Après quinze années d’activisme, le groupe finnois Kemialliset Ystävät possède sûrement l’un des potentiels les plus éclatants en matière de combinaisons improbables au Scrabble. Outre un patronyme singulier, tout en juxtaposition de lettres et de syllabes sortis de l’esprit enfantin le plus fertile propre à l’invention d’un langage singulier, le groupe a su faire valoir des combinaisons de noms de morceaux à rallonge qui viennent illustrer avec la plus belle des évidences la nature même du contenu véhiculé depuis ses débuts à la toute fin des 90′s. Après quelques années d’errance stylistique entre rock avant-gardiste et expériences électroniques étranges, les Finnois se sont stabilisés dans l’exploration d’un patrimoine folk sous un angle un peu particulier, greffant sur ces petites sessions flûtes, de guitares sèches et de voix aux accents de chants traditionnels une multitude de sons et d’éléments bruitistes dérangeants, de morceaux de drones enveloppants sur lesquels s’agitent, dans le désordre, la foultitude de morceaux récoltés ici et là.
En 2002, Kemialliset Ystävät signe sur Fonal Records et s’installe d’emblée dans un créneau fait d’improvisation et d’éléments à demi-préparés qui vont offrir au groupe une latitude de création pour le moins surprenante. Le groupe justement, parlons en. « Chemical Friends » ou « Amis Chimiques » (traduction improbable, je vous l’accorde) est un projet monté de toutes pièces par Jan Anderzen en 1995, patronyme qu’il exploite dés cette année là, et dont il reste aujourd’hui le garant le plus actif, gardien du tombeau folk-psychédélique autour duquel il s’affaire à rassembler ici et là une tripotée de musiciens sans que l’on sache réellement, au bout du compte, qui fait quoi. De cette pratique du collectif intriguant émerge une vision de la musique qui doit tout à des collages improbables et à un sens de la dérision évident, bien éloigné des pratiques habituelles du genre.
Exercice musical pour le moins infecté par des poseurs parmi les plus intolérables qu’ait porté l’Homme musical, gravitant dans des sphères où le retour à la simplicité des choses et à l’essence de l’Être à vampirisé l’envie de partager une vision singulière, la folk a cessé depuis longtemps de représenter quoi que ce soit de bien pertinent en tant que genre à part entière. De cet état de fait, Kemialliset Ystävät s’affranchit de toutes les limites propres à l’exercice pour n’en récupérer que la moelle épinière afin de la remanier à sa sauce et de la transposer dans un univers qui n’a pas oublié la puissance de l’imaginaire et le degré de liberté pour ceux qui sont capables de l’exploiter sans jamais faiblir. Se prêter au jeu sur le dernier album en date à voir le jour chez Fonal très prochainement, « Ullakkopalo », c’est accepter les règles inexistantes d’une espièglerie musicale qui ne cherche pas à paraître plus que ce qu’elle n’est mais qui véhicule un sens très aiguisé de ce que doit être une musique vivante en 2010. En 14 morceaux et une quarantaine de minutes, Kemialliser Ystävät assemble un monceau d’instruments des plus standards aux plus originaux, sûrement quelques éléments samplés ici et là pour révéler des impressions musicales chargées d’émotions et de bouts semi-pop mais franchement inventifs, en dépit de la disparité des outils accolés les uns aux autres.
Rien n’a vraiment de sens, il semblerait que l’on puisse écouter l’album de la fin jusqu’au début pour en découvrir de nouvelles facettes, de nouvelles manières de percevoir ces improvisations psyché débridées formées par une infinité de petits éléments lo, med ou hi-fi comme autant d’insectes grouillant, délicats éléments vivotant au milieu d’un tout que l’on peine à comprendre dans son ensemble. Mais peu importe. Se laisser emporter par « Ullakkopalo » c’est visiter des espaces curieusement inamicaux au premier abord mais agité, de l’intérieur, par une vie aux multiples facettes procurant une énergie sans commune mesure avec ce que vous auriez pu écouter dans une veine plus ou moins identique. Pourtant, tout coule avec aisance, se jouant efficacement des formes et des textures du son pour en dévoiler une palette unique, sans jamais oublier de conserver un pied dans cette dimension psychédélique moderne, sans clichés 60′s dégueulant, juste en explorant un ailleurs musical naît de la rencontre entre Jan Anderzen et une vision singulière venue d’on-ne-sait-où. Au fil des boucles, des ajouts et des soustractions, se forme une transe qui trouve ses racines dans une hypnose ensorcelante qui n’a pas grand-chose à voir avec la répétition frénétique généralement utilisée mais plutôt avec l’excitation procurée par la surprise du prochain mouvement, du prochain élément qui viendra succéder à cette cloche, ce tintement , ces percussions en décalage et ces cornes de brume découpés à la hache, grossièrement, sans se préoccuper des bouts qui dépassent.
« Ullakkopalo » semble filer à une vitesse proportionnellement inverse à celle des hivers rigoureux et éternels du Nord de l’Europe. Combinant efficacement des trouvailles sonores venus de tous les horizons, un traitement électronique délicat mais à la base de l’excellence de l’album et une nouvelle tentative de combinaison réussie d’aspects folkloriques remaniés à la sauce d’aujourd’hui, ce nouvel album de Kemialliset Ystävät est une preuve supplémentaire du talent du groupe, ou de son meneur, on ne sait plus trop. Mieux, il démontre, s’il était encore besoin de le faire, que la musique peut encore, et plus que jamais, être ce vecteur d’amusement, d’expression la moins calibrée et la plus singulière, accessible comme si de rien n’était, se dit-on, aux esprits les plus prolifiques. « Ullakkopalo » est une fusion complètement foirée d’un milliard de photos qui n’auraient jamais rien eu à faire ensemble si un esprit un peu étrange ne s’était pas donné comme mission de les assembler pour former quelque chose d’inédit et qui, in fine, atteint un degré de beauté et d’excellence que l’on ne soupçonnait pas. Ici, en plein cœur de ce maelström musical curieusement addictif que l’on se prend à faire tourner encore et encore jusqu’à ne plus distinguer qu’un seul et même mouvement hétérogène, complexe et vecteur d’une émotion jamais feinte, jamais vraiment comprise non plus mais peu importe.
Fonal Records / Kemialliset Ystävät
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