveau Berlin. Le metteur en scène du spectacle, Jan Dvorak qui avait déjà collaboré avec Kante, leur a demandé d’écrire des textes pour l’occasion.
Ceci explique la pochette et nous fait constater que ce disque n’est pas véritablement un album à l’origine. Le véritable titre est d’ailleurs Kante plays Rhythmus Berlin, marquant une certaine distance entre les deux. On s’éloigne ainsi beaucoup du précédent disque de Kante, plus rock : Die Tieren sind unruhig (qu’on pourrait traduire par les animaux sont agités). Pour revenir sur la pertinence d’impliquer un groupe d’Hambourg lors d’un tel spectacle, je pense que le chanteur de Kante, Peter Thiessen, a trouvé la réponse parfaite, celle qui me fait sentir berlinois, même en revenant ici : Berlin ist nicht so sehr eine Stadt, aus der man kommt, sondern eine, in die man geht. Berlin n’est pas vraiment une ville d’où on vient, mais plutôt une ville dans laquelle on va.
Un des aspects intéressants d’une telle démarche c’est que la Großstadt de Walter Ruttmann n’existe plus, la seconde guerre mondiale l’a balayé, il n’en reste que des traces. Cela exige donc depuis, et pas seulement pour cette période, je pense au Berlin de l’est, un travail sur la mémoire. Plus que de la mélancolie d’une ville qui n’a jamais cessé d’être détruite il s’agit plutôt de vouloir maitriser ce passé, en allemand c’est la Vergangenheitsbewältigung. Si le spectacle veut montrer le Berlin « d’aujourd’hui », cette filiation le place aussi d’un point de vue fantomatique, il s’agit d’évoquer cette ville qui est sans être vraiment, dont les fantômes sont présents… avec d’autres. Tout le contraire du Berlin de Walter Ruttmann qui était quelque par fasciné par cette modernité industrielle, par l’émergence de ces nouveaux phénomènes. Une fascination typique des années 20, on pense à un autre film de la région, le Metropolis de Fritz Lang tourné à Potsdam qui lui s’inspirait de New York. On remarque d’ailleurs que le quartier de la Potsdamer Platz ressemble aux décors d’un tel film. Kante s’inscrit ainsi dans la longue tradition, pas forcément uniquement cinématographique, d’œuvres sur Berlin que ce soit ses bouleversements et les traces de ses antériorités.
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
Même s’il s’agit d’un spectacle, spectacle qui semble autant colossal que kitch, même s’il s’inspire du Sinfonie der Großstadt notre positionnement temporel, l’histoire de cette ville, oblige à s’interroger quelque peu. La démarche de Kante se place dans cette optique en se détachant clairement du divertissement que pourrait annoncer cette entreprise au Friedrichspalast. Der Rhythmus einer großen Stadt (Prolog) commence doucement, avec une voix qui raconte et différents bruits qui martèlent au fond, on n’est pas ici dans une achronie, une invention d’une musique futuriste du passé, mais clairement dans ce rapport au passé, rapport à cette ville si particulière qui invite à invoquer cette Vergangenheitsbewältigung. Cette chanson pose le pulse de cette ville et la possibilité de s’y accorder, de se mettre en rythme…
Les titres semblent aller dans cette direction. Die Stadt verwischt die Spuren pourrait se traduire par « la ville efface les traces », Die alten Gespenster ce sont « les vieux fantômes » (ceux des musées) ou Trotz all der Zeit qui peut signifier « en dépit du temps ». Bien entendu, on n’est pas ici dans une posture réflexive sur Berlin, les histoires contées sont assez personnelles, un peu naïves, la relation entre soi et cette grosse ville, mais ces signes de son histoire sont là en écho, en traces.
Le disque est par ailleurs d’une facture assez classique, une guitare qui accompagne presque constamment un environnement dépouillé. Il y a un côté folk légère, qui sonne à la fois comme passé (l’harmonica sur Die große alte neue Stadt fait penser à des vieux disques de Neil Young) mais en même temps parfaitement moderne, la production carrée, la candeur joyeuse de Die Stadt verwischt die Spuren. Il y a aussi les morceaux qui ressemblent à des ballades Du hältst das Fieber wach (tu retiens la fièvre éveillée) ou les moments plus mélancoliques tel Trotz all der Zeit.
Clip audio : Le lecteur Adobe Flash (version 9 ou plus) est nécessaire pour la lecture de ce clip audio. Téléchargez la dernière version ici. Vous devez aussi avoir JavaScript activé dans votre navigateur.
Ce disque est dans le fond est un simple disque « pop rock » comme on aimait le dire il y a une dizaine d’années, ce n’est pas un grand disque, ni un disque mémorable, mais un beau disque qui a le grand mérite de s’éloigner des pontifes sur Berlin, il en parle sans être hype (ou faussement hype), sans faire de l’électro, de l’esbroufe, de l’indie, de l’alternatif, sans voué un culte au cool et à tout ce qui vend Berlin à l’étranger, qui est une partie de la ville certes, mais qui ne la réduit pas. Un simple air à l’harmonica, un peu de la guitare et une voix qui chante en guise d’épilogue Die große alte neue Stadt, la grosse vieille neuve ville. Une autre façon de l’aborder, pas moins pertinente.
Excellent article. Belle perspective entre le disque et la ville (que tu connais par cœur). C’est très plaisant parce que je découvre un album/artiste que je ne connais pas et tu le remets dans un contexte, un environnement, de manière assez parlante. Un bien bon papier.