Als das Kind Kind war, wußte es nicht, daß es Kind war, alles war ihm beseelt, und alle Seelen waren eins.
Ma salle de cinéma berlinoise préférée se nomme Lichtblick Kino. Lichtblick peut se traduire par « éclaircie ». Comme Licht signifie la lumière et Blick le regard, on mesure facilement toute la portée cinématographique d’un tel nom. Ce petit cinéma, un seul écran et une trentaine de places, se trouve dans Revaler Str. à deux pas de Mauerpark en plein dans le Prenzlauer Berg, quartier à présent chic. Zitty, sorte de Télérama berlinois bimensuel, le classait dans son édition spéciale 2010 (Das Berlin Buch: über 700 Adressen) dans la catégorie des 5 plus grands petits cinémas. Personnellement je l’aurai classé premier, car à la différence de ses rivaux, par exemple le superbe Intimes dans la Boxhagener Str. il diffuse tous les films en VO. C’est assez rare à Berlin, fort malheureusement, le cinéma est bien un domaine dans lequel je pense que presque aucune capitale ne peut rivaliser avec Paris. La seule chose différence est qu’il arrive souvent que les films allemands soient diffusés dans certaines salles… sous-titrés en anglais ! Encore un signe de la particularité de cette ville.
Je ne suis pas allé souvent dans cette salle, la programmation n’est pas très variée, mais j’y ai connu quelques frissons. C’est là où j’ai vu un de mes premiers samedi Casablanca, qu’ils doivent encore diffuser j’imagine, tous les samedi soirs à minuit c’est facile de s’en souvenir. C’est là où j’ai vu Der Himmel über Berlin sujet de cette notule. Le titre ne vous dit rien ? C’est bien normal car il a été traduit en anglais par Wings of Desire et dans la même logique en français par les ailes du désir. Il s’agit donc du film de Wim Wenders, autant histoire d’amour que promenade fantomatique dans ce Berlin divisé. Quel malheur que cette traduction! Comment transformer un titre fort et signifiant, le ciel au-dessus de Berlin, en une sorte slogan qui fait croire à une soupe romantique complètement niaise. A propos de soupe romantique niaise, le film en a inspiré un autre, celui de Brad Silberling avec Meg Ryan et Nicolas Cage titré la cité des Anges.
J’apprécie Wim Wenders sans être un fanatique, au-delà de son style, de ses thèmes forts et de son talent il y a toujours un quelque chose qui me manque. Peut-être trop roublard, trop rusé et pas assez intense à mon goût mais c’est tout de même un réalisateur d’une grande intelligence. A propos de ce film, c’est justement le premier qui prend place en Allemagne depuis In Laufe Zeit (Au fil du temps, 1976), les thèmes « identitaires » allemands (la division du pays, les traces du passé et la manière de les gérer) ne sont donc jamais loin bien que ce long-métrage ne se place pas de manière frontale dans cette optique.
Ici il s’agit plus du ressenti de cette ville, la manière de l’aborder, ce rapport à soi et surtout cette ambivalence : Berlin étant toujours cette ville vide pleine d’extérieurs, il n’y a qu’à voir la multiplication des langues et des personnages non allemands, non berlinois, même si Wenders déclarait sur l’envie de réaliser ce film : C’est le désir de quelqu’un longtemps absent d’Allemagne et qui n’a jamais voulu ni pu reconnaître, ailleurs que dans cette ville, ce qui fait qu’on est allemand1 .
Il y a beaucoup à dire sur Der Himmel über Berlin, il existe des livres2 , des chapitres et des centaines d’articles sur ce film mais ce n’est pas l’ambition ici. Substance M. n’est pas un blog cinéma (parfois à mon grand dam). Par contre on peut s’intéresser à cette bande sonore, sorte de paysage consubstantiel à l’image du film dont le thème, la « pulsion narrative » si je puis me permettre prend naissance dans un poème de l’autrichien Peter Handke, écrit pour l’occasion: Lied vom Kindsein (chanson d’enfance).
Als das Kind Kind war, war es die Zeit der folgenden Fragen : Warum bin ich ich und warum nicht du ? Warum bin ich hier und warum nicht dort ?
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Les morceaux originaux de cette bande son sont composés par Jürgen Knieper. Jürgen est l’un des compositeurs attitrés de Wim Wenders depuis 1972, c’est d’ailleurs par ce biais qu’il est connu (il a quand même travaillé sur 7 films du réalisateur). Né à Karlsruhe en 1941 il est issu d’une famille de musiciens, un père professeur de musique et une mère violoniste. Il a joué dans un groupe de jazz, « Cave », en tant que pianiste dans les années 60 avant d’étudier la composition à Berlin et donc de se lancer dans cette carrière au côté de Wim Wenders. C’est lui qui signe le thème principal du film et toutes les musiques « d’accompagnement ». Instruments classiques, violon et piano en avant, voix dans de chœurs un peu synthétique, bruits lointain comme de l’eau et ambiance de fantômes, sont son apport à ce film. La facture est assez classique il faut bien le reconnaître, malgré quelques aventures au synthétiseur, même si cela colle et plonge dans l’ambiance mélancolique du film, tout en noir & blanc.
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Il faut à cela les morceaux qui ne sont pas de Jürgen Knieper et qui sont présent dans le film soit sous la forme d’un concert, soit écouté ou entendu en passant (provenant d’une radio d’un marchand de saucisse par exemple). On retrouve Crime & The City Solution, Nick Cave & The Bad Seeds, Laurent Petitgand, Laurie Anderson, Tuxedomoon, Sprung aus den Wolken et Minimal Compact. Le choix de ces artistes et de leurs chansons est tout sauf anodin. Cela raconte Wenders, ses fréquentations, ses inspirations et sa manière de concevoir son film. Nick Cave et Crime & The City Solution, qui jouaient ensemble à l’origine dans le groupe Birthday Party, vivaient tous à Berlin à l’époque et Wenders en était un grand fan. Le grain particulier de la voix de Nick Caves et sa musique rock qui sature d’atmosphères et de pistes étrange avait aussi tout pour plaire, surtout avec une chanson comme The Carny qui collait parfaitement à l’ambiance de cirque qui occupe une bonne partie du film.
Laurent Petitgand est comme son nom l’indique français. Il joue le rôle d’un chef d’orchestre dans le film et il est de plus musicien pour cela qu’il signe le morceau de la scène en question, sorte d’ambiance lancinante pour clown métaphysicien. Laurie Anderson quant à elle est une américaine qui se fit connaître dans les années 80 avec un tube O Superman (For Massenet) avant de travailler avec moult artistes. De même pour le groupe Tuxedomoon qui proposait à cette époque une sorte de New-Wave épurée, avec beaucoup d’effets, très lente avec une attitude un peu punk, une sorte de Suicide moins culotté et sous calmants si vous le souhaitez. Dans cette perspective New-Wave, voir Cold-Wave il y a le morceau, qui n’est pas bien représentatif de la vitalité du groupe d’ailleurs, de Minimal Compact, formation provenant de Tel-Aviv ( !). On trouve à leur sujet un reportage de Trakse sur Youtube.
Le seul groupe allemand n’est pas des moindres, il s’agit de Sprung aus den Wolken avec un morceau en Français intriguant, Pas attendre qui a un aspect hypnotique avec ses percussions claires et ce retour permanent sur ce « pas attendre ». Le groupe est plus un habitué d’un gros son, métallique à souhait, Industriel comme sur Maschinen sind schwer (les machines sont lourdes !) issu de l’album Hypnotischer Krach. Il faut dire que l’un des membres du groupe était Alexander Hacke plus connu pour sa participation à Einstürzende Neubauten. Il a aussi joué avec Crime & The City Solution. D’ailleurs un autre membre de Neubauten n’était pas très loin puisque Blixa Bargeld jouait dans les The Seeds de Nick Caves, une grande affaire de famille. Sprung aus den Wolken (saute des nuages pour la traduction) proposait donc une musique que l’ami Digital devrait apprécier, lourde et passionnante. On regroupe parfois ces groupes sous le nom d’un mouvement « Geniale Dilletanten » (ai-je besoin de vous le traduire ?) qui fait référence à un festival où de nombreux groupes du même acabit (Post-Punk, industriel, machinique pour un néologisme fonctionnel) comme Die Tödliche Doris s’étaient produit. Ils sont donc de fiers représentants Berlin-Ouest de ce son des années 80, on retrouve à ce propos un morceau d’eux dans le film Berlin Super 80 au côté de la fine fleur de l’époque, je reviendrai sur ce projet bientôt.
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La puissance de ce film et de la bande son vient surtout du poème de Handke, un autre compagnon de travail de Wim Wenders. Que ce soit dans la bande son ou dans le film le poème a été fractionné, lui donnant des formes d’interludes introspectives. Comme vous êtes des germanophobes convaincus malgré mes assauts vous pouvez trouver une traduction ici. C’est de là que provient en grande partie le charme du film et du disque. Spécialement car c’est la voix d’un acteur de caractère : Bruno Ganz (que vous avez pu voir il y a quelques années en Hitler dans la Chute). Sa voix me fracasse le cerveau avec ce poème: Als das Kind Kind war, Als das Kind Kind war, quand l’enfant était un enfant, quand l’enfant était un enfant. Tout cela me rappelle ma passion pour la poésie en musique, ou pour des paroles chuchotées, ou « glissées » au gré du temps. Il faut rajouter d’ailleurs deux morceaux qui reprennent les dialogues du film, Marions Liebeserklaerung et Schlusswort, ce dernier déclamé par Curt Bois qui nous fait revenir au Casablanca cité plus haut car cet acteur né en 1901 et décédé en 1991 y jouait un petit rôle.
Als das Kind Kind war, genügten ihm als Nahrung Apfel, Brot, und so ist es immer noch.
Ainsi la voix, la parole, le monologue garde son importance première, c’est une des dimensions constituantes du film, et les promoteurs de la publication de la bande son ont eu l’intelligence de préserver cette aspect. L’importance du dialogue de la parole invoquée, de la manière de poser ses enjeux, l’importance de la trame, de ce qui enchante et qui crée des situations : les circonstances. Rien de mieux pour invoquer un souvenir, un endroit, une atmosphère qu’une chanson ou qu’un monologue voix intérieure que les anges du film ne font que scruter.
Cette bande sonore n’est pas une de ces B.O. qu’on écoute par plaisir hors du cadre du film, par contre elle raconte ce film, moins l’histoire que sa genèse et son contexte. Ici il est question de Wim Wenders, ses amis, Handke, Knieper, ce rapport à son pays mais aussi de ses voyages de ses fréquentations et enfin de l’idée de ce Berlin, plus Berlin Ouest, de la fin des années 80 avec un film, et donc ce disque, qui devinrent très rapidement des traces d’une ville qui n’existait plus… sous cette forme, le film étant de 1987…
Pour finir sur une note pop et déconnectée du sujet de ma notule, mais je dois faire revenir la pop en ces lieux que Digital a cannibalisé, un morceau de Philipp Poisel un peu mièvre mais dont le titre se raccroche à cette histoire : Wo fangt dein Himmel an ? (Où commence ton ciel ?)
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Très bon papier. J’ai tout un tas de ref. à creuser, du coup. Et t’as bien documenté ton propos, c’est cool. Good job. :)
Quand tu dis qu’aucune capitale ne peut rivaliser avec Paris en terme de cinéma, tu veux dire au niveau de l’offre de films, du nombre de salles… ?
Au niveau du nombre de salles, du nombre de VOST et aussi de la diversité (avantage de la relation avec l’Afrique, regard aussi bien tourné vers les films du Moyen Orient ou vers l’Asie)
Nombre de salles proportionnellement ou sur l’ensemble de la ville? Parce que Berlin est quand même bien plus grand que Paris. Si le nombre de salles est inférieur en valeur absolue, ça doit pas être évident d’aller se faire un ciné, surtout si tu cherches un film peu distribué…
Sinon, aussi étrange que ça puisse paraître, je n’ai jamais vu ce « Der Himmel über Berlin ». Du coup, pas grand-chose à dire sur la B.O. pour le moment mais je vais me caler ça un de ces soirs, quand même.
nombre de salles absolu. Il y a beaucoup de cinémas à Berlin, tu as ce qu’il te faut, mais ce n’est pas comparable à Paris.
La seule chose qui peut relativiser un peu la couverture du réseau parisien est si on rapporte la densité du nombre d’habitants à celui du nombre de cinés.
Un super topic ! moi qui cherchais les répliques allemandes du film j’ai ici trouvé mon bonheur ! En dehors de cela, cet article est d’après moi très complet et m’a permis d’élargir mon approche.
« Als das Kind Kind war » je t’avouerai que j’ai cette phrase en tête depuis que j’ai vu ce film. Fascinante, intrigante et profonde, sans doute est-ce la raison pour laquelle on s’y attache ?
Merci cela fait plaisir, et me redonne l’occasion d’écouter la bande-son :’)
Oui je crois que cette phrase est l’un des aspects puissants du film, ce qui fait qu’il reste en tête, finalement il fonctionne du coup comme un très bon morceau de musique.