A 61 ans, David S. Ware trimballe derrière lui un parcours exemplaire, symbolique à bien des égards de l’évolution d’un jazz hier d’avant-garde mais qui fait figure, aujourd’hui, de curiosité encore largement méconnue et incomprise, des décennies après les premiers défrichages par d’illustres prédécesseurs. Natif du New-Jersey, Ware débarque à New-York en 73 pour intégrer d’emblée la formation de l’une des figures les plus élémentaires d’un free jazz qui allie énergie, beauté et expression débridée. Au sein du Cecil Taylor Unit, Ware rencontre Jimmy Lyons, Raphe Malik et Mark Edwards. Ce rapprochement avec Cecil Taylor va l’entraîner sur les routes de l’Amérique du Nord et de l’Europe à travers un nombre considérable de concerts, le faire participer à l’enregistrement de « Dark To Themselves » en 1976 puis intégrer les formations de Beaver Harris et d’Andrew Cyrille où Ware fera déjà montre de tout son savoir-faire, ténor en main. Il faudra attendre la toute fin des 70″s pour que David Ware prenne réellement le pli et se lance dans des productions en tant que leader: d’abord « Birth Of A Being », en trio avec Gene Ashton et son ancien comparse du Cecil Taylor Unit Mark Edwards (remplacé peu après l’arrivée de Ware par Beaver Harris, justement), puis une collaboration avec Milford Graves. A la même époque, dans le courant de l’année 1978, Ware participe aux éminentes sessions qui donneront naissance à l’essentiel « Wildflowers », regroupement d’enregistrements live faisant office de documents très fournis sur la scène loft-jazz new-yorkaise de la seconde moitié des 70′s où d’éminents jazzmen auront fait, pour certains, leurs premières apparitions. Un document exceptionnel dont je prendrai le temps de vous reparler un de ces jours.
Les années 80 vont servir à David S. Ware de base pour fonder son fameux Quartet qui ne le quittera plus. En 88, alors qu’il sort d’une longue période de tournée avec son trio et d’activité discographique somme toute assez diminuée, Ware retrouve Mark Edwards et rameute l’incontournable contrebasse de William Parker afin d’enregistrer « Passage To Music » pour le compte du label Silkheart, dont les sessions ne verront le jour officiellement qu’une dizaine d’années plus tard. En 89, David S. Ware est en quête d’un pianiste à ajouter à sa formation. Il suivra les conseils de William Parker et Reggie Workman, tous deux grands admirateurs du jeu d’un jeune pianiste noir natif du Delaware, installlé à NYC et déjà auteur d’un premier LP l’année passée aux côtés de Rob Brown: Matthew Shipp. L’incorporation de Shipp marque la naissance officielle du Quartet qui enregistre puis publiée, l’année suivante, les deux volumes de « The Great Bliss » toujours pour le compte de Silkheart.
La création du David S. Ware Quartet correspond à une prise de conscience de son leader quant à sa vision du rôle que doit tenir un jazzman et de la meilleure façon de faire avancer la musique qu’il véhicule: « I’m seeing more and more the value of keeping a group together, » says Ware. « Rather than freelance with different bands, you make the group an institution. Looking at jazz over the decades, I feel this is how the music grows the most. Musicians get a chance to be thorough, to know the material and be involved ». Cachetonner, courir le gig et les sessions, la vie d’un jazzman depuis l’éclosion du genre musical et de la philosophie qu’il véhicule auront été les premières préoccupations de tous musiciens qui souhaitaient vivre de sa musique. Cette démarche impliquait une instabilité quotidienne, une incertitude permanente et une vie à courir après une quiétude qui ne viendrait que si le sucés se présentait un beau jour; c’est à dire jamais pour 99% des jazzmen destinés à simplement survivre. A la toute fin des 60′s, les contacts entretenus entre les grands pontes du jazz de l’époque et une scène rock à l’esthétisme de plus en plus perfectionné et diversifié aura eu raison de cette résignation et aura suscité chez Miles, Joe, Herbie, John et plein d’autres le besoin de fonder des formations pérennes, durables et stables afin de cesser de ne voir qu’à court terme et de commencer à penser à un parcours, réfléchir avec deux ou trois coups d’avance puisque les finances le permettent.
En marge de cette évolution, les jazzmen les plus avant-gardistes et les plus radicaux de l’époque, New-Yorkais d’adoption pour la plupart, recréant partiellement cette migration vers la Grosse Pomme déjà survenue à plusieurs reprises par le passé, vont faire perdurer l’idée d’un jazz plus qu’exigeant, loin d’être accessible au plus grand nombre mais qui en fera souffrir plus d’un tant il sera difficile de trouver comment en vivre au jour le jour. Issu de cette mouvance, Ware trouve dans son nouveau Quartet l’occasion d’explorer en profondeur une combinaison plus que prometteuses via un casting de premier choix dont il souhaite pouvoir tirer toute la quintessence albums après albums. Il ne faudra pourtant pas attendre longtemps avec que Mark Edwars ne quitte le Quartet en 92, remplacé par Whit Dickey qui laissera lui-même sa place à Susie Ibarra en 96 avant l’intégration, trois ans plus tard, de Guillermo E. Brown au sein du groupe. Outre le poste de batteur, le Quartet ne bougera plus et multipliera, durant dix ans, les enregistrements pour le compte d’une poignée de labels. Cette décennie 90 est charnière pour le Quartet qui prend petit à petit l’espace vacant laissé par une génération de musiciens vieillissante ayant quitté le devant de la scène et devient bientôt une formation de référence sur les territoires d’un jazz aventureux, expressionniste et porté par la personnalité de son leader. La progression depuis « The Great Bliss Vol. 1″ en 90 jusqu’à « Wisdom Of Uncertainty » en 97 porte aux nues une formation atypique et célèbre David S. Ware en ce qu’il semble faire perdurer cette mythologie d’un véritable héros du ténor. La Columbia ne s’y trompera pas en signant sur sa division jazz David S. Ware, sous l’impulsion de l’une des stars du showbizz jazz Branford Marsalis.
La signature avec Columbia pousse Ware à s’inquiéter quant à la teneur de ses futurs enregistrements pour le mastodonte du marché musical (quand on connait la musique de Marsalis…). Si le mot « Quartet » disparaît des covers, Ware embarque ses compatriotes le temps d’enregistrer « Go See The World » et « Surrendered », publiés en 98 et 2000, deux albums dans la plus pure tradition warienne, sans qu’aucune réelle concession ne soit faite du côté des compositions. La décennie se clôt sur une dissolution du département Columbia Jazz et le remerciement de Ware et sa troupe qui n’attendront pas longtemps avant d’être débaucher par l’excellent AUM Fidelity. Susie Ibarra est remplacée par un tout jeune batteur, Guillermo E. Brown, depuis « Surrendered ». Le Quartet enregistre l’incontournable « Corridors & Parallels » publié en 2001 qui lancera une nouvelle période prolifique dans la carrière d’un David S. Ware qui ne va cesser de chercher à se renouveler et à explorer d’autres pistes (pour le compte du label Thirsty Ear, par exemple).
En 2009, pour célébrer de longues décennies d’un activisme réellement exemplaire, AUM Fidelity réunit David S. Ware, William Parket et le percussionniste Warren Smith pour des sessions qui donneront naissance, il y a quelques mois, au tout dernier enregistrement de Ware intitulé « Onecept ». Dans la plus pure tradition établie par Ware, l’album n’aura été le fruit d’aucunes sessions de répétition de la part du trio. Tout est enregistré sur le vif afin de coller au plus près de l’expression la plus brute et la plus directe des émotions expulsées par les instruments maniés par Ware (ténor, saxello), la basse protéiforme de Parker ou la batterie de Smith. L’auditeur est plongé en plein coeur de la session d’enregistrement, sans artifice. Devant ses yeux, Ware au saxo, les yeux mi-clos et plongé dans une transe free, alternant entre éructations fugaces et longues plages enveloppantes crachant par bribes de micro-éléments parfois familiers, souvent déconcertants mais clairs et purs comme l’eau de pluie; à tel point que l’on peut y voir à travers pour peu que l’on se force à regarder très précisément avec ses oreilles. Véritable maître de son environnement qu’il bâtit à chaque fois qu’il sollicite la anche de son instrument, Ware est en prise directe avec son esprit qu’il laisse s’exprimer, se contentant pour le coup d’expulser l’air nécessaire à la transformation de ces idées en ces bouquets de sons hétérogènes, touffus et colorés. A sa gauche, ondulant et grinçant avec une habileté sans pareille, William Parker révèle une nouvelle fois cette stature de grand ordonnateur du rythme non-standard, du groove asymétrique et du frottement intriguant à l’archet. Soudain, derrière, quelques rebonds sur des peaux, quelques cymbales font s’envoler des boucles de notes fugaces. Smith s’affaire sur sa batterie, ses instruments à percussions et autres gongs qui offrent à l’ensemble une palette sonore pour le moins riche et bigarrée qui vont plonger les frasques de ses deux comparses dans un ensemble d’environnements à même d’en exploiter toute la quintessence la plus suggestive.
En témoigne de la meilleure des façons l’excellente entrée en matière via ‘The Book Of Krittika’, l’un des passages les plus réussis de l’album qui combine à la fois la beauté et l’agressivité, la classe et la décontraction, la suggestion et l’intériorité la plus mystique dans un ensemble où chacun occupe un rôle pas franchement défini à l’avance, où les positions évoluent à mesure que s’égrainent les secondes qui formeront ces presque 8 minutes. Plus qu’un morceau à part entière, chacun des 9 mouvements de « Onecept » (il en va de même pour l’ensemble de la carrière de David S. Ware, à peu de choses près) est une invitation à participer à cette expérience sonore qui paraît inédite, même pour celui qui aura épluché les enregistrements du sax ténor depuis 30 ans. C’est en ça que la beauté d’une telle musique n’oublie jamais cette révérence qu’elle se doit de faire systématiquement à un genre qui, décennie après décennie, semble n’avoir encore jamais fini de faire parler de lui d’une manière ou d’une autre. Surtout lorsque l’auditeur se trouve face à une formation qui érige en accomplissement ultime l’expression la plus personnelle de musiciens talentueux, emmenés par une des grandes figures du jazz d’hier et d’aujourd’hui.
Si l’on met de côté le rôle d’un William Parker dont on ne soulignera jamais assez l’importance sur la scène new-yorkaise de ces 20 dernières années, il est à noter que Warren Smith semble en parfaite symbiose avec la musique de Ware, et ce quelque soit le mouvement qu’il se décide à accomplir. Une fois encore, le casting millimétré opéré pour l’enregistrement de ce « Onecept » est à la base d’une réalisation exemplaire, d’un enregistrement qui semble témoigner à la perfection de ce moment de complicité musicale quasi symbiotique pour lequel il nous faut aussi saluer le talent de l’ingé son ayant réussi à faire ressortir la musique de cette manière. Sans en connaître réellement tous les recoins, il paraît évident d’affirmer que « Onecept » se présente comme l’une des sorties les plus recommandables du catalogue d’AUM Fidelity. En espérant que les reins de David S. Ware, pour lesquels il subissait une intervention chirurgicale l’année passée, le laissent tranquille un moment et lui permettent de pousser encore plus loin ce qu’il semble toucher du doigt plus que jamais: la quintessence d’une musique, fruit d’un travail de longue haleine en phase de maturation continue depuis 4 décennies.
‘The Book Of Krittika’
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Merci de parler de David S. Ware et de manière aussi détaillé et personnelle.
Je n’ai pour l’instant jamais écouté d’albums de lui mais vous m’en avez donné sacrément envie.
Votre blog m’est doublement précieux, d’abord parce que je me retrouve totalement dans votre manière d’envisager la musique: la plus grande ouverture possible à tous les genres musicaux, sans aucun esprit de chapelle, seulement la volonté de naviguer d’un monde à l’autre, de découvrir l’univers d’un artiste ou d’un groupe qui a foi dans ce qu’il fait. Et avec cela toujours le soin de s’attarder sur le contexte, sur l’historique et sur ce qui fait l’originalité de la musique.
Mine de rien, c’est très rare tout ça. Je vous avez découvert par un bel article sur Sonny Sharrock il y a un moment déjà et depuis je vous suis avec un plaisir à chaque fois renouvelé.
Tout simplement bravo!
Merci à toi pour ton feedback.
Nous sommes régulièrement ravis de lire ici ou là des commentaires de ce genre. C’est la confirmation pour nous que notre message global, au-delà des disques ou de la musique en elle-même, passe comme nous le voulons parmi certains d’entre vous. Si c’est certes assez gratifiant, c’est surtout encourageant et ça ne fait que démultiplier notre motivation à proposer de nouvelles choses réalisées avec application. :)
Bonsoir. Et tout d’abord merci pour ce texte assez chiadé, faut le reconnaître. J’attire seulement votre attention sur un com’ paru sur amazon.fr. Je trouve que ce disque Onecept pourrait faire débat… ;-) En espérant vous y retrouver. Dans les sous-coms, il est fait mention de votre texte…
Salut FFJ (je me permets).
Pour commencer, on va se tutoyer, c’est plus simple. ;)
Merci pour l’info. Je suis allé jeter un œil à ces sous-commentaires (et au commentaire qui a entrainé ces réponses). Me concernant, oui le papier était aussi un prétexte pour présenter dans les grandes lignes David S. Ware. Une bonne partie des personnes qui passent par ici n’est pas forcément curieuse de cette musique si particulière et un peu parfois incompréhensible. Du coup, je misais davantage sur la pédagogie par la mini-biographie plutôt qu’un long déballage sur le disque en lui-même. J’aurais pu combiner les deux, ceci dit, c’est vrai.
Concernant le disque, honnêtement, je n’ai pas du tout cette sensation d’isolement de Ware. Je ne sais pas, j’ai vraiment l’impression d’une symbiose « naturelle » qui donne naissance à quelque chose de très vivant et de complètement « hasardeux » au sens le plus noble du terme, si je puis dire. Oui l’aspect mystique des productions de Ware peut en rebuter plus d’un mais honnêtement, ça fait franchement partie du folklore free jazz chez bon nombre de musiciens; ce mélange de sauvagerie musicale et d’inspirations mystico-païennes. En ce qui me concerne, c’est aussi ça qui m’attire franchement dans cet album.
Après c’est très verbeux, si on peut dire ça comme ça. Mais je crois qu’on n’est pas dans une démarche de remplissage. J’suis assez d’accord avec la petite chronique du Son du Grisli (que j’ai lu au passage, du coup). Mais je suis peut-être moins spécialiste de Ware que certains des auditeurs qui ont commenté l’album.
Quoiqu’il en soit, deux mois après la publication du papier ici-bas, je ne peux que recommander une fois encore ce « Onecept ».
Merci pour ta réponse, DM. Fait vraiment plaisir. M’y attendais pas. Bon, perso, je n’ai pas encore écouté ce Onecept. La formule du pianoless trio m’attirait bien pourtant… Mais là, je crois qu’après le commentaire de Fritz Langlois, je vais attendre un petit peu. Le trouver à la média, peut-être. Sinon, oui, t’as raison de revenir sur l’aspect mystique de ces musiciens. Langlois y revient aussi longuement sous un autre disque de David S. Ware – Shakti, que t’as peut-être écouté aussi… (voir commentaire sur Amazon, désolé pour la pub, décidément…). A bientôt de te lire, Mojo. Et bon week-end. FFJ.