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Articlé publié le 15 oct 2010 par .

Classé dans Oscillations et frémissements.

# 14 – Danse dans ta tête

Difficile d’établir avec précision à quel moment les choses ont basculé concrètement. Si le point d’influx nerveux semble se trouver en plein cœur de la décennie écoulée, il paraît impossible d’en définir avec exactitude les contours. Parce que la musique n’est pas un assemblage de mouvements raisonnés et mathématiques. Parce qu’elle découle en partie d’un processus de création pas toujours très conscient. Elle possède pourtant un potentiel suggestif incroyable qui lui permet d’entretenir son propre référentiel esthétique doté d’une caractéristique bien particulière: celle de pouvoir basculer quasi radicalement à tout moment. Les suiveurs de Substance-M le savent: cette rubrique et les articles qui la composent ne sont qu’une tentative d’un peu mieux cerner ce changement afin de l’apprécier à sa juste valeur. Mais plus nous creusons profond, plus nous comprenons que tout est bien plus flou et moins balisé qu’il n’y paraît, qu’il n’existe peut-être même pas un point d’entrée ou de sortie, mais juste des réalités discographiques déconnectées les unes des autres que nous tentons de mettre en lien, patiemment.


Depuis 2007 et le début de son ascension discographique, Rustie est sorti des starting-blocks comme un sprinteur de 100m: une explosivité sans égal, une grande confiance en soi et une parfaite maîtrise de son sujet, sans jamais se retourner pour regarder où en sont les concurrents. Dés l’excellent « Jag The Smackz », unanimement reconnu par la presse il y a trois ans comme l’un des meilleurs 12″ du genre, sorti de nulle part ou presque, Rustie dévoilait au grand jour son talent de musicien capable de transporter l’auditeur vers l’inconnu en 5 morceaux, à peine. Ce mélange crunk/dubstep gonflé à un peu tout ce qui trainait est d’autant plus étonnant qu’il a été balancé par un Rustie à peine entré dans sa vingtaine, inconnu, depuis Glasgow, pas franchement la Mecque d’un dancefloor novateur et exigeant. Mais déjà Rustie tenait entre ses mains ces gages d’un savoir-faire combinant science du hit et une imagination sans bornes ou presque. Un peu moins percutant, plus porté sur le gimmick et le vu et revu, « Café De Phresh » ne fut qu’une transition un peu sans saveur avant que ne débarque la claque monumentale de « Zig Zag », l’un des tous meilleurs morceaux du genre balancé ces dernières années, rien de moins. Un 12″ en guise d’aboutissement stylistique dés le 3ème maxi.

De quoi gonfler à blocs le producteur de Glasgow et lui permettre de prendre un virage bienvenu pour aller défricher d’autres zones à conquérir. Son arrivée sur Warp, Rustie la concrétise avec la publication il y a quelques jours d’un tout nouvel EP baptisé « Sunburst ». Piquant la cover d’un RPG Snes dont le nom m’échappe, Rustie annonce la couleur: ça va vomir du 8bit/16bit dans tous les coins. Le producteur écossais revient avec une formule clairement glitch/chiptune qui devrait ravir sans mal les fanas du genre mais qui, malheureusement, manque clairement d’un quoi que ce soit d’un peu intéressant pour réellement sortir du lot. Rustie rentre dans le rang et donne dans les combinaisons faciles, quasi sans saveur par endroits, les lignes de synthés usées jusqu’à la corde, à peine de quoi stimuler les neurones et les pieds, marque de fabrique évidente des meilleures productions du musicien. Plus encore que le manque flagrant d’excitation, c’est la frilosité générale des 5 titres qui fait peine à entendre: exit les enflammades dancefloor, l’énergie condensée et relâchée en un seul endroit avec brutalité et jouissance ultime. Tout est presque policé, gentillet et bon enfant. Un maxi anonyme pour un producteur au potentiel latent encore trop sous-estimé, c’est toujours un peu difficile à encaisser.


A mes yeux, Kelpe s’est révélé à la sortie de « Cambio Wechsel » il y a plus ou moins un an. Non pas que ses sorties précédentes chez D.C. Recordings ne soient pas intéressantes, loin de là, mais il m’apparaissait alors comme un énième apôtre d’une formule downtempo/IDM un peu chiante, sans réelle originalité. Du moins c’est ce que je pensais avant de me pencher plus en détails sur le dernier LP en date de Kel McKeown: tout n’y était pas parfait, loin de là, mais depuis la cover jusqu’au contenu, en passant par le nom du LP, les choses tenaient debout, semblaient proposer un contenu avec un peu plus d’aspérités qu’auparavant (du moins étais-je plus sensible à celles qui peuplaient les 12 pistes de l’album). On retrouvait surtout un début d’un bout de groove discoïde mécanique et quasi machinal, tout le long du LP, qui comblait plus qu’efficacement mon envie du moment. Il s’agit d’ailleurs d’une énième preuve de la volatilité de nos impressions tant je passai alors du noir au blanc avec « Cambio Wechsel » en l’espace de 2 jours. Peut-être qu’en s’ouvrant plus avant aux rythmiques hip-hop parmi les plus familières pour moi, Kelpe avait su découper un bout de cet univers qui m’est proche pour se l’approprier et en faire l’un des éléments à la base de la formule qu’il déployait alors. Le fan du 12″ « Miscroscope Contents » qui prenait en moi ses quartiers attendait avec une impatience non dissimulée la sortie du nouvel EP du producteur britannique.

Inutile d’affirmer, du coup, que « Margins EP » sorti chez Team Acre (division de Black Acre; rappelez vous avec 1000names…) venait combler mes attentes et allait se révéler être le partenaire idéal pour passer ce début d’automne à l’abri du besoin musical. Kelpe y balance 4 nouvelles productions de son cru, tout en exploitant encore et toujours ce feeling hip-hop qui m’avait déjà séduit par le passé. ‘Margins’, en ouverture, est peut-être le meilleur condensé de ce qu’il est possible de retenir du maxi: si on retrouve avec intérêt l’approche musicale de Kelpe, on peine à y trouver son compte à 100 %. Ayant fait tourner encore et encore les morceaux ces derniers jours, je me dois de reconnaître qu’il peine à se démarquer d’une quelconque façon. Trop anecdotique par endroits pour procurer une réelle envie de le réécouter encore et encore, à la recherche de détails et d’idées curieuses passées sous silence lors des premières écoutes. Peut-être Kelpe emprunte-t-il une route qui ne le mènera qu’à la standardisation de ses productions et de son travail. Pas mauvais mais pas mémorable non plus, peinant à décoller de la ligne d’horizon molle où s’ébattent joyeusement des milliers de copistes affairés à répéter les mêmes combinaisons encore et encore. Paradoxalement, c’est à ce moment là que j’ai découvert et redécouvert avec envie « Sea Inside Body » publié en 2004. Comme quoi, rien n’est jamais fixé à tout jamais, les lignes de front bougent. Rester attentif à ses propres désirs d’écoute, je ne vois pas autre chose à retenir ici.

Si Warp est quasi unanimement reconnu comme l’un des tous meilleurs labels de ces 20 dernières années (si ce n’est le meilleur, je crois qu’on peut difficilement avoir peur d’employer les mots les plus forts ici), c’est d’abord grâce à sa longévité qui, mine de rien, n’est plus si courante dans un milieu en proie à des mutations et développements d’excroissances dont personne ne encore bien quoi faire à part les laisser là et tenter de faire avec. C’est aussi en bonne partie du à des choix artistiques et commerciaux indiscutables, enchainant les succès, les découvertes, les confirmations et les aboutissements plus vite que n’importe qui, avec un taux d’erreur proche de « pas beaucoup », au pire. Si Rustie plus haut me fait mentir, Flying Lotus reste à ce jour l’évidente satisfaction de ces dernières années. Suivant les pérégrinations du bonhomme depuis 2006 et le téléchargement de ses premières « beat tapes » sur Soulseek lors d’errances nocturnes, je peux affirmer sans exagérer que FlyLo a changé mon approche de la musique, de cette forme de musique là. En une poignée de disques, le producteur de L.A. a exploser les carcans pour transporter sa musique dans une dimension bien supèrieure à n’importe qui aujourd’hui. Alors que « Los Angeles », son deuxième LP, se présentait comme une réussite incroyable (due en partie au talent de mastering de Daddy Kev; rarement entendu un master aussi en phase avec ce que véhicule la musique que sur cet album, le fond et la forme c’est ça), « Cosmogramma » a fait passé pour un simple exercice de style son prédécesseur. N’ayant pas (encore) trouvé les mots clairs pour exprimer toute l’admiration que je peux avoir pour cet album, je m’abstiendrais de l’aborder dans le détail ici pour, par une phase savante de saute-mouton intellectuel, m’attarder sur la toute dernière publication en date de Steven Ellison: « Pattern+Grid World ».

Bien sûr, il paraissait tout à fait utopique d’espérer retrouver un FlyLo sur le même créneau que celui exploiter pour « Cosmogramma »: tout était si mystique, si suspendu à sa propre cosmologie interne qu’il aurait été impossible d’en extraire un morceau pour le recycler et retrouver le même feeling. FlyLo l’a très bien compris et n’a jamais voulu, a priori, que son nouveau maxi sonne de cette manière. Un choix courageux que de laisser de côté une profonde réussite pour se remettre en question par ailleurs. « Pattern+Grid World » laisse de côté la théologie électro-païenne du dernier LP en date, son aspect limite « free » par endroits pour n’en garder que l’essence même: cette révérence évidente au jazz, surtout à son esprit, qu’affectionne Steven Ellison. Prenant appui sur un jeu de rythmiques diablement bien pensé, FlyLo dévoile une formule plus terre à terre mais pas dénuée d’un certain charme, pour peu que l’on soit redescendue sur Terre après l’envol dans la stratosphère. A l’occasion, il se permet d’explorer même quelques voies plus éloignées encore en balançant un hypnotique et jouissif ‘Jurassic Notion/M Thoery’ pas très loin de me faire penser à une inspiration « free » dans sa nature la plus pure. Étrange pour une musique basée sur la répétition mais ce morceau, comme la plupart de ceux contenus sur le maxi, comporte ce feeling humain si rare lorsqu’on parle de manipulations électroniques. J’imagine sans mal un groupe d’instrumentistes armé chacun de leur appareil pour recréer les passages qui forment les deux variations du morceau finalement dépouillé mais à la puissance suggestive forte.

Dans un autre genre, ‘Physics For Eveyrone’  s’en va piocher dans un répertoire hypnotique, limite complètement aliénant par moments lorsque les BPM montent en régime, à tel point qu’on souhaiterait voir le morceau dépasser les 2 minutes proposées pour prendre le temps de complètement exploser et partir dans tous les sens comme le laissent imaginer les toutes dernières évolutions de fin de maxi. S’il n’est pas un morceau de bravoure au niveau de ce qu’à pu être « Cosmogramma », « Pattern+Grid World » est une nouvelle très bonne ligne à ajouter au CV exemplaire d’un Flying Lotus décidément jamais à courts d’imagination, d’inventivité et de charisme, au moins sur disque (n’ayant pas le plaisir de le connaître personnellement). Sûrement l’une des rares satisfactions du moment pour lesquelles je serais capable de consacrer du temps et de l’argent sans jamais le regretter l’espace d’une seconde. Comme un miroir magique, la musique de FlyLo est un catalyseur qui réceptionne et renvoie au centuple toute la patience et l’investissement que vous lui consacrerait. Ne lésinez pas sur la dose.

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Autre motif de satisfaction du moment: la musique du tout jeune britannique Space Dimension Controller. Originaire de Belfast, Jack Hamill possède curieusement le même âge que le label sur lequel il publie « Journey To The Core Of The Unknown Sphere ». Une vingtaine d’années au maximum mais déjà une assurance incroyable derrière les machines. Alors qu’un récent nouveau maxi vient de voir le jour (je vais mettre la main dessus très bientôt), « Journey… » est sorti chez Royal Oak en mai dernier et m’a tout simplement mis une sacrée claque au creux des oreilles, jusqu’à m’en crever le tympan de surprise. Au milieu d’un bac, c’est un maxi d’un producteur anonyme, sans cover, que je ramenai chez moi il y a quelques semaines. En quelques minutes, il était devenu une découverte inespérée et une raison de faire tourner ma platine encore et encore, toute la soirée. Sa musique possède ce sentiment de liberté et de profondeur qui émane d’un peu partout. A tel point que ça en est véritablement surprenant de maturité pour un producteur de son âge. Tout est enveloppant et captivant, sans effort, lorsque SDC s’adonne et ce mélange deep house/disco cosmico-planant à l’œuvre sur les deux faces du disque. Le soucis du détail apporté à chaque production offre à chaque nouvelle écoute une approche différente qui allonge sans mal l’intérêt du disque, sans même s’en rendre compte de prime abord. Du groove pour electro-lovers, ça flirte bon la soul synthétique à tous les étages et on en redemande. On ne résiste pas à l’envie de retourner planer au milieu de ces étoiles, entouré d’un cercle de cœurs roses kitchs qui clignotent et laissent derrière eux une trainée de paillettes, témoins de votre passage quelques micro-années-lumières auparavant. Rien à foutre, la musique de Space Dimension Controller est une expérience au cœur de l’essence même du groove le plus addictif et le moins débilitant qu’il m’ait été donné d’entendre ces derniers temps. Et ça, ça vaut clairement de dépasser tous les clichés que vous pourriez garder à l’esprit au moment de glisser la wax sur votre plateau tournant.

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Je termine mon tour d’horizon épique et un peu fouilli, je dois bien le reconnaître, en évoquant en quelques lignes la très sympathique compilation « Tropical Heat Vol. 1″ parue chez MYOR en avril dernier. Je racle un peu les fonds de mes bacs mais je remonte à la surface quelques maxis dont je me devais de parler à un moment ou à un autre parce qu’ils font partie intégrante d’une sélection assez éclectique qui traine toujours prêt des platines et qui viennent régulièrement se faire enlever la poussière par un petit tour sous le diamant. « Tropical Heat », donc, compilation de 6 titres downtempo chaleureux balancés par les résidents de chez MYOR, label britannique de son état fondé, me semble-t-il, par Coco Bryce (présent sur la compilation). On y retrouve, entre autres, le souvent très bon Slugabed dont j’avais déjà parlé lors d’une rencontre là aussi hasardeuse au détour d’un maxi inspiré par Rick James (reprenez les premières épisodes d’ « Oscillations… », ça se trouve par là) qui balance un ‘Here You Are’ de plutôt bonne facture, tout en saturation, en manipulation de fréquences et en sample d’une voix féminine éthérée qui répète en boucle le titre du morceau. Plutôt emballant, pour le dire vite. Dans une veine pas si éloignée, le ‘Dutty Groove’ de Coco Bryce s’avère plutôt convaincant, avec son petit bout de mélodie simpliste qui trotte dans la tête et sa façon de malmener les boutons de ses machines pour en sortir des bruits et des cris numériques dérangeants l’ambiance légèrement « laid back » de l’ensemble. Enfin, un sympathique boom-bap de fin de disque par les néerlandais Saccage et Incense qui apporte une petite touche toute familière pour moi dans un univers finalement peu fréquenté par le rap, quel qu’il soit. Autant dire que le morceau n’a rien de profondément novateur mais la demoiselle se débrouille très bien au micro et rend le tout bien plus percutant que ne l’est réellement la prod. somme toute assez banale de son comparse d’un morceau.

One Comment

  1. Digital Mojo
    29 octobre 2010

    Au passage, j’ai complètement oublié d’en parler mais la globalité de l’artwork du « Pattern+Grid World » de FlyLo est fantastique. Réalisé par Theo Ellsworth, un graphiste originaire de Portland.

    Jetez un oeil ici, pour voir l’EP sous toutes les coutures:
    http://theoellsworth.blogspot.com/2010/09/flying-lotus-ep-out-now.html

    Comme quoi, un packaging bien chiadé, même à l’heure où on trouve tout en deux clics sur le Web, y’a pas, ça motive plus que jamais. La back cover de la version wax est superbe (et est accompagnée d’un poster d’ailleurs).

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