Ces derniers temps, dans la préparation de cours pour l’université j’ai eu l’occasion de me remettre à jour sur l’histoire de l’informatique et l’histoire d’Internet, le « réseau des réseaux ». J’ai lu beaucoup de choses horribles (le que sais-je? titré Internet est insignifiant) mais aussi quelques très bons textes. Le plus important est probablement Internet ou la communauté scientifique idéale de Patrice Fléchy que vous pouvez trouver chez Persée. Il fait 45 pages mais sa lecture est essentielle pour comprendre certains critères de ce que j’ai envie d’appeler l’information du réseau en revenant à l’étymologie du mot informer: celui de donner forme.
En repartant sur l’histoire d’Aparnet, d’Usenet jusqu’à l’HTML et 1991 cet article montre bien les évolutions techniques et surtout les évolutions normatives des réseaux, la technique influençant sur la norme et vice versa. Un réseau qui devait être un réseau d’échanges scientifiques, Aparnet, devint ainsi très rapidement un réseau de communication (même si là encore, si on revient à certains penseurs de l’informatique, comme Nobert Wiener, les deux sont liés) puisque dans les années 70 les 3/4 du trafic est consacré aux courriers électroniques. L’évolution des réseaux ici étudiés est très similaire à l’histoire de l’informatique elle-même. Des grands universitaires qui se trouvent à l’interface entre le monde académique et le monde militaire (Alan Turing ou Von Neumann pour l’informatique, ici J.C.R. Lincklider) qui utilise les crédits alloués à l’armée pour développer des outils pour les scientifiques. Des outils qui après pourront, peut-être, avoir une exploitation commerciale. En utilisant les protocoles IP et TCP le réseau s’est construit de manière souple: pas de langages maîtres pour les machines, pas de machines d’une même marque ou d’une même architecture. Cela nous est évident mais ce n’était pas le cas à l’époque (voir le réseau Cybernet dans cet article). L’autre évolution fondamentale qu’on retrouve aussi au CERN en 1989 au moment de concevoir l’hypertext (avec HTML et HTTP) c’est la non hiérarchisation des informations et l’égalité entre les « nœuds » c’est-à-dire entre les serveurs, entre les usagers. Lincklider avait la même philosophie que les gens du CERN (Tim Berners-Lee, Robert Cailliau) et on peut reprendre l’article de Fléchy à leur encontre: Leur projet ne consiste pas à intervenir sur les informations, ni à les organiser hiérarchiquement mais à établir quelques liens entre elles. « Les textes sont liés ensemble de telle façon qu’on puisse aller d’un concept à un autre pour trouver les informations qu’on veut. Le réseau des liens est appelé toile (web). »
Vous allez me rétorquer, quel est le lien avec Wikileak? Plus profondément quel est le lien avec Substance-M et la musique? Cet article confirme tout simplement les évolutions structurels du réseau, des choix qu’on utilise encore et qui ont façonné durablement les possibilités mêmes de ce réseau. De ce point de vue là, les choix d’Aparnet étendu à Internet en 1983 expliquent, justifient et impliquent Napster, donc le p2p, les torrents… et Wikileaks.
La semaine dernière j’ai eu ma minute de nostalgie, la poussière dans l’œil, le petit pincement au cœur quand j’ai vu Justin Timberlake dans The Social Network de David Fincher au cinéma. Justin Timberlake me rend-il tout chose? Pas vraiment, sauf quand il joue Sean Parker, l’un des pères de Napster le premier grand p2p qui avait fait tremblé les majeurs et qui avait annoncé tout ce qui s’ensuivit. Mon premier p2p techniquement et ma découverte de la musique. Napster était un rejeton prévisible d’internet, et sans sombrer dans la téléologie on peut se dire que quelque part Napster ne pouvait pas ne pas être. Quand on repense au fonctionnement du réseau, les adresses IP, le protocole TCP, la non hiérarchisation, la communauté scientifique qui s’échange des informations, il est clair qu’un moment donné ces informations allaient être des mp3, des vidéos, des images etc….
Encore une fois, pour s’amuser, on peut retomber à une des bases de l’informatique. Une de ses bases c’est la théorie de l’information de Claude Shannon qui repartant de Boole définit ce qu’est l’information d’un point de vue mathématique dans une machine. Elle se réduit à trois éléments: les symboles, le signal qui les transmet, et le bruit ou la perte par le signal qu’on peut chercher à compenser. Une information dans un ordinateur n’a pas de signification, elle n’a pas de sens, la machine joue sur des symboles avec des ordres logiques indépendamment de ce à quoi renvoient les symboles. Une même ligne de binaire peut donc coder des nombres, des opérations, une adresse et des codes de sécurités pour compenser le bruit… Ce qui nous intéresse ici c’est cette neutralité de l’information dans ce sens, une neutralité qui prend forme dans l’absence de signifiant. On a donc un certain substrat l’information dans un ordinateur qui renvoie à d’autres choses, des articles scientifiques, des chansons, des informations secrètes, sans que cela ne change quoi que ce soit dans sa propre substance numérique. Toutes ces choses là ont du point de vue de l’ordinateur la même forme, la même valeur, et on peut les échanger de la même manière.
Une des déclarations les plus intéressantes, relevée sur OWNI qui est impliqué techniquement aux côtés de Wikileaks, fut celle de l’ancien président d’AOL sur son blog qu’il intitule « Will the Internet be regulated? » où il montre à quel point, depuis son « temps » (les années 90) internet est devenu un grand dangereux n’importe quoi. La seule chose qui est à retenir de cette complainte dramatique et légèrement mensongère c’est la comparaison avec Napster.
One might draw analogies to the early days of peer-to-peer media sharing sites that facilitated piracy of music. »Music should be freely shared on the Internet! » was the mantra of the digerati. Napster facilitated the theft of copyrighted content but claimed they were clean of any wrongdoing. Ultimately the Courts ruled otherwise.
WikiLeaks is a far more onerous situation. It can kill.
Malgré la position politique sous-jacente la comparaison est la bonne… mais pas avec le bon angle. Napster et Wikileaks pour lui sont « peut-être » (il n’y croit pas une seconde) de bonnes initiatives mais à l’arrivée ils ne génèrent que des problèmes. Ce qu’il oublie de signaler c’est qu’au fond Napster et Wikileaks provienne de la même démarche et sont exactement la même chose: l’échange d’informations sans entraves.
On dit souvent qu’on est à l’époque de la « Societé de l’informatique », qu’il s’agit même de son fondement. On s’interroge sur la question de l’identité réduite à des « informations » qu’on publie, modifie, cache, sur facebook etc… Et bien Wikileaks est parti prenante de cette société qu’on le veuille ou pas. Norbert Wiener qui avait prophétisé quelque peu cette société était un véritable universitaire et mathématicien (encore). S’il n’a pas participé à la construction d’ordinateurs c’est qu’il était opposé aux militaires et à l’ordre militaire, à la différence de Von Neumann. Là où ils se rapprochent par contre c’est dans la volonté de faire circuler l’information le plus possible une fois qu’une découverte est faite. Pour Wiener l’information ne doit pas être commercialisée, ne doit pas être entravée. Il s’oppose ainsi aux entreprises qui la ralentissent et à la culture du secret. p2p et Wikileaks. Quelque part nous sommes les enfants de ces idées: l’explosion de facebook, celle des réseaux de téléchargement, l’engouement actuel et médiatique autour de Wikileaks: nous ne tolérons pas que l’information ne circule pas et nous transformons tout en informations. C’est presque amusant, nous n’avons rien contre le mensonge (les fausses statistiques concernant les manifestations, la préfecture de Seine-Saint-Denis qui déclare qu’un adolescent a été blessé au visage par un tir de flashball… mais que ces blessures sont des blessures légères) car le mensonge est une information qui circule, nous ne sommes pas la communauté scientifique idéale, nous ne tolérons simplement plus qu’on « cache ».
De la même manière, certains de mes amis universitaires ont critiqué Wikileaks pour sa démagogie, ses effets d’annonce, pour distribuer ces informations à tous en commençant par des médias qui normalement se montrent bien incapables d’en faire quoi que ce soit… Le réseau a été bâti sur un modèle idéal où chacun est responsable de soi et malgré les stratégies médiatiques de Julian Assange Wikileaks se positionne totalement dans cette optique.
Pour conclure, j’adore Wikileaks, certes il y a une certaine manipulation et une immense naïveté et tous les sceptiques/paranos de la terre ont raison: oui il y aura des effets négatifs… mais cela ne doit pas empêcher Wikileaks d’exister car ils perpétuent une tradition du réseau qui reste « noble ». Une tradition qui ne prend pas les gens qui se connectent pour des « clients », pour des « consommateurs », pour des « individus à guider » ou à « éduquer » mais pour des citoyens qui utiliseront ses informations en leur âme et conscience.
L’internet civilisé ne s’oppose pas à un internet sauvage mais à internet tout court. Aparnet, le téléchargement « illégal » et les wikis: Wikipédia, Wikileaks procèdent de l’architecture même de ce réseau et mettent l’échange d’information au centre de nos préoccupations pour qu’on connaisse plus et mieux. La philosophie de Norbert Wiener est ici triomphante et en tant que blog musical qui doit son existence à ce réseau et dont les connaissances proviennent de ce réseau on ne peut qu’admirer tous les gens qui ont contribué et qui continuent de contribuer à ce réseau des réseaux.
Un très bon papier, Bish.
Tu passes un peu rapidement par endroits, tu aurais pu explorer davantage quelques pistes que tu évoques sans trop jamais t’y arrêter mais bon, pour un retour, c’est du bon boulot. ;)
Oué je suis allé vite. Mais bon c’est une réflexion qui tournait depuis un moment, cela fait du bien de l’évacuer.
N’hésite pas à te lâcher plus régulièrement, hein, je ne t’en voudrai pas. ;)
Je sais que tu es occupé à grimper sur les barricades pour déclamer mais quand même. N’oublie pas que dans « le chant des partisans », il y a le mot « chant », soit une référence directe à notre activité par ici. :p
Il y a toute une économie basée sur le contrôle du flux d’informations et c’est une erreur de croire qu’un journaliste informe ou qu’une maison de disque sort des disques : leur métier consiste aussi à ne pas sortir des choses, à trier, à décider pour nous de ce que nous devons/pouvons entendre. C’est ça qu’Internet a démoli, car même si on ne se le formule pas ainsi, nous avons perdu un peu de notre naïveté, nous voulons décider un peu plus pour nous-mêmes parmi un éventail vraiment large.
À part ça, un article qui en envoie plein la figure à Wikileaks : La pire agence de renseignement du peuple. Un peu injuste à mon avis, car ramener Wikileaks à la forme et le déroulement de son dernier grand coup, c’est oublier que ce site a sorti bien d’autres informations (l’existence du traité Acta, par ex.) et que ce site est avant tout un processus de réflexion sur la transparence, dont l’évolution et les épisodes risquent d’être passionnants.
Je suis tout à fait d’accord. l’article de Rue 89 soulève des points intéressants et formulent des critiques logiques… mais partir de la déclaration un peu stupide « de services secrets du peuple » fait qu’Antonin Grégoire se plante pas mal.
On en veut justement pas que Wikileaks sélectionne, on ne veut pas qu’il traite, on ne veut qu’il fournisse d’analyses.
Pour un historien…pour un journaliste…pour un spécialiste…pour un internaute… Justement Wikileaks n’a pas à choisir ce n’est pas leur idée, c’est en cela que je revenais sur la notion d’information et celle de communication chez Norbert Wiener et c’est là ou oui c’est bien un processus de réflexion sur la transparence.
En tant qu’historien je partage aussi ses remarques… en tant que citoyen point du tout. Nos deux articles s’opposent du fait qu’on ne parte pas des mêmes postulats ou de la même histoire, celle du réseau face à celle du renseignement.
Pour parler du problème de l’absence de filtres du Web, c’est un faux problème. Encore faut-il considérer l’infinité d’initiatives, dans tous les domaines, qui cherchent à occuper une petite place, celle d’un petit filtre à son échelle (Substance-M en fait partie, bien sûr, à l’instar de millions de sites webs amateurs du même acabit). Le soucis aujourd’hui il est clair: les investisseurs ne savent pas comment tirer profit du Web. Pour tout un tas de raisons marketing, soyons claires: le profilage des publics est encore difficile, le tracking peu efficace, du coup les investissements sont aléatoires et le sacro-saint ROI peine à paraître suffisamment clair. Le jour où le revenu publicitaire « online » sera clairement défini, bizarrement, tout glissera sans problèmes et les « filtres » seront considérés comme il se doit.
Sinon oui, j’avais pas lu le papier de Rue89 que tu linkes, Jean-No.
Je crois que c’est simplement un rejet limite systémique, comme un corps étranger introduit on ne sait comment mais qui ne peut pas s’adapter. Wikileaks présuppose cette nouvelle économie, qui est justement bien différente de cette « économie basée sur le contrôle du flux d’informations ». Et c’est bien ça le problème. D’autant qu’on ne sait pas encore la nommer et/ou la définir, cette nouvelle économie. Mais on sait qu’elle va à l’encontre du « vieux » modèle, celui qui est né avant le Web.
Dans les moments charnières d’une société, le pire, à mon sens, c’est de se retrouver à l’envers de l’Histoire. Rue89 et les journaleux qui pondent ce genre de papiers devraient se poser les vraies questions au lieu de chercher à bâtir des digues et des barrages qui, un ou l’autre, dans 5 ans, dix ans, 30 ans, finiront par céder. Parce que plus le temps passe, plus la barricade monte, et plus l’aboutissement et l’éclosion pure et simple de cette « nouvelle économie » de l’information et du flux posera des problèmes insolubles aux structures d’avant le Web.
J’aime bien dire que tout ce qui vient de l’humain est comme l’humain: il doit s’adapter ou mourir. Pour l’instant, Antonin Grégoire choisit la mort; la belle mort, pour défendre des idéaux qui ont quasi disparu à peu près partout sauf dans le microcosme journalistique, mais la mort quand même.