Les premières manifestations discographiques échappées de l’univers encore en gestation du Yesterday’s New Quintet s’immiscent dans les bacs dés le début de l’année 2001. Trois formats courts qui vont grossièrement poser les bases pour l’épanouissement de la galerie de faits musicaux créés par l’esprit fécond d’un Madlib alors complètement débridé, sur tous les fronts. Pour recontextualiser, l’ambition derrière le Yesterday’s New Quintet, et ce sur quoi s’est appuyée la campagne promo pour cette première vague de sorties, était de faire immerger dans la sphère publique un nouveau groupe de musiciens autour du producteur californien. Sans réellement parvenir à décoder précisément les intentions dissimulées derrière ce regroupement obscur, commencent à filtrer ici et là quelques noms de parfaits inconnus venus épauler Madlib (qui prendra son nom civil pour l’occasion, Otis Jackson Jr) dans sa phase d’exploration d’un univers jazz qu’il ne maîtrise pas vraiment, encore.
Crédité derrière la batterie, Madlib mène ses troupes sur le terrain d’un soul-jazz tour à tour vaporeux et brillant, emmené par les claviers d’un certain Joe McDuphrey, le vibraphone d’Ahmad Miller, les percussions d’un Malik Flavors et la basse de Monk Hughes. Un quintet parsemé de zones d’ombre, sorti de nulle part, qui va s’attacher à proposer sa propre vision d’un jazz très personnel, toujours à mi-chemin entre la composition pure et une forme de sampling (qui prendra sa source dans des phases d’overdubbing, comprendra-t-on a posteriori). Un 7 inch et deux 12 inch sont au programme pour Stones Throw en 2001. En creusant comme il faut, l’amateur de jazz-funk période 70′s se rend vite compte qu’une bonne partie des morceaux proposés sont en fait des interprétations réorchestrées pour rentrer dans les cases instrumentales mises au point par Madlib et son quintet. Sur « Elle’s Theme », l’un des deux maxis introductifs, 3 des 4 compositions au moins proviennent de compositeurs de référence en la matière: Caesar Frazier pour le titre éponyme, Milt Jackson pour ‘Revrev’ et le trompettiste Tom Browne pour ‘Herbal Scent’. Ne cherchant jamais à dissimuler cette inclinaison particulière pour bon nombre de ses prédécesseurs, Madlib se permet d’émettre ces révérences directes en empruntant les titres des morceaux originaux, les passages mélodiques les plus flagrants en offrant un tout autre écrin aux compositions. Mais rien de plus.
Il en est de même sur le « Bomb Shelter EP » qui évoque tour à tour Ronnie Foster, Grover Washington Jr ou Eddie Palmieri, ainsi que sur « Uno Esta » avec l’excellent ‘Fancy Dancer’ de Bobby Humphrey ou le ‘Funshine’ de Wilbert Longmire. L’auditeur peu attentif, à la curiosité somme toute assez limitée, n’ira pas plus loin en ne voyant à travers cet exercice de style qu’une énième série d’emprunts de compositions pour assouvir un besoin d’expression bridé par une créativité limitée. Mais les choses sont plus complexes chez Madlib. De manière tout à fait honnête, il faut reconnaître que la plupart des morceaux sont moins percutants et mémorables que les originaux auxquels ils font référence. Une mollesse dans la profondeur du son par endroits, une dextérité instrumentale étonnamment limitée par une rigidité d’exécution assez frustrante, une réelle difficulté à faire monter la tension lorsqu’une phase distincte du morceau l’exige. Plusieurs défauts assez flagrants poussent à une écoute qui s’avère laborieuse, parsemée de quelques moments intéressants mais la sauce ne prend jamais réellement, comme si tout semblait factice. Ah?
Une fois encore, tout se joue principalement autour des morceaux, dans ces interstices faiblement éclairés où s’agitent une foule de questions encore sans réponses. Pourquoi un projet avec si peu d’ambition de la part d’un producteur au talent avéré qui va se manifester la même année dans l’un des tous meilleurs LP de sa carrière (‘The Unseen’ sous l’alias Quasimoto)? Pourquoi ces références paresseuses et cette exécution un peu stérile? Et pourquoi ces musiciens sortis de nulle part et dont les noms semblent plus ou moins familiers?
Plus que de simples compositions ou des tentatives de reprises sympathiques mais jamais vraiment percutantes, Madlib tente de baliser ce nouveau terrain de jeu formé par la fusion de deux éléments caractéristiques: sa véritable passion pour l’univers jazz, celui au sein duquel il a grandi, et sa propension à brouiller les cartes pour chercher à disparaître derrière un tas de références presque pas dissimulées. Évidemment, les membres du Yesterday’s New Quintet prennent forme humaine à la vue du seul et unique Otis Jackson, de l’esprit créatif duquel ont émergé ces ectoplasmes musicaux, ces pantins jazz affairés à revisiter à vitesse grand V un panorama trop méconnu ou largement oublié. Puisqu’il cherche aussi à transmettre le témoin, Madlib n’aura de cesse de faire paraître comme voyante ces allusions à un ailleurs jazz qu’il rêvait d’exploiter depuis bien longtemps.
Mais c’est un terrain de jeu qu’il devait apprivoiser et dont il devait apprendre à révéler le potentiel sous-jacent évident. Ces premiers maxis du YNQ donnent à entendre les premiers essais enregistrés d’un Madlib affairé à utiliser tous les instruments, les uns après les autres, pour finir par recomposer le puzzle instrumental créé via l’overdubbing. Inévitablement, même si la remarque peut prêter à sourire, des enregistrements de cet acabit réalisés par un musicien en pleine phase de familiarisation avec les claviers, la batterie, la basse ou autres est un sucés conceptuel, à tout le moins.
Comme pour définitivement graver dans le marbre les premiers pas de cette expérience de composition/sampling particulière, Peanut Butter Wolf, fondateur de Stones Throw, va recueillir la vingtaine de CD-R d’enregistrements en tous genres réalisés par Madlib, effectuer une sélection minutieuse parmi les morceaux les plus pertinents afin de les rassembler sur le tout premier LP du projet YNQ intitulé « Angles Without Edges ». Effort soul-jazz qui évite soigneusement les chausse-trappes jazz-rap surexploités depuis une bonne dizaine d’années par tout ce que New-York compte comme rappeur « conscient », comme on disait, Madlib va enfin révéler sa formule usant des méthodes de composition propres aux deux « styles »: improvisation et sampling réunis en un seul et même geste.
Madlib, en 2002:
« Listening to all the records I sampled, I just wanted to do what they did. It was my favorite sound that I sampled a lot on my beat tapes I have at home. I’d always look for some Rhodes loop. I like acoustic piano too but I prefer the worm sound of the Fender. I got it and made stuff happen. That was the first time I played. Some of the songs on the Yesterdays New Quintet album are like two weeks after I got the Fender Rhodes. I didn’t have any knowledge of playing. I’m not really that great but I can piece stuff together. I’m not like a soloist or nothing. I just wanted to see if I could actually do it. »
Les premiers pressages effectués pour YNQ n’étaient, au final, que quelques bouteilles jetées à la mer, sans savoir ce que l’ingénieur en chef Otis Jackson Jr récolterait en retour. « Angles Without Edges » est un premier essai pertinent et prometteur même si trop excessif par endroits, coupable de moments de purs remplissages maladroits. Aussi, il allait être la base du mythe formé autour du Quintet de Madlib, groupe imaginaire qui n’allait pas tarder à symboliquement éclater pour ne révéler, en son sein, que l’unique musicien en chair et en os à la base du projet; non sans troubler les fans de longs mois durant. Évidemment pas un aboutissement de quoique ce soit, « Angles Without Edges » était un point de départ néanmoins passionnant qui proposait de suivre Madlib, de l’accompagner dans la découverte de ce monde mystico-jazz enfumé, peuplé de silhouettes familières, de prestations de morceaux plus ou moins connus remaniés d’une manière ou d’une autre pour les faire intégrer avec brio le XXIème siècle, les raconter aux nouvelles générations en quelque sorte. Il est aussi une tentative pour Madlib de se prouver à lui-même l’étendue de ses capacités en tant que compositeur, capable de dépasser le bridage des machines utilisées jusque là pour se jeter dans le vide, sans filet.
Bien qu’handicaper par quelques longueurs (77 minutes pour une formule encore en gestation…), « Angles Without Edges » vient clore une année passionnante pour le projet Yesterdays New Quintet. Paradoxalement, il constituera le seul et unique album regroupant l’ensemble des membres du Quintet. Les épisodes qui suivront ne seront que l’histoire d’une implosion calculée, comme un Big Bang qui va faire s’étendre à l’infini le Yesterdays Universe, révélant au passage une multitude de personnalités et d’approches ajoutant, à chaque fois, à la complexité et à la richesse de l’ensemble. Pour l’heure, je ne résiste pas à l’envie de vous glisser un morceau tiré de « Angles Without Edges ». Morceau le moins représentatif (parce que le moins ‘musical’ à proprement parler), ‘The Birth Of YNQ’ est pourtant la pierre angulaire autour de laquelle s’est bâti l’édifice imaginé par Madlib. On y découvre un Otis Jackson expliquant consciencieusement le rôle de chaque instrument utilisé lors de la confection des morceaux (Fender Rhodes, vibraphone, basse électrique, kalimba, Arp Odyssey, Arp String Ensemble, un synthé 8-track, une SP12 et une MPC 2000, batterie, percussions et assimilés, une guitare électrique, une clarinette électrique, un mythique Wurlitzer, quelques samples , un Omnichord, une EPS Ensoniq Workstation… ouf!) et la manière dont le Quintet les utilise pour créer le son propre au projet, pour retrouver ce feeling jazz-funk entraînant et les manipulations sonores qui donnent cet aspect particulier à l’ensemble. Tout le reste va prendre forme, peu à peu, au fil des disques.
‘The Birth Of YNQ’
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‘Kuhns Tune’
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Ah la vache, quel bonheur de lire des choses bien écrites et sachant prendre le temps de creuser les choses…
Merci pour cette analyse constructive, et merci également de prendre le temps de revenir sur autre chose que la sacro-sainte hype croisée plus que de raison sur trop de blogs alentour.
Keep on ! +++
Ravi que tu y vois ça, c’était à peu près ce que je cherchais à faire: apporter un peu de profondeur à un projet qui mérite qu’on en parle un peu plus qu’à travers des chroniques.
Merci à toi. :)