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Articlé publié le 16 oct 2010 par .

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Interview – Dezordr Records: DTracks & Mr. Teddybear (Première partie)

Monté en 2007, le netlabel français Dezordr véhicule une seule ambition: développer un espace d’expression où se rencontrent les influences et les désirs des membres du collectif. Sans jamais chercher à rentrer dans une case bien définie, DTracks, Mr. Teddybear et leurs compères avancent à leur rythme, empilant les « Sessions » et les projets personnels pour faire grandir, peu à peu, cet arbre musical intriguant aux multiples ramifications qui partent dans tous les sens. Au cœur de l’été bel et bien terminé, je rencontrai DTracks et Teddybear pour discuter avec eux de leurs trajets musicaux respectifs, leurs projets en gestation, en savoir plus sur l’identité même de Dezordr et, avant tout, pour échanger avec eux sur un mode que les deux musiciens apprécie: en privilégiant le contact humain et la rencontre, tout simplement.


Digital Mojo : Teddybear, « Huit Clos » est ton tout premier projet personnel après plusieures années d’activité. Pourquoi prend-il cette forme là, finalement ? T’as déjà eu l’idée d’en faire un avant ?

Teddybear : Je n’avais pas vraiment de projet, en fait. J’aurais pu faire des compils mais ça ne m’intéressait pas trop. Je voulais un truc qui ait du sens. Surtout après Psykick, un projet qui avait vraiment du sens, quelque part. Quand ce projet là s’est terminé, j’ai mis un peu de temps à mettre ça de côté et reconstruire mon univers en-dehors du groupe. Je me suis heurté à pas mal d’essais ratés avant de retrouver mes repères. Mais une fois que je les ai eu, c’est allé tout seul, quoi.

DM : Les morceaux pour « Huit Clos » existaient déjà, avant que tu ne trouves l’idée globale, finalement ?

Teddybear : En fait je vais contredire un peu ce que je viens de dire mais pour ce projet là il doit y avoir un ou deux morceaux composés pour le projet. Sinon c’est une compilation de vieux morceaux mais que je ne pouvais pas faire avant de trouver le fil rouge. Une fois que ça a été fait, je me suis posé sur le projet, ça s’est fait très rapidement. Le plus long ça a été de réadapter les morceaux pour les faire entrer dans l’idée que j’avais, ça m’a pris un an et demi à peu près.

DM : Concernant le concept de l’album, comment tu le décrirais ? C’est un peu une mise en scène de toi ?

T : Personnellement je préfère dire que, justement je ne suis pas ma musique. Je tiens à bien mettre ça de côté. « Huit Clos » sonne un peu théâtre, la musique je fais est là pour que je puisse trouver mes repères dans quelque chose de plus large que le hip-hop que je fais depuis mes débuts. Aller puiser dans la musique de film, par exemple, un genre que j’écoute depuis très longtemps. Je pense que ça s’entend dans le disque. Mais pour moi c’est une manière de mettre en scène des choses personnelles pour qu’elles parlent à plus de gens que toi, ta famille et tes proches. Je voulais dépasser le fait de simplement cracher mon venin via les machines, finalement. J’avais une matière brute que je voulais façonner d’une certaine manière pour qu’elle soit compréhensible pour qui que ce soit.

DM : Pour le projet, tu as fait appel à plusieurs musiciens proches de toi pour venir enrichir les compositions et l’ambiance générale du disque. Comment tu as fonctionné avec eux ?

T : En fait, dés le départ, quand j’avais de l’espace sur certains morceaux (certains étaient déjà super chargés), je leur ai laissé trouver leur propre plan, en one shot. Je n’ai pas fonctionné selon un schéma enregistrement/sampling pour ensuite faire ma limonade derrière. Je leur ai plutôt laissé une trame générale et ils réagissaient chacun à leur façon. C’est comme ça que je voulais bosser. Quitte à faire une collaboration, autant leur faire une vraie place dans le projet.

DM : C’est marrant parce qu’en dépit des invités extérieurs, ta musique garde cette ambiance propre à ce que tu développais déjà avec Psykick. Ils ont vraiment bien réussi à intégrer ton univers. On retrouve vraiment des plans qui font énormément penser à « Des Lumières Sous La Pluie », par exemple.

T : C’est vrai que ce sont des musiciens dont je suis assez proche. Pour la petite histoire, Alex et Benjamin, on a passé pas mal d’années à discuter de ça avant de vraiment collaborer. On a mis du temps, Alex et moi, à se mettre à bosser ensemble. Benj je l’ai renconré par une tierce personne. On s’est retrouvé à trois là-dessus, moi j’avais quelques créneaux à leur proposer pour des interventions, j’ai tout de suite vu une évidence dans nos collaborations. Mais ça n’était même pas aussi formel que ça. Je leur sortais une instru et ils prenaient du plaisir à jouer, à composer dessus le week-end. Le troisième, Mathieu, qui intervient sur le dernier morceau, c’est un vieux pote dont j’admire vraiment le boulot. Là c’est pareil, on a mis du temps à se caler sur le projet avec nos boulots respectifs.

DM : Pour revenir à la thématique « bande son de film », comme tu l’évoquais tout à l’heure, il y a un aspect visuel assez important dans ta musique. On a vraiment l’impression d’être partie prenante d’une BO, c’est toujours la première image qui me vient à l’esprit quand j’écoute ton travail, sur quelque projet que ce soit. C’est une influence consciente ? T’as été marqué par des compositeurs particuliers ou ça n’est pas vraiment calculé ?

T : Je ne sais pas trop, il y a sûrement un degré d’influence. J’emprunte pas mal de BO de films, j’en écoute depuis longtemps, j’ai fait des études de cinéma aussi, gros cinéphile. Après ça fonctionne à un niveau où je ne suis pas forcément super conscient de ça mais j’aime bien illustrer des trucs, les choses bien orchestrées. Je fonctionne un peu comme un peintre qui y va touche par touche, qui place ses éléments petit à petit.


DM : « Huit Clos » véhicule vraiment bien ça, c’est criant l’influence que ça a eue sur le disque.

T : Oui c’est clair, c’est une manière d’assumer le truc. Ca fait partie des repères après Psykick dont je te parlais tout à l’heure. Même si on n’a pas passé dix ans ensemble non plus, au bout d’un moment il y a un besoin de définir sa propre identité, surtout que je n’avais jamais eu de projet solo avant. Donc je me suis demandé ce qui me caractérisait le plus. Et ce qui est sortie principalement, c’est ça, ce besoin d’illustrer.

DM : En parlant de Psykick, on peut revenir deux minutes dessus ? Vous avez mis un terme définitif à votre collaboration ou est-ce que c’est informel et rien n’a vraiment été décidé, finalement ?

T : Disons que là c’est terminé, ouai.

DM : Est-ce qu’il y avait une divergence artistique dans l’histoire ou juste une séparation qui n’avait rien à voir avec votre musique ?

T : Avec du recul, je me suis demandé si on avait vraiment, avec Arm, les mêmes conceptions de la vie, de la musique.  Lui voulait se jeter directement dans le bain, prendre ça au sérieux, faire de la musique au quotidien et vivre de ça. C’est sa manière d’être entier. Moi ça n’était pas ma manière d’être, je tenais justement à bien séparer le travail de la musique qui restait, pour moi, un loisir où je n’ai pas de règles.

DM : C’est à ce moment là qu’il y a eu une fracture en fait, sans que ce soit tout à fait péjoratif ?

T : Oui, clairement. Mais j’ai mis du temps à comprendre ça, finalement.

DM : Est-ce que tu as déjà des projets définis qui feront suite à « Huit Clos » ou est-ce que ça reste pour l’instant un one shot ?

T : Cet album, c’était important que je le fasse, pour moi. A un moment, j’avais pensé arrêter le son et la production. L’envie était morte pendant un moment mais je me suis aperçu qu’il n’y avait rien de vraiment définitif. « Huit Clos » c’était vraiment le projet idéal pour moi pour repartir. Ca m’a permis de reposer les bases, de redémarrer sur un truc qui avait un sens. Le fait de matérialiser la chose, c’est important. C’est la seule chose qui me permet de me dire : « Ok c’est bon, je peux avancer maintenant ».

DM : Dans une interview datée de 2004-2005, je crois, je me souviens que tu parlais d’un aspect très besogneux du travail de musicien. Tu disais que tu voyais ça plus comme une débauche d’efforts, être constamment en train de passer du temps dans la composition… Comment tu vois les choses aujourd’hui ?

T : Je suis un peu moins extrême, je crois. A l’époque j’en chiais pas mal, c’était le début, on était plus jeune, j’avais 21-22 ans, je passais des heures et des journées entières là dedans. Je serais plus modérer maintenant. Mais quand tu bosses avec des machines, c’est comme un instrument, tu dois répéter tous les jours pour te familiariser. Et ça me prenait énormément de temps à l’époque. Aujourd’hui j’accorderais beaucoup plus de place au travail sur soi et au plaisir. C’est beaucoup plus naturel pour moi, aujourd’hui. J’ai un petit peu d’expérience, les choses sont plus faciles. Je sais ce que je veux, jongler entre mes idées, mes envies, ce qui est réalisable ou non…

DTracks : Tu focalises moins sur la technique.

T : Ouai voila. T’es moins traumatisé par « Merde, comment je vais faire ? ». Surtout qu’à l’époque j’avais des moyens assez minables, j’étais condamné au « clic » souris alors qu’aujourd’hui ça n’est plus le cas, ça change radicalement mon approche. Je suis toujours sur Mac mais il est mieux qu’avant. Je combine avec un clavier, une MPC, deux trois conneries autour, de quoi jouer et de prendre du plaisir. Je tiens à garder cette méthode de travail sur ordinateur, c’est comme ça que j’ai commencé et c’est ce avec quoi j’ai le plus de feeling. J’ai gardé la même logique mais je l’ai améliorée.

DM : Tu ne pourrais pas bosser que sur de l’analogique, finalement ?

T : Ouai non, ça n’est pas ma logique. J’ai du respect pour ceux qui bossent comme ça mais c’est pas ma manière de faire. Enfin c’est marrant, ça me fait penser à ce mec qui disait, sur un forum, « Arrêtez de sampler des MP3 ou n’importe quoi, les sons deviennent pourris à force de les réutiliser… ». Une grosse phase puriste. C’est pas forcément faux mais sur le coup, je pensais aux mecs qui avaient commencé le rap sur des platines de salon toutes pourries, pas faites pour ça, au son dégueulasse et je me disais « Mais merde, quoi ».

DT : Ca me rappelle un pote à Brooklyn qui me racontait ses mixs fait complètement à l’arrache, à partir de K7 où il avait enregistré des morceaux passés à la radio. Les sources ça compte mais bon, ça reste anecdotique finalement.

T : Perso, je le dis clairement, je m’en tape un peu. Je sample tout ce qui me passe sous la main, parfois c’est vraiment à l’arrache mais quand t’as envie de vraiment réutiliser le truc, tu t’en fous. J’enregistre et je réutilise, peu importe d’où ça vient, parfois c’est vraiment dégueulasse mais je retravaille le truc et ça s’entend pas trop ; enfin je crois (rires).


DM : D-Tracks, tu peux commencer par nous présenter ton duo Audioclockers ? L’histoire, l’ambition qu’il y a derrière… ?

D-Tracks : J’ai commencé le son il y a super longtemps. Un pote m’avait ramené un vieux PC à l’époque avec un logiciel qui s’appelait « Drumstation ». Je me suis amusé dessus un bon moment et je n’ai jamais lâché l’affaire du son après ça. Je suis un amateur de son dans le sens large du terme. Ca va de ce qu’on entend là, dans le bar (ndr : du Nina Simone), jusqu’au rock, au blues… Avec ce logiciel je m’amusais et de fil en aiguille c’est devenu un peu plus sérieux. J’ai continué à faire, à travailler et l’album des Audioclockers est né un peu comme ça, finalement. C’est un duo que j’ai créé avec mon frère, Blat-X. Lui il était DJ dans un groupe de hardcore dans le Sud, ils avaient fait des premières parties pour FFF. Aux platines il avait déjà une bonne expérience de scène. C’était un peu bourrin comme style, forcément, mais c’est là qu’est née notre collaboration.

DM : Et donc vous vous êtes dit : « On va faire un album/compilation avec une idée précise derrière ?

DT : Moi je le sens comme un album à part entière. Là où ça fait compilation, c’est les invités autour, les MC’s qu’on a invité à poser dessus, dont j’aimais bien le flow, le grain de la voix… Une fois qu’on a récupéré le tout, on a recomposé les morceaux autour des voix. C’est pour ça que cet album peu sonner un peu « chargé » mais c’est parce qu’on a fait un travail avant, un travail après, ça a créé pas mal de couches de sons.

DM : Pourquoi vous avez eu besoin de repasser après, du coup ?

DT : Retravailler autour des voix, pour moi, ça me paraît logique. Un bon MC va savoir se poser sur un tempo donné mais derrière moi je vais avoir besoin de broder autour, sublimer un peu la voix.

DM : C’était votre objectif de produire un disque ouvert qui fait ressortir toutes vos influences ? On l’entend vraiment cette richesse à travers l’album.

DT : Oui, il y avait un peu de ça. Moi je faisais un peu de graffiti à l’époque. Je discutais avec un pote avec qui on se disait que ce « Audioclockers » c’était, finalement, la BO qu’on aurait aimé avoir dans les oreilles quand on faisait nos graffs. Y’a plein d’influences, de clins d’œil qui sont maitrisés et travaillés.

DM : En terme d’invités, les connexions se sont faites comment ?

DT : Via Internet, principalement. C’était ponctuel, des collaborations avec des MC’s proches de nous.  Artoo, par exemple, c’est un MC avec qui je bosse en ce moment sur un projet, ça se fait tranquillement. Babel Fishh, je l’ai rencontré lorsqu’il est passé sur Paris… Ce qui m’intéresse, c’est vraiment de rencontrer les gens. Si jamais les moyens, je serais allé visiter chacun des mecs, enregistrer en direct, vraiment avoir un contact avec eux.

DM : Ca m’a étonné, d’ailleurs, de voir un mec comme Aamir des Escape Artists que je connais via HipHopCore depuis un moment. On les suit depuis leurs premiers disques, vers 2001-2002, j’avais chroniqué le LP solo d’Aamir il y a quelques temps. Mais j’avais pas spontanément fait le rapprochement entre Dezordr et ce genre de rappeurs du gouffre, perdus au fin fond de leur région du monde. Ca m’a interpelé mais je trouvais ça intéressant de le retrouver là.

DT : En fait, pour cet album, il n’y a pas vraiment eu de calcul. Aamir, je sais plus trop comment on est tombé dessus, c’est peut-être via HipHopCore d’ailleurs, je ne sais plus trop, mais j’avais aimé son côté un peu chantant, moins saccadé et brutal. Pour d’autres, c’était juste de la découverte, un coup de cœur pour leur proposer de poser sur le disque. Comme autour de nous à Paris on n’a pas forcément des tonnes de MC’s dont on apprécie le travail, on a eu besoin d’aller voir ailleurs pour trouver ce qu’on voulait entendre.


DM : Pour revenir à l’album en lui-même, il est globalement très sombre, une série de samples agressifs et angoissants qui proposent ce schéma là régulièrement. Comment tu pourrais décrire, ça ?

DT : Hum… En fait, pour te dire ça comme ça : j’adorais un groupe qui s’appelait Bad Bad Brains, un groupe de punks hardcore, les mecs c’était des Rastas. Un jour un journaliste leur a dit : « Mais les gars, vous êtes des rastas, vous avez vécu à Kingston, vous avez des locks jusqu’en bas des fesses et pourtant vous faites du punk hardcore. » Et le mec répond : « Ouai, on est des Rastas, on vit à New-York, New-York c’est speed, on s’est acclimaté à ça et on l’exprime via notre musique ». Donc voila, c’est ma manière de dire que dans ton quotidien t’es pas forcément toujours super détendu, l’univers noir en musique reflète ça, même en extrapolant, en films, photos, peinture, il y a toujours ce côté un peu déchiré, un peu noir, que je traine sur chaque chose que je produis, un côté pas forcément angélique.

T : Comme on a tous les deux des boulots, le fait d’avoir une vie « traditionnelle » : boulot, copine, enfant ; plus être réceptif à certaines choses, je serais tenté de dire que tout ça c’est de l’ordre du non-dit, des choses que tu ne formules pas forcément et qui sortent d’une manière ou d’une autre. Comme ça ne se verbalise pas, ça s’exprime de cette manière.

DM : « Audioclockers » est un disque avec un charme certain parce qu’il est axé autour de deux DJs. C’est rare aujourd’hui pour un album de rap de se construire de cette façon. C’était le cas il y a dix ans, où le turntablism était encore puissant et très actif, très innovant, avec des grandes figures. Aujourd’hui on ne voit plus trop de DJs produire pour des rappeurs. Publiquement, dans ce qui s’expose le plus facilement, le DJ n’existe presque plus du côté de la composition, finalement. Juste pour faire le show. Et ça donne cet aspect un peu « vintage » pour aller vite qui donne tout son cachet à l’album

DT : Oui, je vois ce que tu veux dire. Perso je ne pourrais pas te citer 30 groupes de rap, par exemple, parce que ça n’est pas forcément ma culture première. C’est celle que j’aime faire mais chez moi c’est pas celle que j’écoute forcément. Ce qui fait que dans mes écoutes, je suis resté bloqué à une époque où il y avait un DJ, un grain, le vinyl qui crachait. Tout est tellement carré dans la structure du hip-hop que le DJ amène un certain degré de folie, ça s’est fait comme ça. Cette ambition de retrouver une énergie pas contrôlée. On a fait des prises, mon frère et moi, on en a gardé une, mais pourquoi celle là ? On ne sait pas trop mais c’était plus un feeling. Avec les machines, pour moi, t’as moins cet espace d’expression.

DM : Tu bosses sur quoi, principalement ?

DT : Un peu comme Antoine (ndr : Teddybear) , j’ai un clavier, un Mac, Abbleton et avec ça je compose tout ce que je veux.

DM : Tu travailles pas mal sur la photo aussi.

DT : Ouai, photographe c’est mon métier de tous les jours, en fait. En indépendant. Je suis intéressé par tout, un peu comme la musique. En France on catégorise pas mal : le photographe portraitiste, le photographe reportage… En musique c’est un peu pareil. Mais j’ai davantage gardé l’esprit anglo-saxon, en ce qui me concerne. J’ai vécu deux ans à Londres, où tout est intéressant parce que tu pouvais trouver un excellent portraitiste capable de projeter sa manière de faire dans un bon reportage. Alors peut-être un reportage un peu plus figé mais ce sera comme du reportage. J’aime bien dire « Tu es musicien, tu es photographe ». Or, tu n’es pas « photographe de portrait » ou « musicien que de hip-hop ou que de jazz », tu es musicien dans un sens plus global. Et les moyens d’aujourd’hui nous permettent, normalement, de pouvoir partir dans plein de directions, autant ne pas se cataloguer et essayer d’exploiter ça à fond. Pour mon projet, ça se ressent pas trop parce qu’Audioclockers ça reste assez hip-hop mais on part dans pas mal de directions en vérité, et j’adore écouter ça j’ai certains artistes.

DM : Vous avez quand même réussi à donner une cohérence flagrante à l’album et le tout est vraiment bien confectionné au point de recréer un univers à la fois riche et pertinent. Sinon, tu as des projets particuliers en musique ou autres ?

DT : Pour la photo, j’en parle pas ce serait trop long (rires). Pour la musique, il n’y a pas trop de calcul mais c’est vraiment le plaisir de faire. Actuellement, je ne fais pas trop de sons mais je fais beaucoup de recherche autour : découpage de samples, je m’abreuve un peu partout en CDs, vinyls, MP3s… C’est un boulot qui m’excite tout autant que de composer, en fait. Je découvre des choses que je ne connaissais pas, je pousse plus loin, je découvre des passages intéressants que je ne soupçonnais pas. Tout ce travail de recherche, j’adore le faire, finalement. Pour en revenir aux trucs concrets, avec Artoo on prépare une sortie et je recommence à faire des sons pour le prochain projet, Audioclockers ou pas, je ne sais pas encore.

DM : D’ailleurs, il y a une référence au film de Spike Lee dans le nom, j’imagine ?

DT : Tout à fait. C’était un peu le délire de chercher un nom et on est tombé là-dessus. Un peu comme dans l’histoire du film : nous on est des petits dealers à la semaine, on fait nos sons dans nos caves, dans nos chambres et puis on a extrapolé autour pour intégrer ce nom au projet.


(interlude bières et discussion autour de l’alcool)

DM : On va aborder le sujet Dezordr, qui vous concerne tous les deux ce coup là. Vous êtes tous les deux à la base du projet, à quel degré ?

T : Je vais laisser la parole à Ciryl, pour le coup, moi j’ai davantage pris le train en route.

DT : C’est venu à la fin de Kamasoundtracks, en fait. Moi je collaborais un peu pour « Soul Sodium », pour l’aspect graphique, le site qu’on avait refait… C’est là que j’ai rencontré Fred/Weedafresh. La rencontre avec Fred a été déterminante pour me dire : « Ok, vas-y fait, lance toi ! ».  Quand j’ai rencontré Fred, les mecs s’amusaient vraiment (même si la fin du collectif ça a été un peu tendu…).

DM : Tu sais d’où vient justement la séparation des mecs de Kamasoundtracks ?

DT : Perso, je n’étais pas dans le collectif, comme tu le sais, donc je ne suis pas au courant de tout. Je sais qu’il y avait des dissensions entre eux. Il y avait une super direction et tout mais bon, les choses ont mal tourné…

DM : Est-ce que vous sentez une certaine continuité avec ça, finalement, ou pas vraiment ?

DT : Non, pas directement mais comme j’étais pote avec Fred, pour le son il y a un truc important pour moi, c’est ce côté familial/amis,… Moi j’aurais jamais cherché à monter un label si je n’avais pas été pote avec Fred, si Kama ne s’était pas cassé la gueule et qu’à un moment on se dise : « Tiens, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». Il y avait aussi Shiyugosha dans le projet, un mec de Lyon qu’on a aussi côtoyé sur Paris. Du coup on s’est dit qu’on pouvait monter un truc. On a commencé par se dire si on ne devait pas reprendre le nom Kamasoundtracks, comme Fred était impliqué dans le projet et que moi je gravitais autour. Mais on s’est dit que c’était bizarre, qu’il allait y avoir des histoires d’égos autour de ça. On a voulu éviter ça en montant quelque chose de neuf.


DM : Je te posais cette question parce que je sais que nous qui suivions pas mal Kamasoundtracks depuis The Homestretch, nous n’avions pas bien saisi le pourquoi de la disparition du label et les liens entre Kama et Dezordr, en fait.

DT : Ouai, disons que dans Kama, si tu te souviens, il y avait pas mal de gens avec de fortes personnalités, des égos, chacun dans son truc. Et quand t’en viens à devoir gérer des conflits de ce genre, ça se transforme en un truc super compliqué. Surtout que c’était une période où Fred tenait la baraque, Olivier passait la journée dans un studio sous terre, sans aération, il y avait tout un contexte assez tendu qui faisait que le truc allait exploser à un moment donné. Il y avait pourtant une sacrée énergie, une créativité incroyable.

DM : Oui, à un degré rarement attendu, en ce qui me concerne, pour un album de rap en France.

T : C’est marrant parce que l’histoire du nom, dont tu parlais tout à l’heure, quand tu démarres avec une nouvelle équipe, un nouvel esprit…autant lui donner sa propre identité.

DM : D’ailleurs, Antoine, comment tu as rejoint le projet ?

T : Disons que j’ai pris le train en route, c’est un peu ma spécialité. C’est Fred et Ciryl qui sont venus me chercher. Moi je connaissais déjà Fred, j’avais une instru sur « Soul Sodium ». Ils m’ont invité pour la Session 1 de Dezordr. C’est tombé à point nommé pour moi : une effervescence, où on se casse pas le cul avec des règles, on cherche juste à s’exprimer, c’était parfait pour moi.

DM : Votre ambition, finalement, c’était de dire « on crée un endroit où on peut se réunir et s’exprimer ».

DT : Oui, dans le son, même visuellement. L’idée des Sessions, c’était d’aller chercher des musiciens pour les mettre en avant. A chaque session, un artiste graphique fait la pochette, pour créer une émulation autour du projet.

DM : Concrètement, vous arrivez à vous réunir tous ensemble ?

DT : Ouai, on se fait des réunions régulièrement. Il n’y a que Ivan (ndr :Shugiyosha) qui est à Lyon. Du coup on lui transmet tout, on le tient au courant. On essaie d’avancer à chaque fois sur nos projets. Souvent il y a 50% des projets avancés qui ne sont pas réalisés, on essaie quand même de tenir quelque chose d’un peu rigide, comme cadre, pour avancer.

T : Je crois qu’on fonctionne aussi pas mal sur le mode du « Si on veut se faire plaisir, on va avoir besoin de faire ça, ça et ça avant ». Histoire de faire les choses bien.

DM : Et en termes de moyens, vous fonctionnez en moyens propres, je suppose. Ils sont de quel ordre, importants ou non ?

DT : Non pas vraiment. Pour te donner une idée, moi pour Audioclockers j’ai payé ma sortie, mon pressage… Chaque artiste s’autofinance. Dezordr fonctionne comme ça. Antoine aussi a sorti son disque sur ses fonds propres. Parce qu’on n’est pas un label qui fonctionne avec suffisamment de moyens pour que chacun mette sur la table XXX euros pour 1000 CDs et que chacun se rembourse. Donc chaque artiste est libre de faire ce qu’il veut. Dezordr porte ce nom là aussi pour ça. Chacun travaille à son univers et c’est ce qui donne la richesse au truc, en fait.

T : On est un peu sur un mode qui fait que se nourrir soi c’est nourrir Dezordr. Plus on se développe chacun personnellement, plus Dezordr sera fort. C’est toujours cette idée de se faire plaisir.

DT : Ce fonctionnement là évite les prises de tête, on avance chacun à notre rythme. Ca nous empêche pas de nous le dire quand il y a des trucs qui merdent, speeder sur tel ou tel truc. On est souples mais il y a un cadre rigide. Pour te faire un point : il y a donc nous deux, Fred, K2C, Stekri, Shugiyosha. On a tous des personnalités différentes mais on est très porté sur le côté humain : pour nous c’est aussi se voir, boire des bières et parler d’autre chose. C’est pour ça que ça n’est pas un label en soi, dans le sens le plus strict du terme.

Deuxième partie à venir.

En attendant, passez faire un tour sur le site officiel de Dezordr où vous pourrez trouver les « Sessions » en téléchargement gratuit ainsi que les projets « Audioclockers » et « Huit Clos » publiés en CD par le label.


5 commentaires

  1. Bishop
    16 octobre 2010

    Et une version audio? pour entendre ta voix suave? Sinon très bien. Gros boulot depuis que tu as récupéré le fichier.

  2. Digital Mojo
    17 octobre 2010

    Oui, j’y ai pensé. Mais l’interview dure deux heures et n’est pas forcément intéressant de cette manière parce que j’avais prévu de retravailler un peu le truc après, comme je fais d’habitude, quoi. Et puis je doute que quelqu’un passe deux plombes à nous écouter discuter, comme ça. ;)

    La deuxième partie le week-end prochain.

  3. MagneticDust
    13 décembre 2010

    Salut,

    Bravo pour ce très bon interview. On apprend plein de chose, notamment sur le label kamasoundtrack et sa très regrettable disparition qui m’avait laissé un peut sur le cul… Heureusement que Dezordr Records est là pour prendre la relève.
    L’album de Teddybear est une vrai réussite tant au niveau de sa conception « cinématique », qu’au niveau du travail musical réalisé qui est d’une beauté à couper le souffle. Une belle invitation aux rêves.
    Félicitations donc, mais pourquoi n’y a t-il toujours pas la 2è partie de l’interview ? La flemme ? :)

  4. Digital Mojo
    13 décembre 2010

    Déjà merci à toi pour le retour.

    Sinon la deuxième partie est dans les tuyaux mais une chose en poussant une autre, elle est encore en suspend aujourd’hui. Je vais publier ça rapidement, ce serait idiot de la laisser inachevée. Merci pour la relance. ;)

  5. MagneticDust
    13 décembre 2010

    C’est une bonne nouvelle…. Merci a vous pour votre boulot.

    A bientôt.

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