Dans la grande valse de l’oubli qui caractérise souvent mon activité sur Substance M., je n’ai pas encore pris le temps de vous parler en détails du duo anglais Obba Supa. Auteur d’un premier LP de grande qualité il y a un an quasi jour pour jour, le binôme formé par Hey!Zeus (production) et Teknical Development (rap) débarquait d’à peu près nulle part, discographiquement parlant, avant de se faire une place de choix au sein du roster du très recommandable label allemand Project: Mooncircle. Sans autre ambition que de marquer les esprits, le duo plaçait dans les bacs l’imposant « To: AM – Free: AM », agrégats de productions aux ambiances crépusculaires, de beats qui ne se dévoilent qu’à demi-mots pour donner naissance à un environnement sonore brumeux, stratosphérique, propice à une interminable insomnie aux côtés du rap de TD. Artiste à la technique vocale particulière, T.D. semble déclamer autant qu’il rappe, le flow toujours en suspens, jamais réellement posé, comme pour accompagner le vol stationnaire en orbite des compositions de Hey!Zeus, jamais vraiment accroché au rythme imposé par les drum breaks. Jamais vraiment en décalage non plus, à vrai dire. Quelque part entre les deux pour servir ces textes abstraits difficiles à cerner par moments mais à l’attrait incroyablement addictif si bien qu’on se prend à répéter en boucle la moindre des incursions instrumentales sous forme d’interludes qui peuplent l’album de bout en bout. Un travail délicat et percutant, usant du chaud et du froid dans un même mouvement qui consacre une collaboration aboutie et remarquable entre les deux musiciens.
Deux maxis plus tard, Obba Supa revient à la charge avec un nouveau 7′ ‘ publié chez le tout récent label made in UK Chakra Sounds: « Too Far Gone / Breaks On Faces ». Profitant d’une petite faille dans le programme établi autour de la série « A.M. », Obba Supa se fend d’un single à la réalisation impeccable, dans une veine musicale quasi identique à celle pratiquée pour les précédentes sorties. Toujours ces claviers enveloppants balayant le paysage légèrement agîté par quelques coups d’une grosse caisse sporadique et à demi-réveillée. Accompagné par le saxophone de Radimo, Teknical Development développe son délire cosmique et spirituel alors que sa voix se perd dans un espace aux frontières presque inexistantes, à peine soutenue par celle envoutante d’une Shuanise échappée le temps d’un morceau d’Up My Alley, en symbiose avec l’hypnose délicate et insidieuse des flûtes et autres instruments à cuivre invoqués. En face B, la rythmique (jamais réellement maitresse, pourtant) semble prendre le pas sur l’envol spirituel; T.D. ne s’y trompant pas en proposant une prestation plus enlevée, toujours dans son style caractéristique, dans son propre temps musical. Les deux faces combinées forment une entrée en matière idéale pour aborder la musique d’Obba Supa. Particulière parce que dans un univers de symboles et de repères qui lui sont propres, qu’il faudra faire siens afin de profiter pleinement des moindres détails et de la richesse des morceaux proposés. Mais c’est un effort qui en vaut largement la chandelle puisqu’il consacrera à vos yeux la naissance d’un producteur et d’un MC de grande qualité, en symbiose, propriétaires tous deux d’une créativité et d’une originalité à peine exploitées en une année de publications diverses. Vivement la suite, « Before A.M. ». Le 7′ ‘ en écoute et disponible ici.
Puisqu’il s’agissait d’évoquer Project: Mooncircle, restons explorer plus avant le catalogue récent du label (dont je vous recommande la lecture de l’interview que j’avais réalisées en 2008 pour HipHopCore.net si ça n’est pas déjà fait) en abordant le cas de Robot Koch. Autre sortie sur laquelle j’ai malencontreusement fait l’impasse, submergé par mes propres aspirations à la découverte débridée, le dernier EP en date du producteur allemand s’avère être une surprise rafraichissante pour celui qui, à mes yeux, commençaient à sérieusement montrer des signes inquiétants au travers de sa musique. Après un départ en fanfare en 2008 au sein d’un créneau hip-hop/électro/dancefloor à l’efficacité maximum via l’excellent « Vortex Cookies » où tout se combinait à merveille (besoin de bouger immédiat, fignolage des productions exemplaires, remixs à la hauteur du morceau original; un tube intelligent en somme), Robot Koch semblait petit à petit s’engluer dans une approche instrumentale maniérée et molle du genou; symbolisée par le soporifique « Death Star Droid », premier LP à voir le jour chez PMC en novembre 2009. S’ensuit un EP de remixs pour le moins hétérogène ( du bon au très irritant, pour aller vite), une deuxième escapade auprès de Cerebral Vortex (moins jouissive que l’originale) et un nouvel EP original, « Listen To Them Fade », début mai dernier. Inutile de dire qu’il semblait plus qu’impératif pour Robot Koch de redresser la barre après s’être gentiment viandé en donnant dans le sur-régime et la sur-production musicale pour le moins anecdotique.
A mes yeux, les 6 morceaux du dernier EP en date font montre d’un réel soucis de Robot Koch de renouer avec un travail plus en profondeur des compositions. Arrêter de vouloir produire pour produire mais chercher à faire passer un feeling. De ce côté là, l’ambition est plus ou moins atteinte alors que s’enchaînent ‘Listen To Them Fade’ / ‘Brujeria’ / ‘Like Rain’ en face A, comme un seul jet musical au trait d’union stylistique bien affirmé. Dans un groove au relents dubstep/dub évident, Robot Koch invoque percussions et voix féminines spirituelles pour dévoiler sa rythmique énervée sur fond d’invocations shamaniques. Les trois morceaux font appel à la voix délicate de Grace, chanteuse déjà présente sur « Death Star Droid », qui se fond habilement dans le décor des productions de Robot Koch. Sans jamais bousculer sa formule plus que de raison, le musicien allemand propose un nouvel itinéraire un peu plus convaincant, frôlant de peu sans jamais l’atteindre l’auto-citation dans ce ‘Listen To Them Fade’ que l’on pensait adressé à son géniteur lui-même; presque noyé dans un élan de productivité diluant toute ambition musicale dans un consensus musical dommageable. Fort heureusement, « Listen To Them Fade » propose davantage, à commencer par cette approche dub/vintage qui donne à l’ensemble un petit supplément d’âme bienvenue dans une musique qui en manquait alors cruellement lors de précédents exercices. Toujours très mystique dans ce qu’elle véhicule, la face B combine pas mal dubstep et constructions hip-hop n’hésitant pas à casser la corde du déroulé linéaire et soporifique pour proposer chacun des trois morceaux sous des angles mouvants, différents à chaque fois. Plus concentré qu’auparavant sur les détails de ses productions, Robot Koch passe l’examen de rattrapage avec application mais ne fait pas oublier la déception de son premier LP. Gageons que son projet essai long format aura retenu les leçons d’un manque de personnalité et d’une absence flagrante d’une réelle vie dans la musique, fusse-t-elle créée à partir de machines de A jusqu’à presque Z.
S’il en est un qui n’a pas oublier que la séduction passe quasi avant tout le reste, c’est bien Oriol. L’Anglais s’est visiblement concentré sur un matériau de base qu’il manie avec aisance et habileté: la confection de petits ensembles mélodiques aux claviers qui donnent à l’ensemble de son LP « Night And Day » un attrait et une addiction sans commune mesure avec une bonne partie des productions à l’heure actuelle. Planet Mu a eu le nez creux en lançant ce jeune producteur à la formule d’une simplicité enfantine mais à l’efficacité redoutable. Sur un terrain disco/funk entrainant, Oriol manipule quelques éléments simples, jamais trop complexes, invitant à la danse via un groove communicatif, synthétique aux lointains relents de console 16-bits par endroits et à l’évidence incontestable. En témoigne de la plus belle des façons l’ouverture du disque via ‘Joy FM’. Branché sur la radio du bonheur musical virtuel mais immédiat, l’auditeur aura bien du mal à réfréner son envie d’évoluer sur une piste de danse fictive, parfaite pour l’été déjà bien installé dans nos villes, nos apparts, nos caleçons/slips/boxers. Comme s’il suffisait de simplement faire appel à ce feeling nostalgique 80′s ou on ne sait pas bien quoi qui doit nous faire nous sentir mieux, joyeux, décomplexé, heureux de vivre, inconscient des grands enjeux macro-économiques, financiers et géopolitiques qui équilibrent nos vie de manière très précaire. Pour Oriol, tout est plus simple: dans un semblant de tropicalisme disco, Oriol prend un malin plaisir à vous faire croire que vous écoutez la dernière daube en date. Pourtant, cachées derrière les couleurs chatoyantes et le ciel marbré d’une nuit d’été qui s’installe doucement, les rythmiques à la richesse délicate sont bien présentes et donnent à l’ensemble une profondeur que l’on ne retrouve pas chez beaucoup des congénères d’Oriol. Maniant le synthbass comme un véritable « bass héros », le producteur britannique donne dans l’expression d’un disco-funk synthétique chiadé et intelligemment fait (‘The Process’, entre autres) tout en suggérant moiteur et chaleur estivale. « Night And Day » est plus qu’un simple album de saison. Il est la manifestation d’un esprit qui consacre d’une manière exemplaire la simplicité d’une approche mélodique couplée à l’exigence de productions en rien débilitantes. Sans jamais parvenir à réellement classifier la musique mouvante d’Oriol, l’auditeur n’oubliera pas de se projeter dans un club fictif, à ciel ouvert, donnant sur un magnifique tapis d’étoiles naissantes à la faveur de la lumière du jour qui peu à peu semble disparaître, un soir d’hiver rugueux, entre les deux écouteurs d’un casque branché sur une platine, quelque part dans un appartement urbain, à mille lieux des réjouissances, les pieds dans le sable.
Presque 3 ans. C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour recevoir des nouvelles de la bande à Powell et fLako sous la forme d’une troisième mouture de la très recommandable série « Beatnicks ». Après un premier volume en 2007 et une suite l’année d’après, le label originaire de Cologne revient avec 6 nouvelles compositions sous la bannière « Beatnicks Vol. .3″ pour faire un peu le point sur les avancées musicales des uns et des autres. Si les choses ont sensiblement bougé en terme de casting (Rustie parti jouer dans la cour des grands, 1000 Names et Hubert Daviz volant de leurs propres ailes ou presque), la formule reste la même: toujours ces mélanges électro-hip-hop dansant, glitch-hop comme il faut sans trop forcer sur les effets pour rester dans les clous. Tout est joué au clavier, parfois cutté et découpé jusqu’à plus soif , breakbeats comme samples, tout ce qui tombe sous la main. Flirtant de très près par moments avec la house (on retrouve un certain O. Boogie, aka Olivier Tuinier, de chez Rush Hour Recordings), « Beatnicks Vol. 3″ s’affranchit des genres, à l’instar de ses aînées, ou du moins n’hésite pas à brouiller les cartes en jouant sur les frontières présumées entre les approches musicales des uns et des autres.
Si l’ensemble n’est pas à proprement parler anecdotique, cette nouvelle mouture s’avère néanmoins décevante. Loin du défrichage sonore opéré par les deux premiers volumes, l’auditeur semble confronté ici à des morceaux dans la moyenne de ce qui se fait aujourd’hui aux quatres coins du monde en la matière. Rien de bien particulier à se mettre sous la dent si ce n’est la tentative intéressante mais pas toujours très convaincante de Ki En Ra, son approche plus nervurée donnant naissance à ce morceau tout en hoquet et en sursaut instrumental sympathique. Mais c’est à peu près tout. A bien y regarder de près, il semble que chacun des morceaux se noient dans la masse d’une standardisation dommageable. A l’heure où certains producteurs ont porté le débat dans des sphères se situant à un niveau légèrement plus élevé, Up My Alley revient avec un maxi qui souffre d’un manque d’ambition et d’un caractère propre. Tout ce qui rendait les deux premiers volumes « Beatnicks » mémorables, finalement. C’est dommage et frustrant d’avoir attendu deux ans pour se contenter de si peu mais les précédentes sorties de fLako et Powell présageaient un peu du résultat à venir pour ce nouvel opus; tout à fait honnêtement. Tant pis, on guettera quand même la suite des aventures du label allemand, au cas où.
En parlant de déception, du moins de mésentente profonde, la « Los Angeles Series » initiée cette année par le label dublinois All City Records se pose là, elle aussi. Sensée porter aux nues la quintessence des producteurs les plus en vus à l’heure actuelle dans cet underground peuplé de beats en tous genres, la « LA Series » a depuis janvier dernier fait appel à quelques figures emblématiques en provenance de Los Angeles pour les initiés à la chose instrumentalo-hip-hopo-beatesque, pour avoir l’air con en le disant: Dibiase, Take, Ras G, Samiyam et j’en passe. Prévue pour s’épanouir sur dix sorties mensuelles, la série de disques en est déjà à sa cinquième occurence et ne m’a encore pas vraiment convaincue. Je vous avais glissé quelques mots du volet réunissant Ras G et Samiyam lors du précédent épisode de « Oscillations et frémissements », je tiens à préciser que les choses n’ont que peu évoluer jusqu’à très récemment: quelques passages intéressants noyés sous un monceau de convenances musicales et d’ennui pour le moins profond, par endroits. Fort heureusement, le cinquième volet a fait la part belle à une autre déclinaison du genre, une autre nuance qui vient offrir un vent de fraîcheur salutaire à l’ensemble. Conviant Carlos Y Gaby (le compositeur et multi-instrumentiste Carlos Nino et Gaby Hernandez, sa femme) et le producteur Gifted & Blessed (GB pour les intimes), les décideurs d’All City ont coupé court à mon embargo le plus complet sur cette « LA Series » (c’est gentil) en proposant deux approches complètement différentes.
D’un côté, en face A, Carlos Y Gaby dévoilent leur approche délicate et vaporeuse, agrémentée de cordes et de longues montées, de très longues montées, qui ne semblent jamais vraiment vouloir se terminer pour atteindre un climax réel. L’auditeur se retrouve à flotter dans un ensemble à la blancheur immaculé, ‘Happy Summer Solstice’ par exemple, à peine agité par des espèces de tambour de bois et quelques notes de claviers routinières. On retrouve avec aisance la patte d’un Carlos Nino, déjà fortement appréciée sur le « Space Hammock EP » en 2007. Se mêlent musiques traditionnelles, chœurs et émotions savamment dosées pour un résultat à la beauté immanente et jamais factice. En face B, sur ‘Sketches Of Crop Circles’, GB déploie un long morceau de 8 minutes 14 découpé en trois parties: une improvisation aux claviers, aériens et désordonnés, étrange dans le cadre de la série de disques dont il est question, puis un beat fiévreux aux allures de ruelle louche et inquiétante avant cette descente de trip médicamenteux qui en appelle aux esprits les plus effrayants habitants la tête à l’envers sous les touches et les contrôleurs des machines du producteur angelino. Une composition intéressante qui présente un soucis d’exploration supplémentaire que la plupart des protagonistes de la « LA Series » ne se sont pas donnés la peine d’évoquer, ne serait-ce qu’à demi-mots. En attendant de mettre la main sur la nouvelle livraison du label irlandais, ce cinquième volet porte l’ensemble vers d’autres horizons salvateurs; sauvant de peu le tout de s’étouffer dans ses propres productions sclérosées et répétées des dizaines de fois. « Il vaut mieux penser le changement que changer le pansement », comme disait Francis Blanche. Je pense que la citation s’applique on ne peut mieux dans ce cas précis.