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Articlé publié le 13 août 2010 par .

Classé dans Chroniques.

Berlin Sampler

L’année dernière durant le matraquage médiatique autour de l’anniversaire de la chute du mur était venu à mes oreilles le titre du livre de Théo Lessour : Berlin Sampler. Le livre est édité par Olldenforff & Desseins et ouvre une collection Sampler qui veut propose des livres sur la vie musicale de différentes villes en commençant donc de manière très opportuniste par Berlin. Malgré mes réticences devant une telle démarche je me suis finalement plongé dans ce livre que j’ai absorbé en l’espace de quelques jours.

Le premier constat, et c’est une bonne nouvelle, c’est que le livre est globalement bien écrit, très riche, et à un prix très attractif (seulement 14€ pour une édition qui n’est pas de poche). Théo Lessour semble bien connaître le passé musical de la ville et le tour d’horizon est quasiment complet, il me serait difficile de citer plus de quelques groupes qui sont passés par Berlin et qu’il n’a pas mentionné. C’est de cela qu’il s’agit dans ce livre, parler de tous les groupes qui sont passés par Berlin, c’est-à-dire autant l’artiste berlinois (Ellen Allien, Edgard Froese…) que l’étranger vivant sur place un certain temps : Nick Cave, Bowie, Villalobos et j’en passe. Le livre couvre plus ou moins un siècle et est donc une véritable mine de références. Il permet de revenir sur de nombreux disques ou artistes qu’on a abordé ici, Manuel Göttsching, Fizheuer Zieheuer, Nena, etc… Il y a des passages qui sont passionnants et qui donnent véritablement envie de se plonger ou de se replonger dans certains artistes, plus particulier Einstürzende Neubauten que Lessour semble particulièrement aimer mais d’autres tel Nick Cave. J’ai surtout apprécié les passages plus anciens sur des phénomènes que je ne connaissais pas bien voir pas du tout tel le Swing Jugend, des fêtards qui continuaient d’écouter de la musique  anglo-saxonne et qui tentaient de continuer à faire la fête en pleine guerre mondiale au début des années 1940.

Il y a aussi d’excellentes anecdotes ou citations comme celle de Werner Fink qui m’a fait sourire. Il affirmait en 1947 « Il y a des gens qui prétendent aujourd’hui que j’étais contre les nazis. Je dois tout de suite le dire haut et fort : ce sont des calomnies. Je pense plutôt… ce qu’il faut admettre c’est que c’était tout à fait différent : les nazis étaient contre moi ».

Ce livre remplit donc un vide en France et revient avec une certaine exhaustivité sur toute cette musique qu’a porté Berlin, un Berlin toujours changeant, Weltstadt puis ville-ruine et île capitaliste  entouré par la RDA et enfin cet immense territoire à reconquérir des années 90. A ce niveau là je ne peux que vous recommander sa lecture…

… Et pourtant. Et pourtant je ne me joins pas au concert de louanges que j’ai pu lire à gauche et à droite car ce livre est loin d’être exempt de défauts. En avant propos Lessour cherche à prévenir « une sélection de musique n’est pas un ouvrage scientifique. C’est un travail qui s’approche bien plus du rédacteur d’un guide, dont on n’exige pas une absolue rigueur dans les parties qui concernent des questions culturelles historiques ou culturelles afférentes à son sujet. Douglas Adams a dit de son Guide du routard galactique : « le guide est exact. La réalité est souvent erronée ». La citation d’Adams a tout pour me plaire, surtout à un grand lecteur de Science Fiction comme moi  mais cela montre une certaine conscience d’un manque de rigueur dans cet ouvrage et ce n’est pas ce biais qui va l’effacer, ou le rendre « sans importance ».

Disons le franchement il y a des absences gênantes pour tout bon « guide », pour tout bon livre sur la musique et le terme de « sélection de musique » est ici fourvoyant. Un premier détail est l’absence d’une bonne table des matières, cela n’est pas grand chose mais quand on mentionne autant de groupes différents avec des chronologies qui se chevauchent, on aimerait avoir quelque chose de mieux qu’une « liste des principales œuvres et des principaux artistes cités » qui n’est pas vraiment claire (un index des noms aurait été dans ce cas là préférable). Cela provient en partie d’une structure du livre peu détaillé, avec ces quatre grandes parties, qui a tendance à nous faire perdre légèrement pied.

Ensuite et de manière problématique il y a là une absence totale de notes de bas de page. Vous allez sourire et moquer l’historien en moi. Cependant je ne demande pas de tout référencer mais d’avoir un minimum de transparence, de permettre au lecteur qui apprécie les citations et qui cherchent à les retrouver de lui offrir des points d’entrée, pas une version mâchée et insondable de l’histoire. Encore une fois, le livre « s’excuse » et renvoie au site internet du livre ( !!) pour avoir « les références ». Certes la plupart y sont (voir ici, avec des liens intéressants) mais on ne lit pas toujours devant son ordinateur.  De plus Wikipédia n’est pas une source à laquelle renvoyer ce qu’il fait par exemple pour la citation de Fink précédemment cité.

Même si le renvoie à Wikipédia est assez marginal permettez-moi un aparté sur cette question. Quand un article sur Wikipédia avance une citation il y a deux scénarios, soit cette citation a une source et dans ce cas là il suffit de faire directement référence à la source, soit elle n’en a  pas. Dans cette situation il n’y a personne pour la justifier, personne n’assume sa responsabilité intellectuelle. Dans les deux cas il est inutile de citer Wikipédia car soit on cite une autre référence soit on endosse ce qu’on avance et qui est invérifiable en l’état (du moins par nous). Si Wikipédia est infiniment utile c’est seulement une manière d’avoir des informations (pas d’en donner).

Plus dramatique ce Berlin Sampler ne propose pas une discographie digne de ce nom. Seulement des liens « pour acheter », liens uniquement disponibles sur le site internet, une nouvelle fois. Du coup je pense au Krautrocksampler de Julian Coper, cité dans ce même livre, ou au Ocean of Sound de David Toop. Le premier offre une magnifique sélection en allant jusqu’au pochette des disques, le second 7 pages de discographie, au moins 300 disques, présentés comme il se doit : Artiste, Album, Référence. Il aurait pu ajouter l’année. On aurait aussi aimé dans ce Berlin Sampler une filmographie, de nombreux reportages sont cités, ainsi que des fictions,  sans jamais avoir toutes les informations pour aller les chercher ou une manière aisée de les retrouver une fois le livre terminé.

Le guide ne fait ainsi pas complètement son travail, il laisse en grande partie le lecteur démuni pour partir véritablement à la découverte et il n’endosse pas suffisamment son rôle de passeur. On peut invoquer la place requise pour ce genre d’exercices, mais cela n’a pas empêché David Toop de le faire et si ce n’est pas possible dans un guide musical, c’est qu’il y a un problème de fond.

Ce problème de contenu est inhérent à ce genre de livre : c’est son aspect catalogue. 350 pages listant plus ou moins bien tous ces artistes, certaines fois avec brio, d’autres fois sans intérêt (le passage sur le krautrock par exemple). Le problème est double, pour les passages que le lecteur connaît mal il est parfois perdu dans les références et allusions, pour ceux qu’il connait bien cela fait succession de banalités (hormis quand il s’agit de moments ou d’artistes que Lessour aime tout particulièrement). Tout provient de cette envie d’être exhaustif, qui s’oppose justement à la sélection musicale (ou compilation), une envie qui n’est jamais contrainte, affinée, ou expliquée par le choix de Berlin. Il y a ici l’occasion de faire un livre sur Berlin (voir cette interview) sauf qu’à aucun moment on ne va plus loin en se posant la question de la démarche, de ce que Berlin représente et/ou apporte, sa spécificité. On n’a aucunes informations sur le rapport qu’entretien l’auteur, français, à cette ville et à ces musiques. Bien entendu tout au long du livre on revient sur Berlin, son histoire, mais jamais dans une démarche globale, pensée, qui irait plus loin qu’une succession d’événements. Il n’y a d’ailleurs pas d’introduction, seulement un avant-propos réduit au maximum avant de se plonger directement dans Schönberg.

Pour dépasser cette limite il aurait peut-être fallu aller plus loin et aborder cette question soit dans une forme de réflexion historique et dynamique soit dans une approche plus personnelle : la relation de l’auteur à cette ville n’est pas anodine au contraire, je renvoie au génial Berlin Chantiers de Régine Robin où l’auteur ne se présente pas comme sujet neutre. Elle existe et raconte sa situation, ses histoires personnelles et son rapport à la ville tout en offrant une brillante synthèse historique qui fait autorité sur la question. Ici la situation était encore plus propice, quand on parle de musique que ce soit par une critique musicale ou un livre on fait plus que confronter un public à l’objet musical, on le confronte à sa propre vision d’auditeur. Montrer sa manière d’écouter, voilà quelque chose de palpitant, qui fait que je reviens toujours sur quelques auteurs comme Cortázar.

Le livre est donc déséquilibré entre sa volonté totalisante et son manque de rigueur au niveau de l’appareil qui l’entoure (index, notes de bas de page, table des matières discographie), choix qui ne sont pas compensés par une posture ou une réflexion plus large.

Je continue tout de même de vous recommander ce Berlin Sampler, pour ses moments de grâce et aussi pour cet aspect catalogue qui est parfois utile. C’est juste dommage d’avoir un peu gâché le potentiel d’un tel livre, un gâchis qui empêche ce Berlin Sampler d’être une référence incontournable. On espère que l’éditeur évitera ces écueils lors des prochains tomes.

2 commentaires

  1. Benjamin F
    13 août 2010

    Je vais me le chopper et essayer de le lire cette deuxième quinzaine d’aout, mais à mon avis je ne picorerai qu’un article ici ou là.

  2. Digital Mojo
    15 août 2010

    J’ai juste parcouru le livre mais ça me semble plutôt juste comme analyse. Je vais lire ça dans les prochains jours. Mais c’est bien vu, il y a peu de livres sur la musique traduits en français et proposant un sujet « original » (pour le marché français), on ne pouvait pas passer à côté.

    Ceci étant, si je regarde la liste des disques sélectionnés, ça reste assez cohérent même si la manière d’en parler est banale ou trop vague.

    Sinon on peut écouter certains morceaux traités par Théo Lessour sur le site dédié au bouquin via un lecteur Fairtilizer. Bon, on ne lit pas tous avec le PC allumé à côté mais illustrer un moment de lecture via une écoute en streaming de certains morceaux, ça peut compenser.

    Sinon je crois que sont prévus des « guides musicaux » de cette sorte pour différentes villes. J’aime bien l’idée, indépendamment du reste, donc à suivre.

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