Dans un univers symbolique de plus en plus fragmenté, l’auditeur curieux a plus que jamais besoin d’initiatives directement issues de la source brute, terre à terre, là où se dissimulent la richesse et la variété de ce que l’on renseigne sous l’étiquette du « style », afin de porter à ses oreilles une large palette d’émotions et de sentiments exprimés par une technique artistique quelconque. Approche populaire parmi les plus populaires, la musique, via sa standardisation sur machines, fait figure aujourd’hui de vecteur d’expression premier pour une infinité de personnes à la sensibilité affirmée qui souhaiteraient graver sur disque (dur, vinyl, compact) une vision originale de leur propre univers symbolique. En parallèle, ce sont une infinité de micro-initiatives, quasi locale (si tant est que ce mot soit encore pertinent aujourd’hui), qui permettent l’éclosion, la vie parfois éphémère, puis la disparition ou, a contrario, l’affirmation d’une multitude de « musiques » en offrant à celles-ci, outre un support physique, un soutien logistique et un apport en terme d’image via la création d’une « marque musicale », aussi petite soit-elle, qui prend toute son importance. Évoluer dans l’univers musical m’a permis de rencontrer un grand nombre de personnes convaincus et investis. La personne a l’origine du micro-label français Cooler Than Cucumbers fait partie de celles-ci. Fondé à l’automne dernier, CTC se concentre sur la réalisation et la distribution (très amateur, pour le moment) de picture discs au design soigné (signés Albane, mais je vous reparle de son travail bientôt), en quantités limités, gravant sur sillons quelques morceaux d’artistes à ce jour issus principalement d’un sérail hip-hop aux accents singuliers. Après une première sortie fin 2009 consacrée à deux productions du beatmaker français AbSurd, CTC enclenche la deuxième et propulse une nouvelle réalisation d’AbSurd aux manettes, aux côtés du rappeur anglais au délicat accent british James P. Honey; tous les deux réunis sous l’alias Murmur Breeze.
Après un tout premier CD-R publié fin 2008, le duo est de retour avec ses ambiances noires et pesantes, aux accents langoureux et lancinants, ses longs grattements de cordes à l’archet, au travers desquelles les breakbeats d’AbSurd et le rap débridé de James P. Honey tranchent dans le vif, faisant peu de cas de la délicatesse et de la retenue qui règnent sur le ‘Float’ de la face A. L’auditeur évolue dans cet univers où l’enfermement, la souffrance et la désespoir sont portés par ce bout de voix monotone qui parvient, par endroits, à sortir de sa torpeur pour emmener les plus attentifs dans un emballement rappé convaincant. Mais subsistent, le long des 3 morceaux du 45T, ces visions de corps inanimés, d’os à vif et de plaintes portées avec talent par les compositions délicates et paradoxalement percutantes d’AbSurd. S’il manque encore au duo à se forger un son plus personnel encore, dans l’optique d’afficher chaque syllabe et chaque composition comme autant de coup de surin insidieux, la franche réussite de l’ultime ‘Catch The Mirage’ laisse entrevoir quelques promesses d’une collaboration qui, si elle s’en donne les moyens, pourrait permettre l’avènement d’une forme de rap introspectif loin des clichés habituels, à la fois délicat et percutant, sans gémissement mais dont la plainte s’élèverait en tourbillonnant depuis les profondeurs de la gorge et des circuits imprimés des deux protagonistes. En attendant, on réécoute encore et encore avec plaisir « Float / Dusty Door Knobs / Catch The Mirage » en se plongeant avec application dans le fourmillement de symboles évocateurs réunis sur les deux faces de la pochette par le style graphique inimitable et ô combien marquant d’Albane. Mieux, CTC propose un pack réunissant les deux premières sorties du label pour la modique somme de 10€ en lieu et place de 6,50€ chaque. Que demander de plus? Je ne peux que vous pousser à tendre une oreille du côté d’AbSurd et de Murmur Breeze; je vous laisse imaginer vous-même ce que pourront donner de futures publications. Pour Cooler Than Cucumbers, l’ambiance est au développement sain mais raisonnable avec une poignée de projets qui devraient voir le jour dans les prochains mois et qui devraient, on l’espère, porter le label vers une dynamique lui autorisant à pérenniser son action au-delà d’un coup ponctuel. On croise les doigts et on investit quelques euros, en guise de soutien moral et financier.
Puisque vous suivez Substance-M avec assiduité, vous devez vous souvenir de mon propos sur l’excellent Percussion Lab et la tripotée de mixs tous plus intéressants les uns que les autres mis à disposition par les contributions respectives des membres. Entre autres choses, P. Lab est l’œuvre de Praveen Sharma, organisateur de shows, activisite musical et beatmaker à ses heures, originaire de Brooklyn. Après un premier album publié en 2005 sur le défunt Neo Ouija, « Back In Spirit », très orienté IDM/Ambient, Praveen entreprend un voyage en Inde, le pays d’où est originaire sa famille, et en revient avec une série de « field recrodings » (voix, instruments, bruits…) qui serviront de base à la confection d’un deuxième LP réalisé conjointement par Praveen et le Benoît Pioulard de chez Kranky, adepte lui aussi des manipulations électroniques particulières à vocation contemplatives, tenant autant de l’ambient que des influences folk. Ainsi naît en 2008 le duo Praveen & Benoît et le bref mais intriguant « Songs Spun Simla ». Depuis, en dépit d’une apparition sur une poignée de compils, Praveen semblait avoir mis entre parenthèses l’exploration de son propre créneau musical personnel pour se consacrer à Percussion Lab et aux diverses autres activités du quotidien. C’était sans compter sa rencontre artistique avec un autre personnage de la confection électronique appliquée. Mêlant avec talent rythmiques hip-hop et déconstructions IDM/glitch qui grattent l’oreille, intriguent puis séduisent avec une rapidité étonnante, Machine Drum officie chez Merck depuis 2001 et son excellent « Now You Know », véritable manifeste d’une veine musicale alors en pleine éclosion, à l’instar de ce que pouvait proposer un Prefuse 73 à ses débuts. Déjà auteur de 7 ou 8 LPs, Travis Stewart revient à la charge aux côtés de Praveen Sharma pour former un duo le temps de 4 morceaux résultant de deux semaines d’enfermement quasi catharsiques pour aboutir à ce mélanger gravé sur sillons le temps d’un « Love Pressure EP » publié sous l’alias Sepalcure en avril dernier, chez l’éminent Hotflush Recordings. Refuge pour pour une tripotée d’artistes anglais, fondé en 2003, dont Scuba et la dernière hype techno/dubstep du moment Mount Kimbie (duo auteur d’un album véritablement surestimé, mais c’est un autre débat), Hotflush accueille Sepalcure et sa petite vingtaine de minutes de musique à mi-chemin de beaucoup de choses. Dans un chaudron, faites bouillir quelques relents d’acapellas house 90′s aux accents souls prononcés, des basses enveloppantes, des rythmiques entêtantes, quelques claviers technoïdes et une ambiance qui pousse autant à la danse frénétique qu’à la contemplation ininterrompue d’un plafond blanc et sans aspérités, secouez méchamment à vous en rompre les articulations des bras et servez le tout dans un écrin magnifique à la réalisation impeccable pour obtenir ce « Love Pressure EP ». Une autre histoire d’un duo qui s’est bien trouvé pour révéler une combinaison pas forcément innovante sur le papier mais qui pose les bases d’un périmètre que l’on découvre avec appréhension avant de s’y fondre avec délectation jusqu’à ne plus entendre que les cloches en guise de point de fermeture de ‘Every Day Of My Life’ résonner dans votre esprit d’ici à la prochaine écoute.
http://www.hotflushrecordings.com/hotflush/HF025.html
Autre expression discographique singulière, autre motif de satisfaction. S’il devait être un duo à lui tout seul, Yuk serait sûrement le résultat d’un mélange entre un musicien folklorique et un beatmaker adepte de manipulations lo-fi et de fusions façon grand écart facial. Issu du trop silencieux collectif My Hollow Drum (ça va changer, un nouveau site web vient déjà de faire son apparition), à l’instar de son collègue Teebs, par ailleurs membre du roster de Brainfeeder et dont je vous avais déjà parlé par ici, Yuk propulse via MHD et Leaving Records (souvenez-vous…) sa toute première réalisation en forme d’EP confectionné à coups de beats lancinants, de bouts d’instruments en bois et d’arpèges de synthés aériens, le tout semblant provenir directement d’une lointaine forêt tropicale. C’est mystérieux, enveloppant et créatif, ça flatte l’oreille de l’auditeur tout en lui imposant une vigilance de tous les instants en suggérant une évolution permanente du décor, comme pour brouiller les pistes en plein cœur d’un chemin forestier réduit n’offrant qu’une visibilité somme toute minimale au courageux inconscient qui en arpentera les moindres centimètres, des heures durant. Si l’ensemble plonge parfois dans les travers du compilage manichéen sans un liant toujours bien évident, cette première sortie de Yuk suggère déjà ce brouillard musical enveloppant où les esprits éthérés semblent avancer en tapant sur tout ce qu’ils pourraient trouver, imitant le bruit du vent dans les feuilles pour manifester une existence belle et bien réelle. Pour celui qui aura une sensibilité proche de certaines réalisations publiées par Leaving Records, où les collages sonores en tous genres et les bases hip-hop très élargies ne sont jamais très loin, « A D W A » se présente comme une énième expérience pas forcément indispensable mais diablement séduisante et qui ne manquera pas de se faire une place dans la « cassettographie » des fans de vieilles bandes que l’on remonte avec le petit doigt. Ou, à défaut, d’une place à un endroit quelconque du disque dur. La K7 est officiellement disponible depuis aujourd’hui en quantité très limitée (100 exemplaires), ne lambinez pas.
Mouais le « love pressure » me donne justement l’impression d’être du mauvais Mount Kimbie (l’album quoi!)… Dans le style je préfère de loin les maxis de James Blake (bien plus inventif à mon sens..) Mais en gros le style commence à me gaver : les gars tirent de grosses ficelles la plupart du temps…
Par contre je j’écouterai volontiers le YUK… Leaving rec est très actif en ce moment, et les sorties de qualité s’enchainent, donc forcément je suis curieux.
Je trouve ça assez différent de Mount Kimbie, justement. MK a un feeling plus « acoustique » je dirais. Enfin j’ai une sensation d’une certaine subtilité mélodique sur « Crooks & Lovers ». Sepalcure fait une révérence nette à la house, bien sûr à des éléments dubstep indéniables dans l’utilisation de synth-bass pas toujours super originaux, on est ok, mais le mélange est assez différent et je le trouve plus intéressant, sur la durée de l’EP. Je dis pas que ça vaut un LP mais sur ce format là, ça me convainc plutôt.
Ceci étant, il est clair qu’on tourne pas mal en rond du côté de l’Angleterre sur pas mal de sorties de ce milieu là mais ça risque de bouger bientôt, comme le UK en a l’habitude de manière assez régulière. Et à y regarder de plus près, les frontières bougent en permanence, insidieusement. On fera le bilan avec un peu plus de recul, quoiqu’il en soit.